Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Récit

Le sillage du sang

Un premier rayon de soleil perce la nuit de la grande ville, caressant la coupole qui surplombe l’Université, où tout dort encore. Nous marchons dans l’aube, le son de nos pas est le seul à troubler le silence. Sur les marches de marbre menant au Rectorat, un homme s’est étendu, a eu un geste hésitant vers les étoiles pâlissantes et s’est apaisé. Nous nous approchons maintenant, assez près pour remarquer la fleur de sang qui, sur sa poitrine, éclot

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Ana mit ses pas dans ceux du policier. Elle ne le lâcherait plus avant que le sang ne coule. Depuis des mois, elle était sur cette piste, flairant l’air autour de celui qui avait déchiré sa vie. Elle savait où il habitait, elle connaissait le visage de sa femme, elle avait entendu le rire cristallin de sa fille, contemplé ce visage mutin à l’ovale parfait, cette jeunesse magnifique et fragile, si facile à faucher. Elle ressemblait, cette jeune Isabella, tellement, tellement à son Alicia, sa fille, disparue un matin d’octobre et morte un jour de juin sous les bottes des militaires qui l’avaient enlevée et torturée. On l’avait achevée d’une balle dans la tête. Cela, Ana ne l’avait su que l’an dernier. On lui avait également vendu le nom de celui qui avait appuyé sur la gâchette, mince filet d’acier gris, et avait précipité sa fille vers le néant. Depuis, elle l’avait cherché, l’avait trouvé, s’était imprégnée de la vie de celui qui l’avait transformée en survivante.

Ana savait tout de lui. De sa démarche furtive de petite bourgeoise discrète et endeuillée, elle l’avait suivi le long des trottoirs surpeuplés de la capitale, fondue parmi les passants, invisible. Elle voulait savoir : cruauté ou mansuétude ? Pourquoi avait-il tiré ? Elle l’avait vu battre les enfants des rues, bastonner des mendiants. Un matin, elle s’était levée, résolue à le faire souffrir. Sa quête avait pris alors une autre dimension : elle voulait connaître l’homme, connaître le père, savoir qui il aimait le soir avant de sombrer dans le néant, qui il adorait le matin au seuil de la conscience, avant de consommer l’éveil. Elle avait observé de longs mois la petite famille dans ses sorties, dans les moments de joie au jardin, dans les grands moments également car cette année-là, Isabella obtint son baccalauréat. Devant elle, s’ouvraient les portes des études supérieures. Elles s’étaient ouvertes, autrefois, ces portes, pour Alicia. Mais la fille d’Ana avait été noyée dans les flots obscurs de ces années de révolte et y avait sombré…
Rapidement, Ana eut pitié de cette épouse qui n’avait pas de nom, qu’il n’appelait jamais que Maman ou Chérie. Savait-il encore comment se nommait cette longue femme pâle et soumise, belle encore comme un souvenir oublié ? C’était un spectre, une ombre adoratrice qui s’étirait derrière cet homme et sa fille. Isabella était bien l’unique et grand amour de l’homme qu’elle traquait, qu’elle pourchassait et qui l’ignorait.

« Tu paieras, tu hurleras de douleur, le poignard de la souffrance planté dans tes tripes, tu attendras la mort. Les vents du deuil te dévasteront, dessécheront ta peau, ravineront tes traits, t’enlèveront tout désir, jusqu’au désir de vivre. Tu seras privé du désir même de survivre pour te venger : car moi, Ana, moi qui vais tuer, je rejoindrai Alicia enfin vengée ». À la fin, tu seras même privé de mots, car nul mot ne désigne ceux qui sont orphelins d’enfant. Ainsi pensait Ana, en mettant ses pas dans ceux du policier qui avait tué sa fille. Elle éprouvait des sentiments troubles à l’idée d’exterminer la progéniture de son ennemi. Elle se sentait folle, carnassière, fauve et, appréhendant l’arôme du sang dans sa bouche, Ana s’en enivrait.
Il marchait vers l’Université, cette même Université où Alicia avait été ramassée lors d’une razzia. C’était la sortie des cours. Des milliers de jeunes, souriants, heureux, pleins d’espoir se précipitaient vers la liberté. Ana se souvint d’Alicia, de son sourire lumineux, de ses yeux verts, de la cascade de boucles châtaines qui encadraient son visage. Un instant, Ana cru l’avoir devant elle, à quelques mètres d’elle et elle faillit s’élancer vers sa fille. Mais l’illusion se dissipa et la connaissance la heurta, choc d’une violence inouïe ; Alicia était morte, abattue comme une chienne et celle qui se tenait devant elle, semblable à une jeune femme d’il y a dix-huit ans, était la fille du bourreau. Autour, des dizaines d’Alicia, des dizaines d’Isabella marchaient, la tête pleine de projets, amoureuses peut-être comme son Alicia et le jeune Xavier qui rêvaient de changer le monde. Le père accourait au-devant de son enfant.

Ana serra le petit revolver au fond de sa poche. C’était le moment de tirer. Le père entoura d’un bras protecteur les épaules de sa fille. Elle se dégagea d’un geste brusque. Ils eurent une vive et brève discussion, puis Isabella tourna les talons et passa devant Ana, si près qu’en avançant la main, elle l’eût frôlée. Ana avait tout le temps de viser et de tirer. Elle ne le fit pas. Il y avait, dans les yeux pleins de colère et de révolte de cette jeune fille, l’expression même de la rébellion qui un jour avait enflammé Alicia et l’avait menée si loin dans ses rêves d’un monde nouveau qu’elle n’était pas revenue. La jeune insoumise d’aujourd’hui était menacée par le même bourreau : l’expression furibonde de son père était claire. Il suait la haine. Sur le seuil de la liberté, la jeune femme n’hésita pas, ne se retourna pas. Ana ne la mit pas en joue. Elle dévisagea le tortionnaire de sa fille qui se détourna, méprisant ; il ne l’avait pas reconnue.

Puis, elle suivit Isabella un long moment. Un jeune homme vint la rejoindre. Ils marchèrent ensemble dans la lumière déclinante : c’était le crépuscule. Au pied d’un immeuble vétuste, la jeune femme sortit des clefs. Elle était, semblait-il, chez elle à présent dans cet appartement. Ana poursuivit sa route, entra au café, posa peu de questions, assez pour apprendre du patron bavard que le jeune couple emménageait le jour même. Lorsqu’elle sortit, elle s’arrêta au pas de la porte... à la fenêtre, elle vit Isabella qui soignait un géranium rouge. Encore une fois, elle eut pu tirer : encore une fois, elle ne tira pas.

Ana était sereine en rentrant chez elle : la jeune fille n’allait pas mourir de sa main. Peut-être, un jour, tuerait-elle le monstre. Ce serait sans larmes, sans révolte. Ce serait la fin logique, sa réponse à l’absurdité.
Dans sa boite aux lettres, un document l’attendait, portant l’entête d’une agence internationale installée au pays il y a deux ans pour retracer les disparus d’une époque chaotique où la vie d’Ana avait sombré. Le cœur dans les tempes, elle déchira l’enveloppe, puis elle revint à la réalité : on lui confirmerait probablement qu’Alicia était morte, voire qu’on avait identifié son corps parmi les milliers ensevelis dans le charnier trouvé à l’Est de la ville, près de la prison Wellington. Lorsqu’elle releva son visage blême, reflet de la feuille blanche qui tremblait entre ses doigts, de grosses larmes coulaient sur ses joues flétries.

« Madame Ana Mendez

Les échantillons de sang que vous avez fournis afin de retracer le cadavre de votre fille disparue le 15 octobre 1985, ont été versés dans les Fonds de Recherche des Parents Disparus. Grâce à l’équipe de médecins et de coopérants internationaux travaillant avec la Ligue des droits de l’homme, par recoupement d’A.D.N., nous avons établi hors de tout doute raisonnable que Mademoiselle Isabella Lopez, née le 2 mai 1986 à la prison Wellington, est votre petite fille. Celle-ci était d’ailleurs à la recherche de sa mère naturelle. Elle vit présentement chez Monsieur et Madame Lopez, 2, avenue des Acacias. Monsieur aurait recueilli l’enfant dès sa naissance alors qu’il travaillait à la prison Wellington. La procédure légale visant la restitution de l’identité véritable de Mademoiselle Mendez sera entamée, à sa demande, le 27 septembre prochain, au palais de Justice de... Votre petite fille attend que vous la contactiez. Madame Rivas, de notre organisation, vous fournira ses coordonnées ... »
Manon Ann Blanchard

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