Édition du 22 juin 2021

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Livres

Les possibles du féminisme de Diane Lamoureux

"….je ressens le besoin de regrouper certains de mes textes parus depuis, pour prendre la mesure du chemin parcouru et pour réfléchir aux enjeux auxquels est confronté le féminisme aujourd’hui."

Voilà, d’entrée de jeu. Comment madame Diane Lamoureux pose les objectifs de ce livre "Les possibles du féminisme". Et on peut dire que l’objectif est atteint. Il n’est pas toujours facile d’entreprendre la lecture de ce livre, de comprendre les idées émises. Mais il est clair que cet ouvrage nous oblige à la réflexion.

Il y d’abord une chronicité dans les réflexions proposées. Des années 70 à aujourd’hui, le mouvement des femmes a connu plusieurs questionnements et son cheminement est loin d’être en ligne droite. Ce que Diane Lamoureux démontre bien.

Diane Lamoureux décrit la trajectoire entre le développement d’une conscience identitaire vers une conscience plus individuelle :

"Ainsi, sans rejeter ce qui a fait la force critique du féminisme à ses débuts, à savoir la dénonciation d’une oppression commune à toutes les femmes et la volonté de développer une sororité, pensée originellement comme le pendant féminin de la fraternité, il y a lieu de pousser plus avant la réflexion et d’insister sur le processus de construction concrète des solidarités entre femmes. Le féminisme doit soutenir la diversité entre les femmes au moins sur trois plans : d’abord, prendre acte que lutter contre une assignations sociale, c’est avant tout permettre qu’émergent des individues alors qu’auparavant il n’y avait que la catégorisation ; ensuite, plutôt que de prioriser l’unification du mouvement, préserver la diversité des collectifs et des engagements ; ensuite assurer la diversité des courants de pensée et affronter les différends d’orientation en se gardant de tout recours à l’orthodoxie."

Ainsi cette évolution historique du mouvement des femmes n’en est pas une simplement de conception de ce que sont les femmes mais aussi de formes d’organisation. L’identité des femmes se transforme. Et comme la cite souvent Diane Lamoureux : madame Françoise Collin dit : ‘Je suis une femme mais je n’est pas une femme. ’ Voilà pourquoi au cours des récentes années la notion d’intersectionnalité est apparue dans le mouvement des femmes.

"Cela transforme la notions de sororité et oblige à une conceptualisation de la solidarité politique qui ne peut faire l’économie de l’analyse des effets de ces localisations différentes sur le social."

"Cela entraîne également un déplacement des luttes féministes dans le champs des luttes sociales. Penser les dominations simultanément permet de se situer sur plusieurs terrains sociaux à la fois et de ne pas avoir à choisir entre les diverses dimensions de la domination ce qui pose la question des alliances et des solidarités avec les autres mouvements sociaux ."

Diane Lamoureux pose bien aussi l’évolution des différentes formes organisationnelles. Les collectifs se concentrent toujours sur les différentes problématiques des femmes mais maintenant ce sont les coalitions larges du mouvement des femmes qui proposent les mobilisations (ex. : La Marche Mondiale des Femmes ).

Nous avons remarqué cependant que le mouvement des femmes est en général situé dans la conjoncture politique mais il aurait été intéressant de davantage parler de la récupération péquiste du mouvement des femmes avec la publication du rapport Égalité et indépendance. Il y a eu là un jeu politique important. L’impact du mouvement syndical sur les luttes contre les violences faites aux femmes par le biais des clauses de harcèlement sexuel et des politiques de tolérance zéro sur les milieux de travail ainsi que toutes les mobilisations sur le droit au travail et sur l’équité salariale sont presque mis de côté. L’émergence du questionnement féministe dans le mouvement communautaire est aussi peu abordée. Toutes les mobilisations autour de la Marche Mondiale des Femmes sont aussi absentes des réflexions sinon pour les inclure dans les nouvelles formes d’organisations larges : les coalitions. Ces omissions font du livre de Diane Lamoureux un ouvrage d’abord théorique et philosophique sur le mouvement des femmes important pour les réflexions mais accessible à peu de femmes sauf des militantes aguerries.

Nous aimerions conclure avec cette citation :

"Les femmes ne peuvent se subjectiver qu’en combattant le patriarcat ou le sexisme, dans la mesure ou ce système social organise la sujétion de toutes les femmes et les confine à une position subalterne. Cependant, pour nombre d’entre elles, la subjectivation nécessite également de s’émanciper par rapport au capitalisme et par rapport au racisme, et elles ont besoin de la solidarité des autres féministes dans ce combat. Si l’on analyse le féminisme comme un mouvement qui prône la liberté des femmes et leur accession à un statut de sujet, ces divers types d’émancipation appartiennent tous au féminisme, même si l’accent est mis sur l’émancipation par rapport au sexisme. Ainsi, il est difficile de parler de liberté et d’égalité des femmes si certaines d’entre elles sont exploitées dans un travail y compris rémunéré. De la même façon, il est difficile de parler d’une émancipation si, du fait du racisme, certaines femmes sont cantonnées dans des boulots serviles ou dans l’esclavage sexuel."

Merci à Diane Lamoureux pour son travail et ses contributions au mouvement des femmes. Les chercheuses féministes sont précieuses.

Chloé Matte Gagné

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