Édition du 20 septembre 2022

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Histoire

Les rapports moraux de Marcel Pepin (de 1965 à 1976) : Le deuxième front (1968)

Dans son premier rapport moral intitulé Une société bâtie pour l’homme, Marcel Pepin commence par constater la hausse du nombre d’adhérentEs de la CSN qui est passé, en moins de deux ans (de 1964 à 1966), de 141,000 à 204,000 membres. Cet « accroissement considérable » s’est accompagné « de nouveaux venus au syndicalisme, les cadres et les professionnels ». Bref, la centrale syndicale ne compte plus uniquement dans ses rangs des ouvriers, son membership se diversifie.

La base de recrutement de la confédération syndicale couvre dorénavant de nouvelles catégories de salariés et s’accompagne selon lui de « la promesse d’une société qui serait organisée d’une manière vraiment démocratique ». Une fois ce constat établi, Pepin expose « au grand jour la mauvaise organisation de la société, les causes de ce désordre, et les remèdes à y apporter ». Il est important selon lui de faire le procès de la société en regard des inégalités qu’elle impose aux salariés.

Ce premier rapport moral se divise en quatre grandes parties : dans un premier temps, une introduction générale autour de notes d’une portée générale sur la conjoncture interne et externe à la CSN ; dans un deuxième temps, l’exposé de certains faits de nature économique, politique et culturelle (l’automatisation, le pouvoir du capital, l’absence de responsabilité publique du capital, le capitalisme monopolistique, le développement anarchique de l’entreprise, la place de l’État dans le développement économique et social, l’État employeur, la condition des travailleurs, la consommation) ; dans un troisième temps, les approches d’une solution (la démocratisation de l’économie, le droit à l’information, les conseils d’entreprise, les congés de formation pour les ouvriers, la planification économique, les compromis négociés, l’énumération de différentes réformes pour soulager les ouvriers de l’exploitation économique hors des lieux de travail) et finalement une conclusion générale qui a pour titre « L’offensive » dans laquelle Pepin identifie un certain nombre de pistes d’action susceptibles de jeter les bases d’une nouvelle société.

Dans ce premier rapport moral, Pepin a dressé un certain nombre de constats en lien avec la condition ouvrière au sein du processus de production (l’automatisation) et le nouveau mode de possession des grandes entreprises (le capitalisme monopolistique). Il s’est également intéressé à examiner comment les dirigeants politiques des deux paliers étatiques (le palier fédéral et le palier provincial) fuient leurs responsabilités face à certaines de leurs obligations en matière de développement économique, social et aussi en tant qu’État employeur. En vue d’atténuer l’exploitation économique ouvrière et de contrer l’exclusion des ouvriers de l’entreprise et des lieux de décision, Pepin envisage diverses pistes de solution pour accroître la présence de la population au sein de l’entreprise et du pouvoir étatique. Le plan d’action à déployer reposait principalement sur le combat syndical dans l’entreprise (la négociation collective), une « surveillance constante des hommes publics » et l’invention « de nouvelles formes sociales » plus démocratiques.

Le deuxième front (1968)

Dans son deuxième rapport moral présenté lors du congrès de la CSN en 1968, le président Pepin poursuit, en l’approfondissant, sa réflexion amorcée deux années plus tôt avec la nuance suivante, il applique sa perspective d’analyse critique à « l’univers de la consommation ». Le président de la CSN constate que l’exploitation dans le « monde du travail » sévit toujours. Cette exploitation par contre sévit plus sévèrement et même plus dramatiquement encore dans les conditions d’existence des travailleurs et de la population. Il identifie dix secteurs où les conditions d’existence du plus grand nombre sont déplorables.

1) Le chômage : la société ne fournit pas à ses membres le principal service qu’ils sont en droit de s’attendre, c’est-à-dire du travail. Le chômage est incontestablement à ses yeux une forme d’exploitation que subissent un trop grand nombre d’ouvriers ;

2) Le logement : les logements pour les familles ouvrières comportant plusieurs pièces et surtout à tarif abordable se font de plus en plus rares. Cette situation est imputable aux spéculateurs qui s’appuyant sur des analyses démographiques prospectives édifient des logements en fonction de la demande future, c’est-à-dire pour des personnes vivant seules ou dans une famille de 3 à 4 personnes. Les entrepreneurs en construction qui oeuvrent dans le secteur résidentiel détruisent des logements existants qui sont abordables et spacieux pour les remplacer par des deux à cinq pièces, sans qu’ils aient à se soucier de relocaliser les anciens locataires expulsés.

3) L’inflation : Les propriétaires des moyens de production haussent les prix de leurs produits. Il n’existe aucun organisme régulateur ou aucun véritable mécanisme de contrôle pour freiner ou empêcher cette pratique. Les ouvriers sont inorganisés à l’extérieur de leur lieu de travail, ils se retrouvent par conséquent dans le monde de la consommation « comme des billes dans les mains d’un joueur ».

4) Le prêt usuraire : certaines personnes se laissent prendre par une publicité pernicieuse qui a pour effet de créer chez elles de nouveaux besoins. Ne disposant pas réellement des moyens monétaires pour se procurer les produits annoncés ou ne disposant pas des sommes nécessaires pour rembourser leurs achats, cette population, qui achète à crédit, s’endette auprès des compagnies de finance qui consentent des prêts à la consommation à un taux d’intérêt exorbitant. Plusieurs personnes se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leur mensualité et s’exposent par conséquent à la saisie de leurs mobiliers ou de leur salaire.

5) Le refus de l’adoption de mesures sociales : La paupérisation de la population semble très prononcée et assez répandue. Des mesures sociales à caractère universel s’avèrent, selon Pepin, nécessaires, notamment dans les secteurs de la santé et de la pratique juridique. Face à ces besoins (profondément niés à l’époque) et en raison des pressions des groupes qui tirent profit de cette situation, l’État refuse d’adopter des mesures sociales dignes de ce nom, le gouvernement se cantonne dans un non-interventionnisme déplorable.

6) Le vote démocratique : À l’ère de la « politique spectacle » (expression que nous ne retrouvons pas dans le rapport moral) les électeurs votent pour un candidat non pas sur la base du programme électoral du parti, mais bien plutôt sous l’effet de la campagne publicitaire du candidat ou du parti politique qu’il représente.

7) La fiscalité : Les mesures fiscales favorisent les personnes aisées. Les exemptions ne sont pas augmentées périodiquement « pour tenir compte du pouvoir réel du dollar ».

8) Les mass medias : Les médias d’information doivent devenir profitables pour les propriétaires de ces entreprises ». Pour ce faire, elles accordent une grande place à la publicité. Mais, comme les intérêts des propriétaires des médias d’information vont dans le même sens que les intérêts du système d’exploitation économique et des partis politiques, le contenu des nouvelles sera axé vers le « sensationnalisme » pour éviter que les gens « se posent de sérieuses questions » sur l’ordre politique, économique et social dans lequel ils vivent.

9) Les honoraires professionnels : certaines professions (dentisterie, notariat, optométrie et services juridiques) interdisent à leurs membres d’offrir des services gratuits à la population. Pour accéder à ces services essentiels, la population doit dans certains cas s’endetter.

10) Les Caisses de retraite : L’argent qui est déposé dans les caisses de retraite appartient aux travailleurs. Cet argent se retrouve par la suite géré par « le patronat » qui en dispose à sa guise. De plus, ce pactole est, par la suite, généralement confié à des « trusts qui à leur tour l’injectent dans le circuit général de l’exploitation ». Pour Pepin, cet argent devrait être géré par la Caisse de dépôt et placement et la loi devrait le prévoir. Un représentant syndical devrait également siéger là où se décide « qui va administrer l’argent et comment il sera administré ». Ce qui importe ici, selon Pepin c’est d’orienter cet argent conformément aux « besoins du peuple ».

L’exploitation de la population laborieuse dans ces dix secteurs identifiés par Pepin est imputable, selon lui, au fait suivant :

«  la population laborieuse en dehors de ces lieux de travail n’est pas organisée et n’a pas de moyen de défense efficace (ces deux facteurs) en font une proie facile pour tous ceux qui veulent tirer profit d’elle jusqu’à lui refuser les moyens de vivre. C’est parce que la population en dehors de ses occupations n’est qu’une foule divisée et que tout personnage muni de quelque pouvoir peut se servir d’elle à peu près comme il l’entend. »

Devant l’exploitation économique sur les lieux de travail, les ouvriers se sont organisés pour la rendre plus difficile, pour ce qui est de leurs « conditions d’existence », il faut là aussi agir et organiser. Pour combattre l’exploitation dont est victime la population ouvrière, Pepin propose : de lutter contre l’usure en étendant le service du budget familial ; de développer l’action politique autonome des travailleurs (une action indépendante des partis politiques existants) ; de créer un service d’information (et de communication) syndicale dont le but avoué est de « contrebalancer » l’influence des médias d’information « commis » par leur direction envers les intérêts des classes dominantes. Par ces outils, le mouvement syndical devrait être en mesure de concurrencer la pensée de la classe dominante.

Pepin identifie finalement neuf champs d’action et de lutte pour contrer l’exploitation économique à l’extérieur des entreprises :

1) La coopération ;

2) La résistance collective et organisée à la hausse des prix ;

3) L’organisation de groupements de citoyens et une participation effective à leurs luttes ;

4) La formation de militants en fonction des nouveaux objectifs ;

5) L’apport possible de certains services appelés à être mis à contribution à la réalisation de ces nouveaux buts à atteindre pour la CSN ;

6) L’action de certains syndicats sur le comportement abusif de certaines entreprises d’intérêt public ;

7) La démocratisation des professions libérales ;

8) Accès à des moyens d’information et de diffusion culturelle ;

9) Accélérer et intensifier les expériences déjà commencées.

En résumé, à travers ce deuxième rapport moral, Marcel Pepin propose une « orientation nouvelle majeure » pour la CSN : « ouvrir un deuxième front »…

Yvan Perrier

3 avril 2022

14h

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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