Édition du 29 novembre 2022

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Amérique centrale et du sud

Lula III : un nouvel espoir pour la gauche brésilienne ?

Un nouveau souffle pour la gauche brésilienne, qui va devoir rattraper le temps perdu, parce qu’il n’y aura pas de seconde chance. [1]

31 octobre 2022 | tiré du site de L’Hebdo anticapitaliste

Le 30 octobre 2022, à la 45e minute de la seconde mi-temps, Luís Inácio Lula da Silva (PT) a de nouveau été élu président de la République du Brésil, après des semaines de tension politique et d’inquiétude dans la foulée du premier tour. Une inévitable inquiétude car, depuis le coup d’État juridico-parlementaire de 2016, ce à quoi nous avons assisté est une succession de défaites pour le camp progressiste.

Nous battre pour garantir l’investiture de Lula

La victoire est amère, car l’extrême droite s’est développée institutionnellement, en élisant des parlementaires et des gouverneurs, en plus du fait que Bolsonaro se voit consolidé comme le leader de l’opposition au niveau national. Désormais, nous devons nous battre pour garantir l’investiture de Lula, malgré la tentative de coup d’État de Bolsonaro. Une large fenêtre de défis et d’opportunités s’ouvrira alors, avec une ampleur et un contenu inédits depuis les Journées de juin 2013 1.

Le plus grand de ces défis sera de faire face à l’opposition, composée de politiciens professionnels issus des secteurs du Centrão et de l’extrême droite, influents et armés, et à un niveau de provocation jamais vu dans l’histoire de la Nouvelle République. Par conséquent, le premier défi de la gauche sera de garantir la présidence de Lula au cours des prochaines années, afin qu’il ne soit pas destitué par un coup d’état juridico-parlementaire, comme Dilma Rousseff (PT) en 2016, ou victime d’un coup d’état, voire d’une agression physique.

La réalisation de ce défi est liée à l’espace politique que nous pourrons arracher pour Lula durant l’exercice de son pouvoir et qui, dialectiquement, dynamisera une base sociale fatiguée, affamée, désabusée et sans emploi. Où pourrait aller un mouvement de masse anti-système à gauche ?

En 2019, il y a eu le soulèvement des étudiants contre les politiques éducatives de Bolsonaro, et les mobilisations contre la destruction de l’Amazonie. En 2020, en pleine pandémie de Covid-19, les manifestations antifascistes du mouvement noir brésilien, des supporters organisés et des travailleurs ubérisés ont débouché sur des campagnes électorales plutôt victorieuses pour le camp progressiste. En 2022, nous avons eu une campagne électorale qui a permis d’élever les taux de vote pour Lula au premier et au second tour ; lors de cette dernière étape, elle a permis de construire des noyaux de base, étant donné l’urgence de faire barrage à Bolsonaro, et d’élire Lula.

La mobilisation de rue est nécessaire

La mobilisation du second tour, dans un style « tout ou rien », a pu offrir à la gauche l’opportunité de se réorganiser à partir de secteurs démobilisés, mais qui ont vu dans la campagne pour Lula le moment de se regrouper, même temporairement. De ces groupes formés en soutien au président élu, seule une partie restera active, mais si nous proposons un travail concret et ancré dans la réalité des territoires, il sera possible d’organiser ces personnes. Ces collectifs pourraient faire le lien entre les propositions les plus progressistes de Lula et les demandes locales, discutées pendant la campagne, et s’opposer aux gouvernements de droite et d’extrême droite qui surgissent partout au Brésil [au niveau des États].

Le nouveau président aura donc besoin de la mobilisation de la rue pour rester en fonction. Cependant, Lula est avant tout un gestionnaire du capitalisme brésilien. La manière dont il sera disposé à entrer en conflit avec la bourgeoisie qui soutient Bolsonaro — ou qui ne s’est pas ouvertement opposée à son gouvernement — est l’un des points névralgiques de la conjoncture à court et moyen terme.

Le poids de la conjoncture internationale

Pendant ce temps, la conjoncture internationale pèse dans deux directions opposées. En Amérique latine, grâce à l’élection de Gustavo Petro, en Colombie, et de Gabriel Boric, au Chili, la gauche fait preuve d’une plus grande compréhension de la discussion autour de l’urgence climatique, le discours du premier à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2022 étant un moment fort. Cela pourrait pousser Lula à défendre plus énergiquement l’Amazonie et à remettre en question non seulement la déforestation illégale, mais aussi celle qui est théoriquement légale, malgré la proximité du point de non-retour, c’est-à-dire le point où l’Amazonie entrera dans une spirale de destruction qui aboutira à des dommages irréversibles pour la vie humaine sur Terre.

D’autre part, avant même l’investiture de Lula, à la fin de cette année 2022, l’Europe connaîtra une possible pénurie de combustible pour le chauffage domestique en hiver, en l’occurrence du gaz, d’origine russe, dans le contexte de l’attaque russe contre l’Ukraine, ce qui risque d’aiguiser les tempéraments et de booster l’extrême droite, renforcée par la montée au pouvoir du prétendu « post-fascisme » en Italie lors des dernières élections.

Un nouveau souffle pour la gauche

Au Brésil, il y a donc un nouveau souffle pour la gauche brésilienne, qui va devoir rattraper le temps perdu, car il n’y aura pas de seconde chance. Nous devons nous inspirer des meilleures expériences de l’organisation à la base du Mouvement des travailleurs sans-abri (MTST), mais aussi des campagnes de solidarité contre la faim pendant et après la pandémie de Covid-19 en Amérique latine, des mouvements liés à l’agroécologie et à la nourriture sans poison, des jeunes pour le climat, des groupes de base de partis et de para-partis qui s’organisent autour de territoires — comme, par exemple, les expériences du Front « Peuple sans peur » dans la ville de São Paulo.

Ne nous leurrons pas : cet espace ne nous sera pas offert sur un plateau. La résistance éventuelle de Lula et de son gouvernement aux questions posées par les luttes antiracistes, féministes, anti-LGBTIphobies, pour l’urgence climatique, et aux revendications économiques qui entrent en conflit avec l’organisation sociale historique du Brésil, sera décisive. Le Centrão garantit des votes au Parlement, mais ne mobilise pas de larges secteurs ; l’extrême droite le fait, et nous pouvons le refaire. En tout cas, dimanche soir était une soirée de célébration du gouvernement Lula III, d’un nouvel espoir pour la gauche brésilienne.

Carlos N. est membre de Insurgência, courant du Parti Socialisme et liberté (PSOL).


[1L’écart aura été serré jusqu’au bout, mais c’est finalement Luiz Inacio da Silva, dit Lula, qui remporte le second tour des élections au Brésil ce dimanche 30 octobre avec 60 millions de voix, à une courte majorité de 50,9% face à son rival d’extrême-droite Jair Bolsonaro (49,1%).

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