Édition du 29 novembre 2022

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Amérique centrale et du sud

PT-Extrême droite au second tour

Lula en tête, fin de partie pour Bolsonaro ?

Il y aura bel et bien un second tour pour les présidentielles brésiliennes. Il aura lieu le 30 octobre et opposera le président sortant d’extrême droite et l’icône de la gauche latino-américaine, Luis Ignacio « Lula » Da Silva. Pourquoi Lula n’est pas passé dès le premier tour, comme le prédisaient certains sondages, et comment expliquer les 43% de Jair Bolsonaro ? Derrière les étiquettes politiques et pour dépasser certains biais d’analyse véhiculés par la presse de gauche, quelques éléments de réponse à chaud après le premier tour.

3 octobre 2022 | tiré de Révolution permanente

Contre les attentes sondagières

Déjouant toutes les enquêtes d’opinion, Bolsonaro a considérablement refait son retard contre Lula, ce dimanche. Donné, dans le meilleur des cas, à quinze points derrière son rival de gauche et ancien président entre 2003 et 2011, le président sortant a finalement recueilli 51 millions de voix, soit un peu plus de 43%. La différence, avec Lula, qui a fait 48%, est de 7 millions, une marge considérable mais pas aussi décisive que prévue rapportée aux 156 millions d’électrices et d’électeurs appelés aux urnes ce dimanche. Deux autres candidats, parmi les onze qui se présentaient, ferment le carré de tête avec 4% pour Simone Tebet, centre-droit, et 3% pour Ciro Gomes, ancien ministre travailliste de Lula.

Rompu aux situations compliquées et au combat politique, le leader du Parti des Travailleurs (PT) a fait montre d’un optimisme à tout crin depuis la tribune installée à son quartier-général, où l’humeur n’était pas à l’euphorie dimanche soir. Entouré de sa compagne, de l’ancienne présidente, Dilma Rousseff, destituée par la droite en 2016 lors d’un « putsch constitutionnel », et du candidat à la vice-présidence, ancien rival du PT et ancien gouverneur de droite du puissant État de Sao Paulo, Gerardo Alckmin, Lula a promis à sa garde-rapprochée et aux centaines de journalistes présents que l’affaire serait pliée dans un mois et qu’il ne s’agissait que d’une « prolongation », comme dans un match de foot.

La fête, sur l’Avenue Paulista, l’artère principale de Sao Paulo, la capitale économique du pays, a été moins importante que prévue. Bien que confiants dans la possibilité d’une victoire, le 30 octobre prochain, les milliers de partisans de Lula qui se sont rassemblés sont bien conscients que l’échiquier politique reste ancré à droite, témoignant tout à la fois du dommage infligé par quatre années de bolsonarisme mais également de l’incapacité du Parti des Travailleurs de renverser cette situation, pris comme il l’est dans une logique d’alliance avec la droite, le centre et le patronat.

Il y a cependant fort à parier qu’il y aura alternance gouvernementale le 30 octobre prochain. Le nouvel exécutif qui serait intronisé en janvier 2023 serait dirigé par une alliance du Parti des Travailleurs et de Gerardo Alckmin, ancien concurrent de Lula mais pourtant choisi comme candidat à la vice-présidence. Il incarne la droite libérale traditionnelle et les intérêts du grand patronat de l’Etat de Sao Paulo, le moteur économique du pays. Cependant, si le ticket Lula-Alckmin est élu, il aura à composer avec un pouvoir législatif et des gouverneurs d’États dominés par les conservateurs et l’extrême droite.

Le spectre du bolsonarisme appelé à durer

« Nous avons fait mentir les sondages », a lancé, tonitruant, Bolsonaro, depuis la conférence de presse qu’il a tenue à Brasilia, dimanche soir, soulagé et revigoré par le fait d’avoir franchi le seuil du premier tour, ce qui était son principal objectif. Celui qui a passé sa campagne à répandre quantité de mensonges et de fake-news avait en effet un œil rivé sur les 27 États du Brésil, qui élisaient également leurs gouverneurs, sur les 513 sièges de parlementaires, intégralement renouvelés, ainsi que sur le tiers du Sénat qui était concerné par les élections.

A l’assemblée, le Parti Libéral de Bolsonaro se taille la part du lion : il est assuré de disposer d’un groupe parlementaire de 99 députés, le plus important du futur hémicycle. Font ainsi leur entrée l’ancien ministre de la « Santé », Eduardo Pazuello, ancien général pourtant critiqué pour sa gestion catastrophique de la pandémie qui a fait 660.000 morts au Brésil, ou encore Ricardo Salles, ancien ministre de « l’Environnement », un proche des partisans de la déforestation et de l’agrobusiness. Côté Sénat, Bolsonaro s’assure également du plus gros groupe, avec 14 élus sur 81. Parmi eux, on songera à son ancien vice-président, le général Hamilton Mourão, ou à l’ancienne ministre aux Affaires familiales, Damares Alves, une ultra évangéliste. Sergio Moro, ancien juge, responsable de la croisade anti-PT, l’Opération « Lava Jato » qui a abouti à l’emprisonnement pendant vingt mois de Lula, et a, auparavant, ouvert la voie à la destitution de sa successeure, Dilma Rousseff, fait lui aussi son entrée à la chambre haute. Après avoir rendu de bons et loyaux services à Bolsonaro comme ministre de la « Justice ».

Côté États, onze sur vingt-sept sont d’ores et déjà assurés de rester aux mains de la droite, pas nécessairement bolsonariste. Le PT, lui, n’en a gagné que trois dès le premier tour. Treize autres se trouvent donc en ballotage mais le PT est loin d’être en position de force. La mauvaise surprise, pour la gauche, est venue de l’Etat de Sao Paulo où le dauphin de Lula, Fernando Hadad, candidat malheureux en 2018 et ancien maire de la capitale de l’Etat, est devancé de quasiment sept points par Tarcisio de Freitas, le candidat bolsonariste. Même dans ses bastions de la banlieue industrielle Sao Paulo, « l’ABC », Lula ne fait pas carton plein de voix. Dans l’intérieur de l’Etat, ce « pays dans le pays », le plus peuplé, qui compte 42 millions d’habitants, c’est Bolsonaro qui arrive en tête. Ce sont donc les grandes villes brésiliennes et, surtout, les scores réalisés dans le Nordeste brésilien, bastion pétiste, qui ont permis à Lula de garder la première position que lui donnaient les sondages, même si le différentiel de 7 millions de voix, à son avantage, par rapport à Bolsonaro, est moindre que prévu.

Le patronat apprenti-sorcier

C’est l’establishment brésilien, le grand patronat ainsi que les multinationales qui ont mis le pied à l’étrier à Bolsonaro et permis sa victoire en 2018. Ce dernier, néanmoins, les a fait rapidement déchanter avec des orientations économiques qui n’ont pas empêché l’érosion de la place du Brésil sur la scène régionale et internationale, des promesses de contre-réforme non-tenues, malgré un passage en force sur les retraites et la sécu, des options diplomatiques jugées erratiques et, surtout, une gestion catastrophique de la pandémie, le tout mâtiné d’un raidissement et d’une droitisation extrême de l’exécutif qui a fait de l’espace pour un retour en force en politique d’une fraction de l’armée et de nostalgiques de la dictature qui a dirigé le pays d’une main de fer entre 1964 et 1985.

Autant de raisons qui ont décidé les secteurs les plus concentrés du patronat industriel des deux États clef du pays, Sao Paulo et Minas Gerais, ainsi qu’aux représentants du capital financier et bancaire, de lui retirer très explicitement toute forme de soutien, au mois d’août. Le résultat du premier tour montre, néanmoins, combien le bolsonarisme s’est ancré dans le tissu social brésilien.

Ultérieur recentrage de Lula

Face à une droite qui a montré ses muscles, promis de recourir aux militaires en cas de « vol des résultats » et qui a maintenu jusque dans la dernière ligne droite une ligne populiste alliant démagogie et discours anti-pauvres, anti-femmes, anti-LGBcTQI+, anti-afro-descendants et anti-indigènes, le PT a tout misé sur les élections, refusant depuis des mois maintenant de traduire sur le terrain social la haine que suscite au sein de secteurs consistant des classes populaires et du monde du travail le bolsonarisme. « Inutile de descendre dans la rue, on va le sortir par les urnes en octobre » : voilà, en substance, le discours qu’ont relayé en boucle responsables du PT, délégués syndicaux de la CUT, la principale centrale du pays, et responsables du mouvement social, largement lié au pétisme. Par ailleurs, pour « consolider ses chances de victoire », le PT a fait le choix d’un tandem électoral avec son concurrent historique, le très libéral et pro-patronal PSDB, qui s’est dissous dans la coalition luliste, la tirant néanmoins un peu plus encore sur la droite.

Au lendemain du premier tour du scrutin, Lula poursuit ce recentrage. Au lieu de mobiliser son bloc social historique, il a choisi de s’adresser aux 20% d’abstentionnistes et, surtout, à l’électorat de Simone Tebet, pourtant candidate de l’agrobusiness, et du social-libéral Ciro Gomes. En réitérant sa volonté de « parler avec tout le monde, pour le bien du Brésil », et de « restaurer la paix et la démocratie », il est probable qu’il rassure, un peu plus, les chancelleries occidentales et les secteurs les plus lucides du patronat et des classes dominantes du Brésil qui considèrent avoir assez goûté aux frasques de Bolsonaro et à la corruption de son administration. Son discours de fin de campagne a indiqué combien Lula était loin d’être ce « dangereux communiste » dénoncé à longueur de journée par l’extrême droite et ses relais médiatiques. Ce n’est pas ainsi, néanmoins, que le Brésil et la région se débarrassera du virus bolsonariste.

Selon toute probabilité, le tandem Lula-Alckmin devrait l’emporter, le 30 octobre. Lula a d’ailleurs souligné qu’il n’avait jamais gagné dès le premier tour, pas plus en 2002 qu’en 2006. Ce qu’il y a de sûr en revanche, compte tenu de l’extrême modération du programme qu’il défend, c’est qu’il faudra autre chose pour revenir sur l’œuvre de démolition sociale et politique perpétrée par Bolsonaro. De fait, si ce dernier a exacerbé la violence des politiques néolibérales dans le pays, il s’est inscrit sur ce plan dans le sillage des putschistes de 2016, qui aujourd’hui soutiennent Lula, mais aussi des politiques menées par les administrations pétistes qui ont gouverné entre 2003 et 2016, sans jamais remettre en cause les piliers d’un système qui, par essence, sécrète du bolsonarisme.

Alors que le PT se retrouve, aujourd’hui, aux prises avec ce dernier autour d’un programme plus droitier que jamais, il y a donc urgence à construire une alternative politique pour les travailleurs et les classes populaires. Comme le souligne, au lendemain des résultats, nos camarades du Mouvement Révolutionnaires des Travailleuses et Travailleurs du Brésil, « l’alliance de Lula avec Alckmin et les milieux d’affaires de tout le pays a montré non seulement qu’elle ne sert pas à affronter Bolsonaro. Elle a aussi contribué à encourager la droite dure. L’extrême droite doit être combattue à travers un programme anticapitaliste, sur le terrain de la lutte des classes, en unifiant le camp des travailleurs contre celui du patronat. Le MRT se situera en première ligne de ce combat, en toute indépendance politique totale vis-à-vis de Lula-Alckmin et de la politique de conciliation de classe défendue par le PT ».

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