Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Manifeste pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe

Chapitres 7 à 9

Nous continuons la publication du "Manifeste pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe". Il compte 150 signataires dont Éric Toussaint, Esther Vivas, Catherine Samary, Costas Lapavistas, Stathis Kouvelakis, Tijana Osik, Nathan Legrand, Alexis Cukier, Jeanne Chevalier, Yayo Herrero.Retour ligne automatique
Nous publions cette semaine, le chapitre 7 - Santé et éducation le chapitre 8 -Politiques internationales et le chapitre 9 - Luttes sociales, confrontations politiques et processus constituants.
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Chapitre 7 - Santé et éducation

La lutte pour l’éducation, la santé et les soins fait partie de la lutte pour notre émancipation et pour l’amélioration substantielle des conditions dans lesquelles nous vivons. Depuis l’éclatement de la crise financière de 2008, les mesures d’austérité imposées dans le monde et en Europe ont mis à mal les dépenses sociales, imposé une « discipline » budgétaire stricte et instauré de nouvelles coupes dans des dépenses d’éducation et de santé déjà en baisse, faisant la guerre tout d’abord à celles et ceux qui ne gagnent rien ou presque. De plus, la crise a frappé davantage les groupes les plus vulnérables : les personnes âgées, les chômeurs et chômeuses, les groupes ayant des revenus faibles et en particulier les femmes. Cela a pour conséquence que notre accès tant à la santé qu’à l’éducation dépend de plus en plus (si ce n’est entièrement) de nos moyens financiers. Ceux qui peuvent payer ont accès à de bonnes conditions d’éducation, de santé et de soins. Ceux qui ne le peuvent pas doivent soit s’endetter, soit attendre de plus en plus pour avoir accès à des prestations de santé qui se réduisent.

Les coupes dans les dépenses sociales et la « discipline » budgétaire ont privé celles et ceux qui travaillent le plus pour la société de leurs droits et garanties fondamentaux. La dernière décennie en particulier a été marquée par un accroissement majeur de la marchandisation et la privatisation de la santé, des soins et de l’éducation. Au lieu d’être considérés comme des droits humains fondamentaux et des garanties sociales, ceux-ci sont de plus en plus identifiés selon la logique capitaliste qui les transforme en marchandises vendues et achetées.

C’est cela que nous voulons changer. La lutte pour l’éducation, la santé et les soins fait partie de la lutte pour notre émancipation et pour l’amélioration substantielle des conditions dans lesquelles nous vivons.

I. DÉFENDRE ET ÉTENDRE L’ÉDUCATION ET LA SANTÉ PUBLIQUES

Alors que les gouvernements européens annoncent une augmentation des dépenses militaires  [1], des mesures contre l’immigration et des investissements dans l’industrie de l’armement, alors que des pans entiers de nos sociétés sont transformés en listes d’attente en raison du manque de services disponibles, des pénuries en matière de services et d’institutions d’éducation, de santé et de soins, on nous dit que ce sont désormais des services que nous devons acheter  [2].

Les listes d’attente pour les crèches ou pour obtenir un traitement médical sont de plus en plus longues et dans certains pays (en particulier de la périphérie de l’UE et des États hors UE), les subsides sont quasiment inexistants. À ce titre, nous assistons à des différences flagrantes entre les pays du centre de l’UE d’une part et les pays de la périphérie au sein de l’UE et les pays européens non membres d’autre part. C’est particulièrement frappant dans le cas de la Grèce où la réduction de moitié du budget de la santé a conduit à une augmentation significative du taux de mortalité  [3]. Des études ont également mis en lumière les différences existant entre les zones rurales et les environnements urbains en matière d’accès à des services d’éducation, de santé et de soins. Dans tous les cas les différences sont fortement amplifiées par la dimension de classe.

. L’éducation n’est pas une marchandise, ni un service qu’on nous offre mais un processus qui doit avoir lieu tout au long de la vie, processus dans lequel nous devons investir. L’investissement dans l’éducation signifie investir dans un futur toujours plus incertain. Préparer les enfants aux changements considérables et rapides du monde contemporain est extrêmement important car ils auront à faire face au changement climatique, à la robotisation et aux autres changements qui affecteront le marché de l’emploi ainsi que l’environnement dans lequel ils vivront. C’est pourquoi l’éducation ne doit pas être vue comme une série de tests destinés à mesurer le succès ou l’échec dans le processus éducatif comme c’est de plus en plus le cas. Les enfants, les adolescents, les étudiants (y compris les étudiants adultes) ne sont pas de simples chiffres mais des êtres humains avec leurs besoins spécifiques, leurs talents et leurs capacités. Ceux-ci devraient être mis en avant et tout le monde devrait pouvoir développer au mieux ses possibilités créatives.

Bien que le tournant en matière de libéralisation, dérégulation et marchandisation en matière d’éducation ne soit pas nouveau et ait été sujet à débats depuis près de trois décennies, les rapports de l’UE eux-mêmes montrent que la dernière crise financière a agrandi le fossé entre les objectifs globaux de l’UE et la réalité en matière de taux de décrochage scolaire, d’obtention d’un diplôme dans l’enseignement secondaire ou supérieur ainsi qu’en matière d’éducation permanente, de formation et d’apprentissage des adultes. De plus, il y a d’immenses disparités entre États du centre de l’UE, États de la périphérie de l’UE et États non membres, ainsi que des différences régionales au sein des États membres  [4]. Depuis les années 1990 les États européens ont, à côté des écoles publiques, développé des programmes pour des crèches et écoles privées auxquels ils participent directement par leur co-financement ou leur seule supervision. Cela a encouragé un accroissement des différentes formes de privatisation en matière d’éducation en général.

Les inégalités en matière d’accès à une éducation publique de qualité comme en matière de santé sont liées aux origines sociales et amplifiées par les politiques néolibérales.Les écoles maternelles et primaires ont été affectées par « des réformes en matière éducative caractérisées par des coupes dans les dépenses, des formes de dérégulation, de libéralisation et de marchandisation ainsi que la sous-traitance et l’introduction de nouveaux fournisseurs de services éducatifs (certains marchands, d’autres pas) »  [5]. Le modèle d’éducation nordique, souvent vanté car présenté comme égalitaire, doté d’une conscience sociale et soucieux du bien-être des enfants a fait l’objet de critiques sévères précisément en raison des disparités résultant de l’introduction et l’imposition de privatisations, marchandisation dans le système éducatif en général et en particulier dans les écoles élémentaires au cours de la dernière décennie  [6]. Sous le prétexte de donner formellement le choix aux parents, une ségrégation institutionnelle basée sur la race et le revenu s’est développée. Les classes moyennes sont maintenant libres de retirer leurs enfants des écoles situées dans des quartiers ouvriers et à majorité immigrée afin de privilégier leur éducation dans des zones que les classes populaires et populations immigrées doivent quitter en raison de la spéculation immobilière. Dans chaque pays, les inégalités en matière d’accès à une éducation publique de qualité sont – comme en matière de santé – liées aux origines sociales et amplifiées par les politiques néolibérales tant dans les États membres que non-membres de l’UE.

Bien que la plupart des rapports officiels de l’UE proclament que de nombreux pays progressent vers un taux d’abandon scolaire inférieur à 10 % et un taux de fréquentation de l’enseignement supérieur de plus en plus élevé, la recherche témoigne en fait d’une situation quelque peu différente. Par exemple, les résultats du PISA  [7] (Programme international de suivi des acquis) pour 2012 montrent qu’en moyenne 17 % des Européens de 15 ans ont de faibles capacités de lecture et que 55 millions d’adultes entre 16 et 65 ans souffrent d’analphabétisme fonctionnel  [8]. Tous les pays, bien que dans des proportions différentes, ont été affectés par la crise économique qui fait reculer la progression que l’Union européenne s’était fixée pour 2020. Les différences entre pays en matière d’investissement dans les infrastructures et l’éducation en général persistent. Des pays comme la Grèce, l’Espagne et l’Italie ont vu leur système éducatif dévasté par les impacts de la crise et les différences régionales au niveau de l’Union européenne sont également frappantes  [9]. Au lieu d’investir dans l’éducation, les gouvernements néolibéraux ont principalement fait des efforts pour déréguler, sous-traiter et privatiser le système éducatif dans son ensemble.

L’éducation commence très jeune et toutes les recherches récentes montrent l’importance de l’éducation à la petite enfance pour le bon développement des enfants et de leur potentiel  [10]. Un congé de maternité prolongé est également important pour le bon développement mental et physique du bébé et son développement ultérieur en une personne réellement mature. C’est pourquoi le congé de maternité doit être garanti et protégé par la loi et ne pas être utilisé comme un prétexte pour pousser les femmes hors de la force de travail et du marché de l’emploi. Il faut en même temps comprendre que les États providence ont, à des degrés et moments différents, par l’utilisation de formes et taux d’imposition différentiés, cherché à maintenir la famille nucléaire en incitant à ce que les femmes n’entrent pas sur le marché du travail. C’est – de plus en plus – le cas en Allemagne et l’Italie a été historiquement un des exemples les plus marquants de ce genre de politique  [11].

Les crèches, les écoles maternelles et les garderies sont là où notre première éducation débute. Nous devons en tant que société valoriser chaque niveau d’éducation et non sur base du profit. La féminisation de l’enseignement en général (crèches, écoles maternelles, écoles primaires et secondaires et dans certains cas certains secteurs de l’enseignement supérieur) s’est accompagné d’une dégradation du statut social de la profession et a pour conséquence des rémunérations faibles. Les femmes travaillant dans l’enseignement au sens large bien qu’ayant souvent un niveau élevé de formation sont considérées comme de simples maîtresses de maison occupées à des tâches « traditionnellement » féminines. Cela signifie qu’en tant que société nous acceptons et en fait confirmons que non seulement le travail avec les enfants est insignifiant mais également puisque occupé en grande majorité par des femmes, il doit être considéré comme « naturellement » féminin et donc ne pas être payé comme d’autres professions considérées comme typiquement masculines. Cette attitude est non seulement fausse et sexiste mais également inacceptable socialement. Tout travail dans le domaine éducatif devrait jouir d’une considération équivalente aux professions principalement occupées par des hommes et rémunérés en fonction.

Ces tendances se sont renforcées depuis les années 1960 et nous assistons aujourd’hui en raison de la crise économique à leur point culminant  [12]. La résolution adoptée par le Conseil syndical européen de l’éducation met en garde contre « les effets dramatiques qu’a eus la crise sur les enseignants, les employés de l’éducation et les élèves, et affirme que la réduction de la dette et du déficit national au travers de mesures d’austérité ne constitue pas un moyen viable pour assurer une croissance économique durable face à la situation que traverse actuellement l’Europe. Elle exhorte également les responsables politiques européens et les gouvernements nationaux à reconnaître qu’ils ont la responsabilité impérieuse de trouver une issue à la crise pour garantir l’avenir des générations futures »  [13].

Les tendances actuelles dans le monde de l’éducation ne font qu’intensifier les inégalités sociales et de classe déjà existantes. En effet, tous les systèmes éducatifs dans l’Union européenne ont à des degrés divers mis en place des systèmes de sélection qui reproduisent la division sociale du travail, c’est-à-dire d’une part la soumission requise des catégories ouvrières et le caractère routinier qui incombe à une grande partie des employé-e-s et d’autre part les cadres techniques, scientifiques et de gestion. Mais aujourd’hui les académies privées étendent le rôle historique joué par exemple par les public schools  [14] britanniques qui symbolisent une régression sociale par la reproduction des hiérarchies de classe via la sélection. À moins de lutter pour une éducation accessible à tous et la défendre comme un droit humain fondamental, ces tendances ne feront que renforcer les distances sociales existant entre les classes privilégiées et celles qui ne le sont pas et miner la possibilité de l’éducation pour tous dans des conditions équivalentes.

Pour conclure, nous pensons qu’aucun être humain ne devrait être privé de la chance de pouvoir développer pleinement ses capacités et aptitudes parce qu’elle ou lui provient d’un milieu social défavorisé. Nous voulons mettre fin à ce type de discrimination et ségrégation.

II. POUR LE DROIT À DES SERVICES D’ÉDUCATION, DE SANTÉ ET DE SOINS PUBLICS, GRATUITS ET SUBSIDIÉS

Partout en Europe, les pensionnés et les pauvres sont de plus en plus privés de traitements médicaux de base, de médicaments et de soins. Tout comme pour l’éducation, il est tout aussi important d’investir dans nos systèmes de santé. Personne ne devrait être privé de l’accès aux services de santé et de soins parce qu’il-elle n’est pas riche. La santé et les soins ne sont pas un privilège mais un droit pour tous et toutes. Ce n’est pas quelque chose qu’on doit pouvoir se permettre mais quelque chose auquel tout le monde a droit dans des conditions égales et quel que soit son niveau de ressources. Partout en Europe, nous voyons comment les pensionnés et les pauvres sont de plus en plus laissés de côté, privés de traitements médicaux de base, de médicaments et de soins. Cela ne devrait pas être ainsi.

L’Union européenne fait face à de sérieux défis et problèmes en matière de questions de santé et de soins. D’une part, une population vieillissante et un plus grand nombre de personnes âgées dans le besoin, d’autre part une pénurie de force de travail tant qualifiée que peu qualifiée pour assurer les soins et l’aide à chacun-e. C’est pour cette raison que l’Union européenne est hautement dépendante de la force de travail des migrants qu’elle fait venir de l’ancien bloc soviétique ou des anciennes colonies alors que les politiciens populistes et conservateurs de l’idéologie dominante présentent les choses de manière biaisée en faisant croire que les migrants prendraient le travail des citoyens européens appauvris.

Le secteur des soins aux personnes où travaillent principalement des femmes dans des conditions échappant souvent aux régulations et à la surveillance : « de plus en plus en Europe, le travail domestique repose sur les femmes migrantes. En effet, les natives sont de moins en moins enclines à occuper ce secteur marginal du marché de l’emploi mais l’immigration croissante au cours des dernières décennies a fait grossir les rangs des femmes migrantes qui viennent dans l’Union européenne pour occuper des emplois de nettoyeuses ou d’aides à domicile »  [15]. On observe le même schéma dans le recrutement de personnel médical très qualifié comme des docteur-e-s ou moins qualifié comme des infirmiers et infirmières.

Les inégalités existent et persistent dans toute l’Europe. L’Europe de l’Est et les Balkans en font particulièrement les frais au détriment de leurs systèmes éducatif et de santé. La tendance à exporter comme une marchandise une main d’œuvre à la fois hautement qualifiée et faiblement rémunérée (éduquée avec des fonds publics par des pays appauvris et endettés) vers des pays plus développés et riches de l’UE a déjà provoqué et continue de provoquer d’énormes problèmes en termes de remplacement actuellement mais également pour des générations de docteur-e-s, infirmier-ère-s, enseignant-e-s. Bientôt ces pays se trouveront confrontés à une pénurie en matière de formation de personnel médical et d’enseignement. Nous devons mettre fin à cette forme d’exploitation et lutter pour un système juste et égalitaire dans lequel tous les êtres humains bénéficieront d’une considération, d’un accès à l’éducation et aux soins égaux.

Depuis 2008, l’Union Européenne a été témoin d’un accroissement des privatisations de son système de santéDepuis le début des années 2000 et en particulier depuis 2008, l’Union Européenne tant en son centre qu’à sa périphérie a été témoin d’un accroissement des privatisations de son système de santé que ça soit totalement ou partiellement. Généralement on distingue deux types de privatisations. Le premier est indirect et doit être compris comme un premier pas vers une privatisation complète. On peut le définir ainsi : « La décentralisation (déconcentration, délégation et transfert de compétences aux collectivités locales ou territoriales – mais sans les moyens qui devraient aller de pair), l’autonomisation, la mise sur le marché, la compétition régulée (des mesures de marchandisation ou libéralisation), la gestion de la mise en compétition »  [16].

Le second groupe est compris comme une forme directe de privatisation des soins de santé et est définie comme : « la liquidation des services publics de santé, la sous-traitance, la mise en place de partenariats publics-privés (privatisation de l’investissement et de la gestion), privatisation du financement des soins de santé »  [17].

Un autre aspect crucial de la marchandisation est l’émergence de partenariats publics-privés (PPP). Cela implique des contrats commerciaux entre les autorités publiques et des entreprises privées dans l’élaboration, le développement, le financement et le fonctionnement de l’infrastructure publique de santé ainsi que des services traditionnellement assurés par le service public. Le Royaume Uni a été le premier pays suivi de l’Espagne et de la Hongrie avec le reste de l’Europe qui s’y est mis au cours de la dernière décennie. Les PPP avec leurs frais et concessions multiples sur une période pouvant aller jusqu’à 25 ans ont été extrêmement lucratifs pour les entreprises multinationales. Pour la population, ils ont signifié un gaspillage qui se maintient et un endettement massif qui donne lieu à des coupes dans les services publics et plus d’endettement pour répondre aux nouveaux coûts – en raison du transfert de tout le risque sur le secteur public et de tous les bénéfices au secteur privé.

Les fonds publics, bloqués quand il s’agit d’investir dans les services publics, sont toujours disponibles pour payer les dettes du secteur privé. Au Royaume-Uni entre 1997 et 2010, 147 PPP ont été signés dans le secteur de la santé pour construire de nouveaux hôpitaux ou rénover les hôpitaux existants ainsi que pour la fourniture de services variés tels que les repas, la blanchisserie ou la maintenance technique. En 2010, pour des projets représentant un coût de 14 milliards d’euros, la santé publique britannique (National Health Service) devait le montant incroyable de 80,7 milliards d’euros sur la durée des contrats, y compris également les contrats de service. Les coûts qui augmentent d’année en année – passant de 1,5 milliard d’euros en 2010 pour atteindre 2,85 milliards d’euros en 2030 – sont un fardeau beaucoup trop lourd pour un service qui a fait l’objet d’un sous-financement chronique. Suivant la logique néolibérale, la fourniture de soins de santé a été sacrifiée pour le paiement des dettes, les hôpitaux étant forcés à des améliorations « d’efficience ». En conséquence, la capacité hospitalière britannique avait diminué de 33 % en 2009-2010, tandis que le taux d’occupation atteignait des niveaux dangereux et du personnel médical était licencié. Pendant ce temps les fonds publics, généralement bloqués quand il s’agit d’investir dans les services publics, sont toujours disponibles quand il s’agit de payer les dettes du secteur privé comme c’est le cas pour les hôpitaux mis quasiment en faillite par le paiement des dettes des PPP  [18].

Sous le prétexte d’offrir un plus large choix et un meilleur accès, l’UE pousse en fait vers une plus grande libéralisation, c’est-à-dire la privatisation des services de santé  [19] avec des effets dévastateurs  [20]. De nombreuses études ont mis en garde contre les tentatives incessantes de l’Union européenne de privatiser les services de santé au détriment de celles et ceux qui sont déjà socialement et politiquement privés de l’accès à ces services  [21].

Dans un excellent article universitaire, Thomas Gerlinger et Hans Jürgen Urban démontrent que toute la rhétorique européenne sur l’amélioration des systèmes de santé visant à permettre l’accès et à offrir le choix est en fait un choix fallacieux et inexistant :

« L’objectif d’assurer un haut niveau de protection sociale et un accès aux services de soins de santé implique un haut niveau de dépenses publiques qui entrerait en contradiction avec les coupes nécessaires pour assurer les critères de stabilité de Maastricht et affaiblirait ainsi l’UE. De manière concomitante, des politiques compétitives et de restriction des coûts peuvent encourager la privatisation des traitements médicaux mettant à mal l’objectif d’assurer un haut niveau de protection sociale et un accès facilité aux services de soins de santé »  [22].

Il en découle que bien que la rhétorique européenne officielle soit liée à un vocabulaire technique où la vie des populations est liée à des critères « rationnels » de rentabilité, et bien qu’elle prétende que l’amélioration de la santé de la population soutient la croissance économique, une participation accrue à la force de travail et une plus grande productivité, nous devons nous opposer fermement à cette approche. La santé et l’éducation doivent être considérés comme des biens communs en tant que tels et de ce fait être exclus de la logique capitaliste des pertes et profits.

De plus, et c’est important, nous voulons mettre l’accent sur le fait que les recherches pertinentes prouvent l’existence d’une relation de cause à effet entre le fait d’avoir ou non bénéficié d’une éducation et une bonne ou mauvaise santé. En d’autres termes, les personnes qui disposent d’un faible bagage éducatif sont plus susceptibles d’avoir également des problèmes de santé  [23].

III. PROPOSITIONS

Nos propositions visent tant les mouvements que les gouvernements populaires. Nous pensons que la lutte pour une santé et une éducation publique gratuite et accessible est la seule alternative viable aux privatisations croissantes ainsi qu’à la ségrégation de race et de classe présente dans les deux sphères conséquence des politiques d’état et les intérêts des personnes soumises aux intérêts du capital.

Propositions immédiates pour les mouvements

• Mener campagne pour une éducation, une santé et des services de soins publics, accessibles et gratuits.
• Mener campagne pour la socialisation de l’industrie pharmaceutique et l’accès aux produits pharmaceutiques à travers le système de santé publique.
• Mener campagne pour les salaires, pour la dignité de l’emploi et de l’existence.
• Exiger l’arrêt immédiat de la libéralisation, des privatisations ou de la marchandisation dans ces secteurs dont l’accès devrait être assuré pour chacun-e quelle que soit sa classe.
• Exiger et promouvoir des audits citoyens des contrats de Partenariat publics-privés et des dettes contractées via ces PPP.
• S’opposer aux dettes illégitimes contractées via les PPP.
• Exiger un moratoire immédiat sur le lancement de tout nouveau PPP.
• Exiger l’arrêt de tous les investissements dans les systèmes privés d’éducation et de santé.
• Exiger la socialisation de l’éducation, de la santé et des systèmes de soins.
• Mener campagne pour un congé de maternité prolongé jusqu’à 12 mois pour toutes.
• Exiger un accès égal et gratuit à toutes les structures éducatives de la petite enfance jusqu’à l’université.
• Mener campagne pour des repas gratuits pour tous les enfants fréquentant les structures éducatives.
• Exiger la qualité et non la quantité. Les êtres humains ne sont pas des chiffres.

Les propositions immédiates pour un gouvernement populaire

• Au lieu d’augmenter les investissements dans les équipements militaires et la défense, investir de l’argent dans l’éducation, la santé et les services de soins au bénéfice de toute la collectivité.
• Restaurer la dignité et relever les salaires des personnels de l’éducation, de la santé et du secteur des soins.
• Mettre fin aux PPP liés aux services publics.
• Mettre en question les dettes contractées à travers les différentes formes de PPP.
• Investir dans les systèmes d’éducation, de santé et de soin au lieu de promouvoir l’intérêt privé basé sur l’idéologie du choix.
• Arrêter les investissements publics dans les systèmes privés d’éducation, de santé, et dans toute autre institution privée similaire.
• S’assurer que les enfants exclus du système éducatif en raison de handicap, de la pauvreté ou d’autres formes de discrimination soient intégrés et que les ressources nécessaires soient affectées à leur développement.
• S’assurer que les enfants qui ont des besoins particuliers reçoivent l’assistance éducative spécialisée nécessaire.
• Mettre fin à la ségrégation basée sur le revenu et la race en matière d’éducation, de santé et de soins.
• Investir dans la qualité plutôt que dans des systèmes de tests quantitatifs visant à la concurrence.
• Réduire le nombre d’élèves par classe.
• Réduire la pression sur les institutions publiques en investissant dans l’emploi public en prévoyant le nombre suffisant d’enseignant-e-s, de docteur-e-s, d’infirmiers et d’infirmières, de travailleurs et travailleuses du secteur des soins pour assurer un service de qualité et répondre aux besoins.

Programme à moyen terme des gouvernements populaires

• Socialisation de l’entièreté des systèmes éducatif, sanitaire, et de soins.
• Retour dans le giron public des services actuellement privés d’éducation, de santé et de soins.
• Autogestion des secteurs éducatif, de santé et de soins par les professionnels qui y travaillent avec la participation des usagers et des citoyens en général ainsi que des représentant-e-s politiques locaux.
• Implication directe des citoyen-ne-s dans les décisions concernant la santé et l’éducation via leur droit à prendre part aux assemblées d’autogestion qui s’y rapportent.
• Accès entièrement libre et gratuit à l’éducation, aux médicaments et aux soins.
• Entière gratuité de l’enseignement supérieur et octroi d’une allocation d’études universelle pour tou-te-s les étudiant-e-s.
• Coopération internationale en matière de recherche publique et particulièrement dans le domaine de la santé pour dépasser la fragmentation, les monopoles, les gaspillages et les coûts massifs imposés par la grande industrie pharmaceutique.
• Un système de redistribution de la richesse des pays les plus riches vers les plus pauvres orienté spécialement vers les secteurs de l’éducation, de la santé et des soins.
• Des droits égaux – indifféremment de leur nationalité – à la citoyenneté et à l’emploi pour tou-te-s les travailleurs et travailleuses employé-e-s dans le secteur public socialisé.

CONCLUSION

Davantage d’investissement et de dépenses publiques ou une aggravation, voire un effondrement, des systèmes d’éducation, de santé et de soins. Le développement, la préservation et le renforcement de systèmes d’éducation, de santé et de soins financés par des fonds publics et accessibles gratuitement ne semble pas possible dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro. Les possibilités de réaliser un tel programme sont inexistantes si l’on ne s’attaque pas à l’économie de la dette et de l’austérité. Le pacte budgétaire actuel empêche les déficits budgétaires et les dépenses contra-cycliques tandis que les politiques monétaires de la BCE s’attaquent à l’inflation plutôt qu’à la croissance des inégalités. L’augmentation des dépenses publiques est donc contrainte et dépend du taux de croissance (et donc d’imposition) ou d’emprunts sur les marchés de capitaux. Dans les circonstances actuelles, le choix est entre davantage d’investissement et de dépenses publiques ou une aggravation de la situation, et dans certains cas un effondrement, des systèmes d’éducation, de santé et de soins. Ce chapitre court a traité des questions d’éducation et de santé mais d’autres questions en lien avec les services publics mériteraient d’être traitées : celles relatives au transport public et à sa privatisation aux dépens des plus pauvres, au droit d’accéder à des logements publics qui font depuis le début de la période néolibérale l’objet d’attaques avec la gentrification et d’autres formes d’expulsion des plus pauvres dans l’intérêt de la finance et du capital, et d’autres questions en lien avec les besoins et exigences de communautés locales.

Chapitre 8 - Politiques internationales

I. CAPITALISME GLOBAL, INÉGALITÉS GLOBALES

Le développement d’un centre et d’une périphérie par le biais de « l’intégration européenne » n’est pas un phénomène inédit : l’histoire de l’accumulation du capital a été une histoire de dépossession à l’échelle mondiale, et donc de développement inégal et d’inégalités croissantes à travers le monde.

Aujourd’hui, alors que les pays du Nord et la Chine connaissent des capacités de surproduction dans la plupart des secteurs économiques, les pays du Sud restent confrontés à une faiblesse frappante de leur développement industriel, à des crises récurrentes dans la production alimentaire et à un manque de services publics  [24]. Près de 2 milliards de personnes souffrent de malnutrition, la plupart d’entre elles vivant dans les pays du Sud. La moitié du monde n’a pas accès aux services de santé essentiels.

Les populations des pays du Sud sont également les plus touchées par les déplacements forcés. Les populations des pays du Sud sont également les plus touchées par les déplacements forcés. Fin 2017, 68,5 millions de personnes avaient été contraintes de fuir leur foyer à cause de guerres et de persécutions. 40 millions d’entre elles étaient déplacées à l’intérieur de leur propre pays, 3,1 millions attendaient le résultat de leur demande de statut de réfugié et 25,4 millions étaient réfugiés hors de leur propre pays  [25]. Ces chiffres n’incluent pas les personnes qui fuient la misère et les conséquences du changement climatique, dont le nombre va probablement augmenter dans un avenir proche.

II. DES POPULATIONS CONDAMNÉES À L’EXIL OU À LA MORT PAR LES POLITIQUES DE L’EUROPE FORTERESSE

La réponse réellement apportée par l’UE à cette situation consiste à renforcer ses politiques de construction d’une Europe forteresse. Dans l’UE, la majorité de la classe dominante ainsi que les forces d’extrême droite (qui sont sur une pente ascendante) affirment que des flux massifs de réfugiés atteignent le continent depuis 2015. L’utilisation répandue de l’expression « crise des réfugiés » suggère la même chose. Alors que les flux de migrants cherchant refuge dans l’Union européenne ont effectivement pris de l’importance en 2015, en particulier du fait de la guerre en Syrie, l’arrivée d’environ un million de personnes sur plus de 510 millions d’habitants ne peut en aucun cas être caractérisée comme une crise pour l’Europe. L’UE accueille une petite minorité du nombre total de réfugiés dans le monde – les « pays en développement » en accueillant 85 %  [26]. Dans le cas de la Syrie, par exemple, la plupart des réfugiés sont hébergés en Turquie, au Liban et en Jordanie. De plus, ces affirmations masquent la réponse réellement apportée par l’UE à cette situation, qui consiste à renforcer ses politiques de construction d’une « Europe forteresse ».

L’ouverture des frontières intérieures de l’UE permise par l’accord de Schengen (qui s’applique à 22 des 28 États membres de l’UE ainsi qu’à l’Islande, à la Norvège, à la Suisse, au Liechtenstein, à Andorre, à Monaco, à Saint-Marin et au Vatican) a été accompagnée par un renforcement des frontières extérieures de l’UE. La liberté de circulation n’a été accordée qu’aux ressortissants de l’espace Schengen, tandis que l’accès à l’UE (à l’espace Schengen) a été rendu plus compliqué pour les non-ressortissants de l’espace Schengen pauvres, en particulier pour les populations du Sud.

Avec la convention de Dublin, l’UE a reproduit dans le domaine du contrôle des frontières l’absence de solidarité entre les États membres qui prévaut dans ses politiques économiques. En effet, la convention de Dublin « stipule qu’un réfugié qui essaye d’accéder à l’asile au sein de l’UE doit déposer son dossier là où il a été enregistré, c’est-à-dire dans le premier pays d’entrée de l’UE, et rester dans le pays en question jusqu’à ce que sa demande soit examinée. Dans le cas contraire, il est passible de renvoi dans ce pays, et devient ainsi un « dubliné », c’est-à-dire un paria balloté d’un pays à un autre »  [27]. Ce système relègue ainsi aux pays qui se trouvent « en première ligne » de l’espace Schengen (en particulier la Grèce et l’Italie, mais aussi l’État espagnol) le sale boulot consistant à maintenir les migrants hors de l’UE. Cette politique a été accompagnée par la création d’une agence de contrôle des frontières de l’UE, Frontex, dont le budget annuel est passé d’environ 6 millions d’euros en 2005 à environ 143 millions d’euros en 2015 et à environ 320 millions d’euros en 2018  [28]. Ces dernières années, les instruments de répression des migrations ont également constamment augmenté au sein des États membres, avec la généralisation des centres de rétention pour migrants, l’utilisation de nouvelles technologies pour surveiller les frontières, ou encore la construction de murs et de barrières pour empêcher les migrants de franchir les frontières (par exemple : Ceuta, Calais).

De plus, l’UE établit des « partenariats avec d’autres États ou avec des agences, qui permettent de sous-traiter les fonctions de coercition, de rétention, de surveillance et de contrôle. De ce fait, une bonne partie des pays du pourtour méditerranéen et au-delà sont transformés en « zones tampon » et annexés, en tant que bordure extérieure, au dispositif de la frontière de l’UE. Parmi ces gardiens extérieurs, cependant, la Turquie et la Libye sont les plus importants, puisqu’ils sont des points de passage obligés des deux principales routes empruntées par les migrations informelles vers l’UE : celle venant d’Afrique qui transite principalement par la Libye avant de traverser la Méditerranée centrale vers l’Italie ; et celle venant d’Asie et du Moyen-Orient via la Turquie, vers les Balkans ou les îles les plus orientales de la Grèce »  [29]. En 2015, le sommet de l’UE sur les migrations de La Valette a donné son accord pour financer les centres de rétention libyens, rendus tristement célèbres pendant quelques jours en novembre 2017 après que CNN eut diffusé un enregistrement vidéo montrant une « vente aux enchères d’esclaves » dans un de ces centres. Le même sommet s’est mis d’accord sur l’allocation de deux milliards d’euros « d’aide au développement » au renforcement du contrôle des frontières au Soudan, en Éthiopie, au Niger, au Nigeria, au Mali et au Sénégal. En mars 2016, un autre accord tristement célèbre a été signé entre l’UE et la Turquie, qui engage la Turquie « à ne plus permettre les traversées « irrégulières » à partir de ses côtes, en contrepartie d’une promesse de levée des restrictions des visas pour l’UE accordés à ses ressortissants, de l’ouverture d’un nouveau chapitre des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’UE ainsi que d’une aide de trois milliards d’euros destinée à couvrir une partie du coût de l’accueil des réfugiés sur son sol »  [30].

Les politiques actuelles ont transformé la mer Méditerranée en une fosse commune. Ces politiques ne sont pas seulement mauvaises d’un point de vue moral : elles ont transformé la mer Méditerranée en une fosse commune, avec au moins 17 825 personnes qui y ont trouvé la mort en janvier 2014 et août 2018 en essayant de la traverser pour rejoindre l’Europe  [31]. Stathis Kouvélakis avance de façon convaincante que les fortifications installées ces dernières années afin d’empêcher les migrants de rejoindre l’UE sont responsables de cette tragédie ; il indique également que, depuis la signature de l’accord entre l’UE et la Turquie, « si le nombre de morts par mois a diminué, le nombre de morts par rapport au nombre de personnes arrivant sur le sol de l’UE continue d’augmenter, ayant doublé depuis 2016 »  [32].

Cela est d’autant plus inacceptable que l’Europe porte une lourde responsabilité matérielle et morale dans la formation de situations qui conduisent des centaines de milliers de personnes à quitter leurs pays. Le passé colonial des principales puissances européennes, qui a constitué un élément structurel de l’accumulation de capital en Europe, a désintégré le tissu social dans les territoires colonisés et l’a remplacé par un rapport violent de dépendance vis-à-vis des puissances coloniales. Depuis que les nations dominées ont formellement accédé à l’indépendance, après avoir dû se battre pour celle-ci pendant des décennies, le colonialisme s’est transformé en néo-colonialisme : la subjugation directe des nations précédemment colonisées a été transformée en une subjugation indirecte dans laquelle la violence a été rendue moins visible mais la dépendance vis-à-vis des centres capitalistes les plus industrialisés a été maintenue. En conséquence, les obstacles à l’autodétermination ont également été maintenus  [33].

Ce néo-colonialisme peut être caractérisé par un large éventail de politiques, parmi lesquelles on peut souligner :

• La mise en place, avec l’aide des classes dominantes locales, d’un système permanent d’endettement des nations dominées envers les créanciers bilatéraux (les États dominants) ou multilatéraux (le Fonds monétaire international – FMI –, la Banque mondiale et d’autres institutions financières). Ce système dette a permis la continuation du pillage des ressources nationales des États débiteurs en faveur des pays les plus industrialisés. Il a permis d’imposer les politiques néolibérales du consensus de Washington une fois que ces nations dominées eurent fait défaut sur leurs dettes : afin que les débiteurs continuent à rembourser leurs emprunts, les créanciers leur ont offert de nouveaux prêts et/ou des allègements de dette momentanés à la condition que ces États endettés privatisent des secteurs clés de l’économie, lèvent les barrières douanières, adoptent des taux de change flottants et des taux d’intérêt variables, diminuent leurs dépenses publiques dans les domaines sociaux, et plus généralement leurs investissements publics. Ces politiques ont rendu les États dépendants encore plus vulnérables à la concurrence internationale avec les pays les plus industrialisés, les ont empêchés d’investir dans les secteurs productifs de l’économie et dans les services publics, ont détruit les économies locales et auto-organisées qui avaient survécu à la colonisation, et ainsi ont condamné les populations de ces pays à un état permanent de précarité et de pauvreté  [34].
• La mise en application, sous pression de l’UE et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), des règles et accords de libre-échange favorisant les nations les plus industriellement développées et encourageant le développement de modèles économiques basés sur l’exportation (par exemple les Accords de partenariat économique entre l’UE et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique – ACP). En conséquence, les nations dominées privilégient le développement d’un ou de quelques secteurs d’exportation, ce qui affecte négativement leur souveraineté alimentaire et leur auto-suffisance. Les modèles économiques d’exportation encouragent également la course à la compétitivité par la diminution des salaires et/ou la détérioration des conditions de travail.
• Le soutien politique, financier et matériel à des dirigeants corrompus et autoritaires afin de préserver les intérêts économiques des États les plus industrialisés et de leurs entreprises multinationales. Un exemple frappant de soutien politique : Zine El Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et Bachar al-Assad ont tous reçu la Légion d’honneur française, la plus haute décoration française (Bachar al-Assad a rendu la sienne en 2018 après que la France avait annoncé qu’elle la lui retirerait). Lorsque le soulèvement a éclaté en Tunisie en décembre 2010, la France a offert à Ben Ali son savoir-faire en matière de répression des manifestations. De même, l’Égypte et l’Arabie saoudite – deux États dont les régimes sont fortement impliqués dans le chaos géopolitique actuel au Moyen-Orient – ont été des acheteurs fiables d’armes lourdes françaises et britanniques ces dernières années.
• L’ingérence directe dans la politique de nations dominées à travers le chantage économique et financier, le soutien à des coups d’État ou l’intervention militaire directe, chaque fois que les intérêts économiques de nations européennes sont menacés  [35].

III. NOTRE INTERNATIONALISME

+Initiatives immédiates citoyennes à lancer aux niveaux national et international, notamment par les mouvements sociaux :

• La gauche doit participer aux mouvements sociaux existants qui contestent les politiques anti-migratoires de l’Europe forteresse et les développer, tels que ceux qui organisent l’hébergement de migrants, les aident à franchir les frontières, dénoncent les centres de rétention pour migrants, organisent des manifestations de masse en faveur de l’ouverture des frontières et de l’accueil digne des migrants. Nous devons nous opposer concrètement aux expulsions chaque fois que cela est possible. De plus, la gauche devrait reconnaître l’existence de déplacements forcés induits par la destruction de l’environnement et s’engager dans la solidarité avec les réfugiés climatiques. La crise des politiques migratoires européennes depuis 2015 a révélé la nécessité pour la gauche de s’engager dans l’action humanitaire et, inversement, elle a confirmé la nécessité de politiser les initiatives humanitaires existantes afin qu’elles ne se limitent pas à un pansement posé sur une plaie béante.
• La gauche européenne doit établir des liens avec les groupes et individus impliqués dans les politiques d’émancipation en dehors de l’Europe afin d’articuler au mieux nos revendications internationalistes – en particulier avec la région voisine du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, qui a connu le processus révolutionnaire le plus récent dont l’avenir est sérieusement menacé par les contre-révolutions en cours. Cela implique également de nouer des liens avec des militants exilés en Europe.
• Nous devons engager et développer des audits des créances européennes sur les pays tiers afin de plaider en faveur de l’annulation des dettes illégitimes et odieuses dues par les pays en développement à l’UE (par le biais d’agences multilatérales telles que la Banque européenne d’investissement ou la Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et ses États membres. La gauche européenne et les mouvements sociaux devraient remettre en cause les accords de libre-échange signés avec les pays en développement et les autres politiques économiques renforçant la dépendance des nations dominées.
• Nous devons nous engager activement dans la campagne de « Boycott, Désinvestissement, Sanctions » (BDS) contre le colonialisme de peuplement de l’État israélien. Les groupes de gauche et les mouvements sociaux en Europe doivent s’opposer aux guerres impérialistes et contre-révolutionnaires (par exemple l’intervention militaire européenne au Mali, la contre-révolution en Syrie dirigée par le régime syrien et ses alliés russe et iranien) et dénoncer activement la coopération entre leurs propres gouvernements et les régimes impliqués dans des violations des droits de l’homme (par exemple l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Libye).

Premières mesures d’un gouvernement populaire au niveau national  :

• Un gouvernement populaire devrait ouvrir ses frontières, garantir un accès sécurisé à son territoire pour les migrants (notamment par voie maritime) et assurer la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous. Les centres de rétention pour migrants seront supprimés. La durée du travail sera réduite légalement (sans perte de salaire) afin d’offrir un emploi à toutes et tous. Toutes les discriminations légales (concernant les droits politiques, économiques et sociaux) fondées sur la nationalité seront abolies. L’égalité des droits, y compris le libre accès aux soins de santé et à l’éducation publique ainsi que l’accès à un logement décent, devrait être assurée ; toute personne qui s’installe dans la juridiction du gouvernement populaire devrait disposer de tous les droits civiques, y compris du droit de vote à tous les niveaux de la juridiction. Toute participation financière aux budgets communs européens pour le contrôle des frontières (par exemple Frontex) sera annulée. Si l’État possède une force militaire marine, celle-ci sera désarmée, soumise à un contrôle démocratique et utilisée pour des actions humanitaires (par exemple en mer Méditerranée).
• Un gouvernement populaire mettra en place un moratoire sur le remboursement de ses créances sur des tiers jusqu’à ce que les résultats d’un audit avec participation citoyenne soient connus. Toutes les créances sur les nations dominées, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur (par exemple la Grèce) de l’UE seront annulées. Les créances illégitimes et odieuses sur d’autres États seront annulées. Un gouvernement populaire désobéira aux règles de l’OMC, se retirera de tout accord de libre-échange qui est défavorable aux pays moins développés, et proposera à la place un commerce équitable à ces pays. Il coopérera pleinement avec des pays tiers pour les aider à récupérer les avoirs volés par leurs anciens dirigeants (par exemple coopération avec les autorités tunisiennes actuelles pour récupérer les avoirs volés du clan Ben Ali et les transférer à un fonds de développement sous contrôle démocratique du peuple tunisien).
• Un gouvernement populaire prendra des sanctions contre les entreprises actives dans son pays et violant les lois nationales et internationales à l’étranger (afin d’être efficaces plutôt que de ne représenter qu’une fraction négligeable du chiffre d’affaires annuel de l’entreprise visée, les sanctions cibleront ses principaux actionnaires). Un gouvernement populaire permettra à toute tierce partie étrangère de poursuivre une entreprise transnationale active dans sa juridiction et soutiendra l’initiative en faveur d’un traité juridiquement contraignant obligeant les entreprises transnationales à respecter le droit international. Il quittera le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, qui fait partie du groupe de la Banque mondiale et opère en faveur des plus grandes entreprises du monde. Il interdira les transactions avec les paradis fiscaux et prendra des sanctions à leur encontre.
• Un gouvernement populaire mettra fin à sa participation financière aux institutions financières internationales qui participent à la subjugation de pays dépendants, telles que le FMI et la Banque mondiale. S’il le peut, il utilisera ses représentants au sein de ces institutions pour dénoncer leurs activités et appeler à la création de nouvelles institutions de développement fondées sur la solidarité plutôt que sur l’assujettissement et le profit.
• Un gouvernement populaire reconnaîtra le rôle destructeur joué par la colonisation, incluant l’esclavage, les guerres coloniales, les guerres d’extermination et toute autre implication dans des massacres coloniaux ; il engagera un processus pour déterminer les compensations financières à verser à ses anciennes colonies s’il en avait et il restituera à ses anciennes colonies les biens culturels qui leur ont été volés (par exemple les objets d’art colonial exposés et conservés au British Museum à Londres, au musée du Louvre à Paris, au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, près de Bruxelles). Il déterminera les compensations financières à payer pour les profits réalisés sur les États débiteurs dépendants. Il veillera à ce que les compensations soient utilisées sous contrôle démocratique par les populations concernées. S’il en a les moyens financiers, il proposera des prêts à taux zéro aux pays dépendants. Il transférera également gratuitement toute technologie utile à des tiers.
• Un gouvernement populaire d’un pays membre de l’OTAN quittera cette organisation et cessera toute coopération avec elle. Le commandement militaire le plus étroitement lié à l’État et à la classe capitalistes sera démis de ses fonctions et l’armée sera réorganisée sous contrôle démocratique. Si l’État est impliqué dans des guerres à l’étranger (par exemple au Mali), il initiera un processus de désengagement à achever le plus rapidement possible et remplacera son action par un soutien humanitaire sous contrôle démocratique des populations concernées.
• Un gouvernement populaire socialisera l’industrie de l’armement et instaurera un moratoire sur la production et la vente d’armes à l’étranger. Il s’engagera en faveur d’un désarmement mondial et démantèlera son arsenal nucléaire s’il en possède un. Il engagera des actions judiciaires rétroactives à l’encontre des responsables de la vente d’armes à des régimes criminels (par exemple Arabie saoudite, Syrie, Égypte, Maroc, Turquie, Myanmar).
• Un gouvernement populaire prendra des sanctions contre les régimes violant le droit international et les droits humains fondamentaux, en veillant à ne pas mettre davantage en danger les populations de ces régimes lorsqu’il s’agit de pays dépendants (par exemple appliquer des sanctions contre des individus responsables des actes du régime). Il gèlera tous les liens économiques avec l’État d’Israël tant que celui-ci ne respectera pas le droit international et les résolutions des Nations unies, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’État d’Israël reconnaisse la souveraineté de l’État palestinien dans les frontières de 1967 et le régime international de Jérusalem (ce qui signifie l’abandon des colonies israéliennes illégales en Cisjordanie et à Jérusalem-Est), mette fin à son blocus illégal de la bande de Gaza et à son régime d’apartheid à l’intérieur de ses propres frontières, et permette aux réfugiés palestiniens de rentrer chez eux.
• Un gouvernement populaire soutiendra activement les nations et les ethnies opprimées (par exemple les Palestiniens, les Kurdes, les Sahraouis, les Rohingya) par le biais d’une aide humanitaire et diplomatique. Il portera assistance aux populations dont la vie est directement menacée, y compris en prenant des mesures pour empêcher les régimes criminels de commettre des crimes de masse.

Étapes de moyen terme d’un gouvernement populaire en lien avec les mouvements sociaux :

• Il sera nécessaire pour un gouvernement populaire de rompre l’isolement par des mobilisations de masse contre les menaces contre-révolutionnaires venant de l’intérieur comme de l’extérieur. Un gouvernement populaire appellera à des mobilisations internationales pour la paix, la solidarité et la justice sociale. Il rendra public le chantage constant et les menaces utilisées par les gouvernements pro-capitalistes dans les négociations et les institutions multilatérales.
• Afin de briser l’isolement, un gouvernement populaire aura besoin d’établir de nouvelles coopérations bilatérales et multilatérales avec des gouvernements pro-capitalistes à l’étranger. Pour ce faire, il établira clairement la distinction entre ce qui relève des calculs diplomatiques tactiques (qui motiveraient de telles coopérations) et ce qui relève des alliances politiques stratégiques (qui ne peuvent pas être établies avec des gouvernements pro-capitalistes), et soumettra ces orientations à un contrôle démocratique strict de la population.

Étapes de moyen terme au niveau international :

• Une fois qu’ils ont des moyens financiers suffisants, plusieurs gouvernements populaires créent une institution financière commune basée sur la solidarité, offrant des prêts à taux zéro aux pays dépendants, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’UE.
• Plusieurs gouvernements populaires établissent de nouvelles coopérations dans les domaines économique, social et écologique, en adoptant des législations égales (par exemple dans les domaines des droits du travail, de la sécurité sociale, des politiques du logement) basées sur les normes existantes les plus élevées au sein du groupe de pays concernés.
• Plusieurs gouvernements populaires adoptent un traité juridiquement contraignant pour obliger les sociétés transnationales à respecter le droit international et agir conjointement au niveau international pour promouvoir le changement social et la transition écologique.
• Plusieurs gouvernements populaires établissent un rapport de forces suffisamment fort pour entamer des négociations significatives avec des puissances oppressives en vue du règlement de problèmes nationaux (par exemple la Palestine, le Sahara occidental, le Kurdistan) et de guerres civiles prolongées (par exemple en Syrie).

CONCLUSION

Des gouvernements populaires devront chercher à développer des formes de coopération et des alliances durables basées sur la solidarité internationaleL’Union européenne et une partie significative de ses États membres ont porté et continuent de porter une responsabilité importante dans le système de domination impérialiste mondial qui mérite d’être renversé. Parce que les urgences sociale et écologique se posent au niveau mondial, les politiques de gouvernements populaires visant à favoriser l’émancipation du plus grand nombre ne sauraient s’arrêter ni aux frontières nationales, ni aux frontières de l’Europe. Au contraire, des gouvernements populaires devront chercher à développer des formes de coopération et des alliances durables basées sur la solidarité internationale. Ces nouvelles formes de coopération ne présenteront aucune délimitation géographique prédéfinie : elles seront créées avec tout gouvernement populaire qui le souhaite, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union européenne actuelle, au Nord ou au Sud de la Méditerranée, à l’Ouest ou à l’Est du détroit du Bosphore.

Ces politiques doivent se construire dès aujourd’hui, par la solidarité internationale concrète des mouvements de la gauche populaire avec l’ensemble des opprimés et des exploités, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’UE actuelle.

Chapitre 9 - Luttes sociales, confrontations politiques et processus constituants

Nous voulons rendre l’Europe commune, mais c’est impossible dans le cadre des institutions européennes existantesLes institutions européennes (de l’Union européenne – UE – et de l’Union monétaire européenne – UEM) sont structurellement néolibérales, donc non démocratiques et inégalitaires. Elles constituent un obstacle à la satisfaction des besoins, des revendications et des droits des classes populaires dans chacun des pays membres, ainsi qu’à la solidarité et à l’égalité entre les peuples européens. C’est pourquoi toute véritable tentative sociale et politique de transformation radicalement progressiste au sein de l’UE et des pays avoisinants doit nécessairement s’y confronter. La priorité est de préparer cette confrontation au moyen de rébellions égalitaires, anti-xénophobes et féministes coordonnées dans les réseaux européens et de chercher à délégitimer et à rendre inefficaces les institutions et traités existants. Nous devons les contester avec des critères et des initiatives concrètes de justice sociale, de dignité, de solidarité et de démocratie. Cela implique la subordination de la monnaie, des marchés financiers, des banques et des politiques fiscales à de tels objectifs, ainsi que des choix et un contrôle populaires. À l’encontre des logiques de la concurrence et dans la perspective d’une transition écologique, l’échelle européenne des luttes et des alternatives concrètes revêt une importance particulière. Nous voulons rendre l’Europe commune, mais c’est impossible dans le cadre des institutions européennes existantes.

Le scénario présenté dans ce chapitre propose de s’appuyer sur les luttes sociales existantes aux niveaux local, national et transnational pour désobéir, affronter et rompre avec les institutions européennes non démocratiques et capitalistes, et pour les remplacer par de nouvelles formes de coopération populaire et d’institutions démocratiques en Europe.

I. PRINCIPES
Notre orientation stratégique repose sur trois principes.

En défense des droits pour toutes et tous, pour la justice environnementale, et contre les classes dirigeantes européennes, contre les courants xénophobes et racistes. Premièrement, notre « profil politique » se situe et doit toujours se situer clairement en défense des droits pour toutes et tous, pour la justice environnementale, et contre les classes dirigeantes européennes et leurs composantes nationales de même que contre les courants xénophobes et racistes, qu’ils soient en faveur ou opposés à l’UE, au sein ou en dehors de l’UEM. Par conséquent, les lignes de division doivent être clairement mises en avant (au sujet des questions sociales, environnementales et démocratiques) afin de rompre à la fois avec les forces et institutions dominantes nationales et avec les institutions et traités européens qui travaillent en faveur des classes dirigeantes. Ce scénario de désobéissance, de confrontation et de rupture trouve sa légitimité dans ses objectifs démocratiques et égalitaires au niveau transnational, qu’il faut associer clairement à la nécessaire perspective de réunir les peuples européens (mais d’une autre manière et au sein d’autres relations internationales que celles de l’UE).

Deuxièmement, nous devons instaurer de nouvelles formes de coopération internationale en vue de mettre en oeuvre notre programme progressiste et dans le cadre d’une stratégie permanente et à long terme. Nos objectifs ne peuvent être atteints que par la construction de fronts permanents et de campagnes de préparation au niveau transnational sur la base des luttes qui existent déjà aux niveaux local, national et régional (et international). Grâce à ces campagnes et fronts auto-organisés, il s’agit de légitimer et de mettre en œuvre de nouveaux droits pour toutes et tous. L’enjeu est d’échapper à la double contrainte paralysante : l’acceptation des règles antidémocratiques des institutions européennes d’une part, et l’impasse du nationalisme exclusif d’autre part. Notre objectif est également de tenter de surmonter les principales faiblesses des courants de gauche mises en évidence dans les confrontations des Etats avec l’UE, comme dans les cas de la crise grecque et du Brexit : le manque de coopération entre les forces de gauche en Europe et l’absence d’un projet européen alternatif et concret.

Articuler luttes sociales et auto-organisation, des initiatives politiques et éléments de « processus constituants ». Troisièmement, le scénario, aussi bien dans ses étapes à court terme que dans ses campagnes à long terme, doit articuler des luttes sociales (et l’auto-organisation), des initiatives politiques et des éléments de « processus constituants ». Nous entendons par là la défense et la légitimation des droits fondamentaux qui pourraient être formulés comme faisant partie de la « base constitutive » d’un projet politique européen alternatif ; et tous ces droits doivent bien sûr être ancrés dans des luttes similaires aux niveaux local et national. L’ensemble du processus doit stimuler l’expression populaire des aspirations et permettre le contrôle des institutions existantes, et être associé à la création de contre-pouvoirs ainsi qu’à la perspective de nouvelles institutions démocratiques aux niveaux local, régional, national, européen et mondial.

Pour réaliser ces principes, une des conditions nécessaires est de comprendre l’importance de chacun de ces niveaux et de leur articulation en vue d’objectifs concrets – ce qui implique aussi une approche critique de toutes les institutions existantes. L’ancrage local et national est essentiel pour prendre en compte les contextes concrets, et parce que c’est à ces niveaux que les confrontations et les ruptures indispensables avec les institutions existantes, les classes dirigeantes ainsi que l’UE vont très probablement avoir lieu. Mais la perspective de réaliser les droits sociaux et démocratiques et de maîtriser les principaux enjeux sociaux et politiques se heurte à un système articulé de traités, d’institutions et de mécanismes socio-économiques qui ne peuvent être vaincus à ces deux niveaux seulement. Les initiatives locales et nationales ne doivent en aucun cas être limitées « au nom » des enjeux européens ou dans l’attente d’un contexte idéal de luttes européennes et internationales simultanées. Plutôt que d’opposer les deux perspectives, les luttes sociales locales et nationales doivent être conçues en vue de constituer des réseaux et de relier des contre-pouvoirs permettant la coopération internationale, ce qui peut en retour contribuer à consolider les résistances et ruptures nationales. Chaque avancée nationale doit être l’occasion de proposer d’initier autant que possible des processus constituants en vue d’autres alliances européennes ou internationales, afin de construire ou de renforcer un « espace public européen » qui doit lui-même permettre l’expression des luttes de classes et des conflits sociaux afin que cet espace soit démocratique. Des appels publics à d’autres forces européennes pour qu’elles rejoignent et soutiennent les mêmes revendications ou organisent des initiatives communes sont toujours nécessaires. Mais les échecs et les faiblesses probables au niveau européen ne doivent pas nous conduire à renoncer aux avancées nationales.

Le système capitaliste et ses forces dominantes ainsi que sa politique destructrice sont ancrés à la fois aux niveaux local, régional, national et européen/international. C’est donc à ces différents niveaux articulés qu’un nouveau « bloc hégémonique » (avec ses récits à propos de l’ordre dominant et des luttes passées et présentes, ainsi que ses propositions pour un système anticapitaliste et antipatriarcal alternatif) peut être construit et enraciné dans des débats et des luttes pluralistes. Et c’est pourquoi les trois enjeux sociopolitiques au principe de ce scénario (notre « profil » général, la nécessité de construire des fronts permanents et de les associer à des dynamiques de nouveaux « droits », à des processus constituants et à de nouvelles institutions) doivent être envisagées conjointement à tous ces niveaux.

II. PROPOSITIONS : LES PRINCIPALES ÉTAPES DU SCÉNARIO DE ’RÉBELLION’ POUR UNE EUROPE COMMUNE

Quelles principales étapes devons-nous élaborer ?

1. Nous devons mettre en œuvre immédiatement nos objectifs sociaux, environnementaux et politiques alternatifs au moyen de plateformes permanentes et d’une désobéissance coordonnée en Europe, orientée vers la coopération entre les peuples. Il s’agit, aux niveaux local, régional, national et européen, et concernant tous les enjeux ou bien certains enjeux spécifiques (par exemple la dette, les politiques migratoires, la transition écologique, les accords néocoloniaux avec le Sud global et y compris l’Europe de l’Est, etc), que plusieurs acteurs politiques décident d’enfreindre les traités, les diktats et décisions de l’UE. Ils devraient déclarer qu’ils le font ensemble afin de mettre en œuvre des politiques alternatives et de mettre en place de nouvelles coopérations instituées et à long terme (concernant tous les enjeux ou bien des enjeux ciblés).

Ces processus de désobéissance peuvent s’appuyer sur des luttes existantes – avec l’impératif de consolider ou de construire des réseaux européens, permettant notamment de tirer les enseignements des avancées, des difficultés et des faiblesses – telles que : les différentes formes de grèves, en particulier transnationales et contre le travail précaire ; les mouvements féministes qui se renforcent avec toutes leurs ’intersections’ ; les luttes écologistes territoriales (les ’ZAD’) et l’invention de nouvelles formes de gestion des ’communs’ ; les différentes formes de mise en scène de la lutte contre la fraude fiscale comme la réquisition du mobilier des agences bancaires des institutions financières impliquées dans cette fraude ; les mouvements d’occupation des espaces publics et les discussions sur leurs objectifs et leur fonctionnement ainsi que les mouvements de protestation au sens large qui remettent en cause les inégalités sociales et l’absence d’institutions démocratiques comme le mouvement des ’Gilets jaunes’ en France, le mouvement des ’Plenums citoyens’ en Bosnie en 2014, le mouvement ’15M’ (des Indignés) qui a débuté en 2011 en Espagne, etc. ; l’audit des institutions publiques et de leur dettes au niveau municipal, national ou européen ; l’ouverture des livres de comptes des entreprises privées pour délégitimer les critères capitalistes d’efficacité’ et les pratiques d’exploitation ; les mouvements transfrontaliers d’accueil et d’aide aux migrant-e-s ; la construction de réseaux de ’villes rebelles’ visant à mettre en oeuvre des ’droits pour toutes et tous’ ; etc. Certains de ces mouvements tentent déjà de se constituer en réseaux au niveau transnational, et nous avons besoin d’espaces physiques et numériques (par exemple des assemblées et des sites web) pour unir ces forces ; cet objectif doit être visé plus systématiquement.

Ces déclarations communes de désobéissance doivent également reposer sur des campagnes concrètes (dans tous les domaines tels que le droit du travail, les politiques monétaires, la lutte contre le racisme, etc.) visant à démontrer le plus souvent possible l’efficacité de la mise en œuvre des objectifs démocratiques, environnementaux et sociaux au niveau européen, et leur contradiction avec les traités et politiques néolibérales existants. C’est sur la base de telles campagnes et d’expériences concrètes que nous pouvons préparer les populations à la nécessité de désobéir aux ’règles’ dominantes ou aux diktats des institutions politiques existantes.

Ce premier pas doit être fait pour satisfaire les besoins concrets des populations, en s’opposant à toutes les logiques de concurrence, et si possible déjà par le biais d’une coopération internationale progressive et au moyen d’une production auto-organisée de biens et de services. Bien que nous ne devions pas enfermer la lutte au sein des institutions existantes, les revendications et les luttes populaires spécifiques peuvent essayer d’utiliser tous les moyens institutionnels existants, y compris les batailles parlementaires dans l’UE, afin de renforcer les grèves et l’activité syndicale au niveau européen.

Si un acteur politique est provisoirement isolé, il peut malgré cela contribuer seul à délégitimer la politique et les institutions existantes, leur désobéir en mettant en œuvre des solutions alternatives et proposer publiquement de nouvelles formes de coopération populaire et d’auto-organisation à tous les niveaux possibles.

Refuser tout sacrifice social pour une monnaie, que ce soit l’euro ou une monnaie nationale2. Les luttes existantes au niveau national doivent mettre en évidence les interactions entre la politique des classes dirigeantes nationales d’une part, et l’idéologie ainsi que l’économie politique dominantes des institutions européennes dominantes d’autre part, afin de s’engager systématiquement dans des confrontations ciblées avec les deux. En vue de rompre avec leur hégémonie, les consultations et les mobilisations populaires devraient se concentrer sur les objectifs et le programme concrets qui doivent être proposés contre les classes et les institutions dirigeantes de l’UE. Ainsi, lorsque le système monétaire et les Traités apparaissent en contradiction avec des objectifs légitimes et des droits démocratiques et sociaux (comme c’est évidemment le cas dans le cas de la Grèce), alors ils doivent être remis en cause et il ne faut pas les respecter ; des propositions doivent être avancées pour les remplacer par d’autres traités. Notre logique doit être de refuser tout ’sacrifice’ social pour une monnaie, que ce soit l’euro ou une monnaie nationale, et d’établir la subordination des marchés et de tous les moyens financiers à des objectifs démocratiquement déterminés. La confrontation consiste également à mettre en place des outils défensifs contre les contre-menaces et les attaques de l’UE, ainsi que des initiatives politiques offensives pour déstabiliser le bloc néolibéral et provoquer une crise de légitimité et de fonctionnement des institutions européennes.

Ces outils doivent être employés dès que possible par un acteur politique (un gouvernement au niveau d’un État, d’une communauté, d’une municipalité, ou de tout niveau institutionnel qui le permet) au moyen de mesures unilatérales, telles que la suspension du paiement de la dette publique lors d’un audit ; la mise en oeuvre d’un programme de politiques publiques créant des emplois sur la base d’une taxation spécifique du capital ; le contrôle des flux de capitaux ; et certaines socialisations et/ou nationalisations liées à des luttes et revendications concrètes.

Si un acteur politique est provisoirement isolé, il doit mettre en œuvre ces outils par lui-même et, en appelant à des mobilisations populaires à travers l’Europe (plutôt que seulement dans sa propre zone géographique), il doit proposer à d’autres acteurs de contribuer à la délégitimation et à la crise politique des institutions européennes. Cependant, les ’outils défensifs’ ne devraient jamais constituer une protection du capital national mais plutôt une protection démocratique et populaire des droits de toutes et tous et un moyen d’améliorer la protection sociale contre la spéculation, le sabotage et les autres initiatives hostiles des forces dominantes, à tous les niveaux. Ces outils doivent être conçus pour favoriser la coopération plutôt que la concurrence entre les travailleurs qui veulent s’associer dans une entité commune afin de défendre des droits et des objectifs communs.

3. De tels outils défensifs et de telles initiatives politiques offensives impliquent nécessairement une rupture avec les Traités et institutions européens par des gouvernements populaires au niveau national. La forme de la ’rupture’ (que ce soit la conséquence de la mise en œuvre de politiques alternatives ou bien d’une décision démocratique de sortie) ne peut être pas être fixée à l’avance, mais l’objectif devrait être dans tous les cas de délégitimer, et si possible de ’bloquer’ la capacité d’intervention des institutions européennes existantes. Il faut aussi essayer de forcer ces institutions à déclarer que nos objectifs progressistes sont en contradiction avec leurs traités et politiques – afin de produire une crise et des dysfonctionnements dans le fonctionnement ’normal’ de l’UE. Toutes les mesures prises par un gouvernement populaire, telles que décrites précédemment dans le Manifeste, nécessitent une rupture, au moins au niveau national, avec les politiques et les règles européennes dominantes. Nous devons démontrer clairement que ce que nous défendons n’est pas lié à ’l’intérêt national’ mais à des objectifs politiques, sociaux, environnementaux et démocratiques – qui concernent toutes les personnes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Union actuelle.

Par exemple, le refus de payer la partie illégitime, insoutenable, odieuse et illégale de la dette publique dans un pays doit bien sûr se fonder d’abord sur une analyse nationale concrète de la politique fiscale (qui paie ?) et des besoins et dépenses publics (comment les besoins pourraient être mieux satisfaits autrement ?). Mais ces arguments conduisent aussi à dénoncer le dumping fiscal et social au niveau européen et mondial. Aux niveaux européen et international, nous avons d’urgence besoin d’un débat afin de remettre en cause la légitimité du système monétaire international existant, le rôle du FMI et de l’Union monétaire européenne – sur la base d’une analyse concrète de leurs effets négatifs –, et de proposer des règles et formes de coopération alternatives pour le système financier. Nous devons absolument défendre le besoin d’une monnaie et d’un système monétaire démocratiquement contrôlés, et donc la nécessité d’une socialisation des banques et d’un contrôle des flux de capitaux. Or ces mesures entreraient en conflit avec l’UEM et avec les traités de l’UE.

Par conséquent, un gouvernement populaire au niveau national entrerait en confrontation avec les institutions européennes, dans des contextes spécifiques conduisant diverses formes possibles de ’rupture’ selon les rapports de force concrets, les sentiments populaires et la situation précise du pays en question dans un contexte économique donné. Ce gouvernement populaire pourrait décider d’une sortie de l’UEM et/ou de l’UE (par exemple sur la base de l’article 50), ou bien accepter le défi d’être expulsé de l’UEM ou de l’UE (même si cela n’est pas clairement prévu par les Traités) ; la dynamique pourrait également conduire à un démantèlement des institutions européennes ou à des confrontations durables avec elles.
L’enjeu essentiel est d’obtenir les conditions les plus favorables pour lutter contre les politiques néolibérales et capitalistes. Les différentes alternatives devraient être discutées démocratiquement dans le cadre d’une mobilisation populaire. Il doit être clair qu’aucun des choix possibles n’implique une volonté d’orientation nationaliste dirigée contre d’autres peuples, mais qu’ils doivent être considérés comme des moyens de mettre en œuvre des objectifs démocratiques, environnementaux et sociaux aux niveaux local, national et international, et soutenus par l’argument selon lequel toutes les orientations proposées seraient plus fortes si elles étaient mises en œuvre dans le cadre d’une nouvelle forme de coopération internationale. Dans tous les cas, il est nécessaire d’affirmer clairement que l’enjeu essentiel est d’obtenir les conditions les plus favorables pour lutter contre les politiques néolibérales et capitalistes.

Par exemple, la possibilité de quitter l’UEM devrait toujours être associée à une opposition aux forces politiques qui visent une politique d’exportation ’plus compétitive’ et/ou une ’préférence nationale’ dans la satisfaction des besoins (ces forces politiques qui promeuvent par exemple l’idée de services sociaux pour les seuls citoyens nationaux, à l’exclusion des immigrant-e-s ou des ’citoyen-ne-s de seconde zone’). Et quelle que soit la monnaie choisie, des mesures doivent être prises pour défendre les droits de circulation et d’installation de tout individu. Inversement, l’option consistant à rester au sein de l’UEM ne devrait jamais être associée à une présentation apologétique de l’UE ou à des arguments affirmant qu’un niveau politique et institutionnel ’européen’ serait en lui-même et en tant que tel plus ’progressiste’ qu’un niveau national (le récit inverse et l’approche apologétique de ’l’État-nation’ comme étant en lui-même ’progressiste’ est également inacceptable).

Une alliance d’associations, de villes, de régions ou d’Etats rebelles pourrait lancer un processus constituant rebelle4. Des processus constituants doivent être initiés à tous les niveaux possibles pour construire des alternatives : comme indiqué, les étapes précédentes devraient être associées à la perspective d’une nouvelle coopération politique en Europe basée sur une plateforme commune dirigée contre les classes dirigeantes et les institutions européennes ainsi que les courants xénophobes, et pour des droits sociaux des travailleurs et travailleuses et de toutes les classes subalternes ainsi que pour la défense de l’environnement. Le scénario ne peut pas être totalement fixé à l’avance mais par exemple, une alliance d’associations, de villes, de régions ou d’Etats rebelles pourrait lancer un ’processus constituant rebelle’ (concernant des prérogatives fonctionnelles globales ou bien ciblées), ouvert y compris à des espaces politiques qui n’étaient pas impliqués dès le départ dans le processus de désobéissance. De tels processus (ou d’autres types de processus basés sur des initiatives et des espaces populaires) pourraient s’appuyer notamment sur l’élaboration de cahiers de doléances au moyen d’assemblées populaires démocratiques (parmi les exemples récents, on peut s’inspirer de l’expérience du mouvement de masse du Rif lancé en octobre 2016 au Maroc, ou de certains exemples locaux du mouvement des ’Gilets jaunes’ en France, comme ceux de Commercy, de Saint-Nazaire, de Toulouse). Ces processus constituants devraient toujours mettre en avant des propositions en faveur de toutes les couches des classes subalternes, et tenir compte des aspirations des travailleurs et des travailleuses, des préoccupations antiracistes et anti-patriarcales concrètes, des dimensions rurales et urbaines de ces aspirations et préoccupations, ainsi que des besoins des migrant-e-s et des réfugié-e-s, etc. Ces processus constituants, qui peuvent prendre des formes diverses selon les situations et les échelles concernées (depuis les forums et les réseaux municipaux jusqu’à des assemblées constituantes au niveau national ou européen, associées à des plateformes internationalistes), doivent être initiées en vue de créer de nouvelles coopérations, de favoriser des processus de rupture de la part d’acteurs politiques voisins qui ne s’y sont pas encore engagés, de démanteler la forteresse Europe et finalement de créer des institutions alternatives au niveau européen et international.

Si un acteur politique est provisoirement isolé, il doit lancer seul ce ’processus constituant rebelle’ dans le territoire concerné et au sujet de l’enjeu spécifique en question, et proposer à d’autres acteurs de rejoindre le processus. La notion de ’rébellion’ (comme pour les ’villes rebelles’) indique que nous ne devons pas nous limiter aux procédures institutionnelles dans l’UE existante, que nous devons organiser des réseaux de différentes formes de rébellion organisée, et que de tels ’processus constituants’ sont en conflit avec les Traités dominants et peuvent ne pas être linéaires. Par exemple, des ’assemblées constituantes’ partielles pourraient permettre de délégitimer et de bloquer l’Union existante, tandis que des ’réseaux de réseaux’ (sous une forme physique et/ou numérique) aideraient à surmonter les difficultés liées à la multiplicité des langues, des situations et des temporalités spécifiques. De telles assemblées pourraient être organisées au sujet de thèmes spécifiques (les ’communs’, les codes du travail, les droits des migrant-e-s, etc.) et sans critères géographiques, avant même de pouvoir établir de nouvelles formes de coopération internationale à un niveau européen crédible.

III. PROPOSITIONS : INITIATIVES IMMÉDIATES

Chacune des étapes précédemment présentées requiert des initiatives immédiates, afin de les rendre possibles et d’être prêts lorsque les conditions et les occasions sociopolitiques se présenteront. Les principales conditions concernent la conception collective et l’appropriation populaire des outils concrets nécessaires pour la désobéissance, la confrontation et l’initiative de processus constituants ainsi que le rassemblement des forces sociales et politiques qui pourraient les mettre en oeuvre.

Pour spécifier le scénario et l’adapter concrètement aux différentes situations possibles, nous avons besoin de :

a) tirer les leçons des précédentes tentatives de rupture avec les traités européens et de désobéissance aux institutions européennes, et principalement : de la séquence politique de 2010-2015 en Grèce, du référendum et du Brexit en Grande-Bretagne, de la rébellion régionale en Catalogne qui s’est déroulée principalement en 2017 ; ainsi que d’autres exemples de rupture similaire avec des institutions exploiteuses et oppressives, exemples qui peuvent être plus anciens et s’être déroulés dans d’autres pays ou régions du monde.

b) analyser, préciser et populariser les outils juridiques et économiques déjà utilisés ou débattus dans la gauche populaire : par exemple les comités d’audit de la dette publique, les systèmes complémentaires de paiement et/ou la création d’une nouvelle monnaie nationale sous contrôle démocratique, l’article 50 du Traité de Lisbonne, etc.

S’appuyer sur les réseaux existants qui pourraient initier des campagnes corrélatives ou se joindre à sa mise en œuvre) s’appuyer sur les réseaux existants qui ont déjà anticipé ou qui pourraient partager ce scénario, et qui pourraient initier des campagnes corrélatives ou se joindre à sa mise en œuvre : notamment les ’villes rebelles’, le Réseau municipal contre la dette illégitime et les réductions fiscales dans l’État espagnol (Manifeste d’Oviedo), les réseaux Via Campesina, les réseaux et campagnes des luttes féministes, les réseaux des travailleuses et travailleurs précaires, les grève transnationales, les réseaux syndicaux. Le réseau Altersummit et son site web pourraient être “mis en commun” et utilisés comme un ’réseau de réseaux’ afin de faciliter le partage des informations et les débats, de même que nous devrions mutualiser les informations sur le réseau des sommets du Plan B, les Forums de la gauche européenne et sur toutes les autres initiatives européennes de la gauche, afin de rassembler les stratégies et les orientations politiques.

Concrètement, pour 2019, nous proposons à toutes les forces progressistes (syndicats, organisations politiques, associations, collectifs militants) partageant des objectifs similaires de :

• renforcer conjointement leur critique des institutions européennes capitalistes et antidémocratiques et de préciser ensemble leurs propositions pour rompre avec leur hégémonie et reconstruire de nouvelles formes de coopération populaire ;
• réactualiser, mettre en commun et populariser les élaborations convergentes telles que le Manifeste de l’Altersommet  [36] ainsi que les contributions et le Manifeste de ReCommonsEurope. Ensemble, elles pourraient être employées pour des consultations populaires au sujet des moyens et des fins d’un processus social et politique alternatif, et pour construire un front rebelle alternatif en Europe et un “espace” public de toutes celles et tous ceux qui, de l’intérieur, contre ou en dehors de l’UE, veulent initier une rébellion européenne démocratique de longue durée ;
• encourager le développement de toutes les initiatives remarquables aux niveaux local, national et européen en faveur de ’processus constituants rebelles’ telles que celles développées par certain-e-s participant-e-s au mouvement des ’Gilets Jaunes’ en France ;
• saisir l’occasion des élections européennes pour lancer des campagnes et initier des débats populaires au sujet de ce scénario et de ses implications ; pour informer sur les initiatives existantes et les espaces alternatifs qui pourraient prendre part à ce scénario ; et pour réunir les forces sociales et politiques autour de cette perspective.


[1Voir (en anglais) European Union External Action Service, « EU budget 2021-2027 invests more and better in external action, security and defence », 2 mai 2018. URL : https://eeas.europa.eu/headquarters/headquarters-homepage/43885/eu-budget-2021-2027-invests-more-and-better-external-action-security-and-defence_en.

[2Voir Callum Williams et Mahiben Maruthappu, « “Healthconomic Crises” : Public Health and Neoliberal Economic Crises », American Journal of Public Health, janvier 2013. URL : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3518343/.

[3Voir (en anglais), Global Burden of Disease 2016 Greece Collaborators, « New study shows effects of austerity on health in Greece », 22 août 2018. URL : http://www.cadtm.org/New-study-shows-effects-of-austerity-on-health-in-Greece.

[5Traduit de l’anglais) Nafsika Alexiadou, « Privatising public education across Europe – Shifting boundaries and the politics of (re)claiming schools », Education Inquiry, septembre 2013. URL : https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.3402/edui.v4i3.22610.

[6Voir (en anglais) Marianne Dovemark, Sonja Kosunen, Jaakko Kauko, Berglind Magnúsdóttir, Petteri Hansen & Palle Rasmussen, « Deregulation, privatisation and marketisation of Nordic comprehensive education : social changes reflected in schooling », Education Inquiry, 2018. URL : https://tuhat.helsinki.fi/portal/files/98828687/Deregulation_privatisation_and_marketisation_of_Nordic_comprehensive_education_social_changes_reflected_in_schooling.pdf.

[7Une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 34 pays membres de l’OCDE et dans de nombreux pays partenaires.

[8La notion d’analphabétisme fonctionnel désigne une incapacité de comprendre ce dont il est réellement question. Cela concerne des personnes qui savent lire, écrire et compter mais qui, dans certaines situations, ne sont pas capables de comprendre des concepts plus complexes.

[9Voir par exemple (en anglais) cette synthèse des résultats des études PISA 2012 et PIAAC 2013 : http://www.eli-net.eu/fileadmin/ELINET/Redaktion/Factsheet-Literacy_in_Europe-A4.pdf  ; voir aussi (en anglais) le rapport de suivi de l’UE sur l’éducation et la formation : https://ec.europa.eu/education/policy/strategic-framework/et-monitor_en. Au sujet des effets de la crise sur l’éducation en Grèce, voir (en anglais) : https://www.qs.com/impact-of-the-financial-crisis-on-greek-higher-education/  ; voir aussi (en anglais) Domna Kakana et alii, « Mapping the Impact of Economic Crisis on Greek Education : Teachers’ Views and Perspectives », International Journal of Humanities and Social Science, Vol. 7, No. 3, mars 2017. URL : https://www.ijhssnet.com/journals/Vol_7_No_3_March_2017/16.pdf. À propos de l’abandon scolaire précoce en Italie, voir (en italien) Ministero dell’Istruzione, dell’Università e della Ricerca, « La dispersione scolastica nell’a.s. 2015/2016 e nel passaggio all’a.s. 2016/2017 », novembre 2017. URL : http://www.miur.gov.it/documents/20182/0/Focus+La+dispersione+scolastica/9bc1c11b-1c40-4029-87ba-40b8ba2bc2bf.

[10Voir Tony Bertram, Chris Pascal et alii, « Early Childhood Policies and Systems in Eight Countries », IEA, 2016. URL : https://www.iea.nl/fileadmin/user_upload/Publications/Electronic_versions/ECES-policies_and_systems-report.pdf.

[11À propos du cas allemand, voir (en anglais) « Working mothers, unite ! », The Economist, 10 juillet 2008. URL : https://www.economist.com/europe/2008/07/10/working-mothers-unite  ; « Falling Behind : Working Women in Germany Grapple with Limited Child-Care Options », Knowledge@Wharton, 28 mars 2007. URL : http://knowledge.wharton.upenn.edu/article/falling-behind-working-women-in-germany-grapple-with-limited-child-care-options/.

[12Voir par exemple (en anglais) Madeleine Grumet, « Pedagogy for patriarchy : The feminization of teaching », Interchange, juin 1981, Volume 12, Issue 2–3, pp 165–184 ; (en anglais) Carolyn Basten , « A Feminised Profession : women in the teaching profession », Educational Studies, Vol 23. Issue 1, 1997, p. 55-62 ; (en anglais) Miriam Stanonik, « Education and feminization of the teaching profession », inMarcin Godawa, Stanko Gerjolj (coord.), Faces of Women, Cracovie, 2015. URL : http://bc.upjp2.edu.pl/Content/3350/stanonik_art_faces_of_women.pdf  ; (en anglais) Women and the Teaching Profession, Commonwealth Secretariat, UNESCO, 2011. URL : https://unesdoc.unesco.org/ark :/48223/pf0000212200.

[13« Impact de la crise sur les enseignants », Conseil syndical européen de l’éducation. URL : https://www.csee-etuce.org/fr/actions/campaigns/education-in-crisis/296-impact-de-la-crise-sur-les-enseignants.

[14Comme leur nom ne le laisse pas entendre il ne s’agit pas d’écoles publiques mais bien d’écoles privées extrêmement onéreuses et hautement sélectives dans lesquelles sont inscrits les enfants des élites

[15(Traduit de l’anglais) Anna Triandafyllidou, « Irregular Migration and Domestic Work in Europe : Who Cares ? », in Irregular Migrant Domestic Workers in Europe : Who Cares ?, Aldershot, Ashgate, 2013. URL : https://www.eui.eu/Documents/RSCAS/Research/MWG/201314/13Nov-Triandafyllidou-Chapter1.pdf.

[16(Traduit de l’anglais) Elias Kondilis, « Privatization of healthcare in Europe », Cours donné à Queen Mary, University of London, sur base de Hans Maarse, « The Privatization of Health Care in Europe : An Eight-Country Analysis », Journal of Health Politics, Policy and Law, Vol. 31, No. 5, octobre 2006.

[17 Ibid.

[18Voir (en anglais) Bankwatch Network, « The Hidden Costs of Public-Private Partnerships – Case Study : UK Hospitals PPP ». URL : https://bankwatch.org/public-private-partnerships/case-studies/uk-hospital-ppps.

[19Voir (en anglais) European Commission – Expert Panel on effective ways of investing in Health, « Best practices and potential pitfalls in public health sector commissioning from private providers ». URL : https://ec.europa.eu/health/expert_panel/sites/expertpanel/files/docsdir/014_publichealthsector_privateproviders_en.pdf  ; (en anglais) Christoph Hermann, « The marketisation of health care in Europe », Socialist Register 2010.

[20 Voir Jan Willem Goudriaan, « The rising wave of privatisation damages healthcare in Europe », Euractiv, 7 avril 2016. URL : https://www.euractiv.com/section/health-consumers/opinion/the-rising-wave-of-privatisation-damages-healthcare-in-europe/.

[21 Voir par exemple (en anglais) Rachel Tansey, « The creeping privatisation of healthcare. Problematic EU policies and the corporate lobby push », Corporate Europe Observatory, 2 juin 2017. URL : https://corporateeurope.org/power-lobbies/2017/06/creeping-privatisation-healthcare[[ Voir par exemple (en anglais) Rachel Tansey, « The creeping privatisation of healthcare. Problematic EU policies and the corporate lobby push », Corporate Europe Observatory, 2 juin 2017. URL : https://corporateeurope.org/power-lobbies/2017/06/creeping-privatisation-healthcare

[22(Traduit de l’anglais) Thomas Gerlinger, Hans-Jürgen Urban, « From heterogeneity to harmonization ? : recent trends in European health policy », Cadernos de saúde pública, Rio de Janeiro, 23 Sup 2:S133-S142, 2007. URL : http://publikationen.ub.uni-frankfurt.de/opus4/frontdoor/index/index/year/2009/docId/7142.

[23Voir (en anglais) Barry Weiss, Gregory Hart, Ronald Pust, « The Relationship Between Literacy and Health », Journal of Health Care for the Poor and Underserved, Volume 1, Number 4, printemps 1991. URL : http://muse.jhu.edu/article/267725  ; (en anglais) Jane Corrarino, « Health literacy and women’s health : challenges and opportunities ». URL : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jmwh.12018.

[24 Bien sûr, les catégories de « pays du Nord » et « pays du Sud » englobent toutes deux des réalités sociales différentes. Il existe un « Sud » au « Nord » (ce manifeste développe ainsi une analyse basée sur l’existence de périphéries à l’intérieur de l’UE) tout comme il existe un « Nord » au « Sud » (notamment avec l’existence de pays dits « émergents »). Tant les pays du « Nord » que du « Sud » sont en outre traversés par des inégalités de classe – et les classes dominantes entretiennent souvent des liens étroits entre elles, qu’elles se trouvent au « Nord » ou au « Sud » de la planète.

[25UNHCR, Global Trends. Forced Displacement in 2017.

[26Ibid.

[27Stathis Kouvélakis, « Borderland. Greece and the EU’s Southern Question », New Left Review, No. 110, mars-avril 2018. En français, voir une version antérieure de ce texte : « La Grèce, la frontière, l’Europe », Contretemps-web, 19 juin 2017. URL : https://www.contretemps.eu/grece-frontiere-europe-forteresse/.

[28Frontex, Key Documents. URL : https://frontex.europa.eu/about-frontex/key-documents/ (Consulté le 17 septembre 2018).

[29Stathis Kouvélakis, « Borderland. Greece and the EU’s Southern Question », op. cit.

[30 Ibid.

[31International Organization for Migration, Missing Migrants Project. URL : http://missingmigrants.iom.int (Consulté le 17 septembre 2018).

[32 Stathis Kouvélakis, « Borderland. Greece and the EU’s Southern Question », op. cit.

[33Voir par exemple Ernest Mandel, « Mise en perspective des relations Nord/Sud », ernestmandel.org. URL : http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/mise-en-perspective-des-relations.

[34 Voir par exemple Éric Toussaint, La finance contre les peuples. La bourse ou la vie, Syllepse, CETIM et CADTM, Paris, Genève et Liège, 2004.

[35En ce qui concerne les politiques poursuivies par la France dans plusieurs pays africains aux fins d’ingérence directe et de soutien aux dirigeants corrompus et autoritaires, voir le travail important de l’association Survie : https://survie.org

[36Voir Altersommet, “Manifeste des peuples. Nos revendications communes et urgentes pour une Europe démocratique, sociale, écologique et féministe ! », 2013. URL : http://www.altersummit.eu/manifeste/article/le-manifeste-66.

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