Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Option 1 : Ne pas participer à la feuille de route de OUI Québec

Notre lutte pour la souveraineté et l’émancipation sociale

Dans quelle situation serons-nous en 2018 ? Le présent texte veut répondre à cette question importante. Il propose une analyse à partir des questions qui font partie du débat concernant les alliances électorales et se termine par une proposition à débattre en Conseil national.

A- Qui sont nos allié.e.s et comment construire QS ?

La création de Québec solidaire a été déterminée par l’ouverture créée par la faillite du Parti québécois à répondre aux aspirations démocratiques, sociales et indépendantistes de la population et de ses secteurs militants. Il est né d’un processus de regroupement des militant.e.s progressistes qui, dans les mouvements communautaires, féministes, syndicaux, ont rompu avec la politique péquiste d’austérité et décidé qu’il était temps d’offrir une alternative politique qui répondait aux besoins de la population. Si les baisses salariales imposées aux enseignant.e.s dans les années 1980 avaient déjà marqué une brisure, le déficit zéro de Lucien Bouchard avait sonné la fin des illusions quant aux véritables objectifs de ce parti.

Le projet économique du gouvernement Marois tel qu’inscrit dans les deux budgets du ministre Nicolas Marceau visait le même objectif de démantèlement des services publics et faisait porter le fardeau du déficit à la population. Pas étonnant que, devant une telle situation, on assiste à un recul continu du vote péquiste, qui a atteint son plus bas niveau depuis sa fondation lors des élections de 2014, et à une diminution de l’appui à la souveraineté qui avait été associée à ses politiques antisociales.

Sa campagne identitaire, qui a ostracisé les communautés maghrébines et particulièrement les femmes, faisait partie de sa stratégie électorale afin de rassembler le vote francophone derrière lui. Non seulement il a perdu les élections, mais il a lui-même mis à mal son option référendaire en fracturant ainsi le Québec. Il a de plus permis au Parti libéral d’apparaître comme le champion des causes des minorités culturelles.

Nous n’avons malheureusement pas pris acte, malgré nos discussions en CCN et les recommandations du comité électoral de l’époque, du changement de période politique qui s’opérait et de l’ouverture qui s’offrait à nous. Nous pouvions dorénavant affirmer que nous étions le seul parti représenté à l’Assemblée nationale à pouvoir offrir un projet d’accession à la souveraineté et une alternative économique et sociale à la population.

Le PQ a évité de faire un bilan qui se serait avéré douloureux en se projetant dans une course au leadership afin de trouver un sauveur. Malgré certaines réserves concernant Péladeau, nous avons continué publiquement de considérer que nous faisions partie de la même famille, la famille souverainiste, lui accordant ainsi le crédit d’un parti progressiste qu’il ne méritait pas.

Pendant ce temps, le refus de Péladeau de soutenir la lutte des travailleuses et travailleurs du secteur public, ses tergiversations sur l’exploitation pétrolière à Anticosti, son soutien au libre-échange ont approfondi la crise du PQ. PKP a quitté son poste pour des raisons personnelles, mais certainement aussi politiques. L’arrivée des élections devait certainement en inquiéter plus d’un.e avec un président aussi imprévisible et aussi éloigné des besoins de la population.

Aujourd’hui, la course à la chefferie démontre à nouveau que ce parti est en panne sèche en termes de réalisation de la souveraineté. Le mantra est bien plus le ralliement derrière le PQ pour défaire les libéraux. On pensera à la souveraineté après. Cela n’empêche pas Jean-François Lisée de rejouer dans l’affreux film identitaire.

La pression sur QS va s’intensifier dans les prochains mois autour de la nécessité de battre les libéraux et il est urgent que nous définissions quelle est notre stratégie à partir de maintenant. Nous serons lors de la tenue du CN à moins de deux ans des élections. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps et raté de bonnes opportunités depuis l’élection de 2014. Les discussions avec OUI Québec pour établir une feuille de route avec la « famille souverainiste » ne feront que
nous éloigner davantage de notre possibilité d’apparaître comme alternative.

Nous avons tout intérêt à reprendre l’initiative maintenant.

B- Avec qui peut-on s’allier politiquement et selon quels critères ?

Devant l’échec de la stratégie péquiste, la perspective de Québec solidaire d’accès à la souveraineté liée à son projet social prend maintenant toute son importance. Elle doit être mise de l’avant de façon à nous placer comme porteurs d’un projet et d’une perspective politique qui embrassent les aspirations de la classe populaire. C’est avec les secteurs de la société civile mobilisés, syndicats, groupes de femmes, groupes environnementaux, groupes de défense des droits sociaux, groupes représentant les minorités culturelles, que nous allons gagner ce pari.

Cette perspective inclut l’engagement à établir un système de vote proportionnel, la mise en place d’une assemblée constituante élue au suffrage universel et la tenue d’un référendum dans un premier mandat. Nous avançons également nos axes de travail prioritaires renvoyant directement à la question de la souveraineté du Québec et autour desquels pourraient se concrétiser des mobilisations citoyennes comme la lutte contre le pipeline Énergie Est et pour la préservation d’Anticosti, la lutte contre les traités de libre-échange.

Il faut poser la question du pouvoir aux militant.e.s des mouvements sociaux et des syndicats et présenter une politique alternative qui se porte à la défense de leurs revendications. Les luttes sont de plus en plus en plus défensives et n’arrivent plus ou à peine à préserver les acquis. L’ensemble de la population va écoper des politiques d’austérité relayées par le Parti libéral, mais également par le PQ.

Sans projet de prise du pouvoir, les luttes sont condamnées à demeurer sur la défensive et laisseront l’initiative aux dominants. Nous devons être les porteurs de ce plan de riposte et faire la démonstration que la lutte politique pour le pouvoir est la seule issue aux luttes que mènent les mouvements sociaux pour changer cette société en faveur de la population.

C- OUI Québec et la feuille de route, où cela mène-t-il ?

Même si le CCN avait indiqué au départ qu’il ne s’engageait que dans la première phase (la phase 1 consiste à discuter et adopter une proposition conjointe sur le mode d’accès à l’indépendance et la phase 2 consiste à élaborer un consensus en vue d’assurer l’élection d’une majorité d’indépendantistes), le cheminement proposé par OUI Québec procède d’une même logique et ne peut être morcelé. Il nous amène à adhérer au concept de famille souverainiste,

concept qui évacue la réalité des luttes de la population et des mouvements militants contre l’offensive néolibérale et des rapports de force qui y sont liés, en contradiction avec notre vision programmatique. Il ouvre la possibilité à considérer comme alliés des partis ou organismes nationalistes qui adoptent des politiques de droite, antisociales et parfois même à connotation raciste.

En pratique, ce cheminement nous paralysera dans une période où la clarté des orientations politiques est cruciale pour organiser la riposte et où nous voulons nous poser comme alternative. Le projet du OUI Québec, il faut bien le dire, n’a d’autre objectif que de mettre le PQ au pouvoir. La feuille de route sert de moyen pour créer un ralliement derrière le navire amiral en vue des prochaines élections. Tenter de jouer de stratégie en y participant ne fera que donner de la crédibilité à cette perspective.

Au final, appuyer la construction de cette convergence souverainiste pour une alternative aux libéraux en 2018, c’est semer des illusions quant à la nature du PQ, participer à camoufler son projet néolibéral et à escamoter son absence de stratégie d’accès à la souveraineté. Cela participera à nous marginaliser et aura surtout pour conséquence de désarmer politiquement
notre base militante.

D- Peut-on s’allier au PQ ?

Le Parti québécois a instauré des changements majeurs dans la société québécoise qui révèlent la réalité de son projet politique. Il a été le premier à freiner de façon durable l’essor du mouvement syndical au début des années 1980, il a commencé la déstructuration du secteur public sous Lucien Bouchard, et cela aussi avec des conséquences durables, et il soutient le libre-échange qui est à l’opposé du contrôle souverain d’un État sur son économie et son environnement.

Ce n’est pas un parti d’alternative politique, mais un parti de l’alternance qui a comme seul objectif de reprendre le pouvoir. Son horizon se situe dans le cadre de l’économie néolibérale et il a donc besoin de la classe des entrepreneurs. Cela signifie que ses priorités politiques, économiques et environnementales vont dans ce sens. Il a ainsi redéfini le plan Nord de Jean Charest avec des paramètres similaires, ouvert aux compagnies pétrolières l’exploitation d’Anticosti, appuyé le libre-échange Canada-Europe et appliqué des mesures d’austérité contre la population comme l’exigent le patronat et les banques. Ses alliés ne sont donc pas les mouvements sociaux ni les syndicats, et il se méfie des mobilisations sociales par crainte d’être débordé.

Le PQ a lui-même déclenché des élections après 18 mois de pouvoir en contradiction de sa propre loi. S’il avait déployé la même énergie dans des appels à la population à soutenir des projets comme la réappropriation de nos ressources minières que celle investie dans sa campagne identitaire, il aurait pu travailler à isoler les libéraux et se maintenir au pouvoir jusqu’en septembre 2016. Ou, à tout le moins, il aurait eu le mérite d’avoir livré bataille et se serait placé dans une position pour aller chercher des alliés. Mais ce n’est pas ce qu’il a fait. La ministre des Ressources naturelles Martine Ouellet a été écartée du dossier et remplacée par le ministre des Finances Nicolas Marceau lorsque les discussions avec les minières se sont intensifiées. La démocratie a cédé le pas aux prérogatives de la première ministre. Au final, les minières ont conservé leurs privilèges et leur taux de profit.

Son opposition à l’État canadien ne va donc pas au point de le confronter. Pas seulement parce que cela demanderait une vaste mobilisation, mais également parce qu’il partage plusieurs de ses fondements économiques. Il a été jusqu’à accepter la politique pétrolière du gouvernement canadien et le transport du pétrole tiré des sables bitumineux par oléoducs sur le territoire du Québec. Sa seule réserve était que cela ne profitait pas suffisamment à l’État québécois.

E- Conclusion

Établir une stratégie pour attirer des individus ou une certaine base du PQ en adoptant une politique de collaboration envers lui créera l’effet inverse. Cela lui donnera une image progressiste et cautionnera ceux et celles qui croient à la perspective de changer le PQ. Toute cette stratégie liée à l’idée qu’il ne faut pas se couper de la base péquiste est une incompréhension de cette réalité. Cette stratégie amènera également la frange militante qui adhère à QS au désabusement et à l’abstentionnisme politique.

La stratégie d’apparaître unitaire dans le processus du OUI Québec et le travail de convergence avec le PQ est aussi dans ce cadre une stratégie de posture, afin de ne pas être celui qui rompt en premier, de ne pas apparaître comme le diviseur. Mais quelle peut être l’issue ? Entrer dans cette démarche, c’est participer à entretenir des illusions par rapport au PQ. Plus nous avancerons, plus la proximité des élections et la pression de défaire les libéraux sera intense et plus le tort politique causé par notre participation sera difficile à réparer.

Même si nous réussissions le tour de force fort improbable de négocier un pacte tactique d’échange de circonscriptions, la logique implacable qui s’imposera à la population sera de voter pour le parti qui a le plus de chances de gagner si on veut battre les libéraux. Dans ce dilemme, le choix se porte toujours en faveur de l’original et non de la copie, ainsi le gros écrase le petit.

Dans tous les cas, nous sommes perdants, parce que nous aurons participé à semer des illusions. La seule stratégie productive consiste à démontrer à ces militant.e.s que ce parti a failli à la tâche. La seule stratégie viable est de construire Québec solidaire comme pôle politique alternatif. Comme parti qui attirera les personnes en recherche d’une perspective anti-austérité, féministe, environnementaliste et indépendantiste.

Tout cela n’a rien d’un débat idéologique, la proposition qui est soumise ici découle du constat de la faillite du PQ comme parti pouvant porter un projet émancipateur. Ce parti ne peut être ni porteur ni allié d’une stratégie visant une véritable alliance sociale pour la construction d’une alternative politique. Québec solidaire est le véritable porteur d’une telle stratégie visant à prendre le pouvoir et à changer cette société dominée par les intérêts financiers. C’est la stratégie que nous devons développer.

Lors de nos précédents congrès en 2011 et 2013, nous avons adopté une position conjoncturelle liée à la prochaine élection. Il s’en est suivi une période de flou politique après l’élection, qui a porté à interprétation et qui a empêché QS de se positionner clairement comme alternative. Ce texte propose une démarche différente qui débouche sur une proposition similaire à toutes nos autres décisions politiques. Elle prend effet et demeure valide jusqu’à ce qu’elle soit reconsidérée par les membres en conseil national ou en congrès.

F- Proposition pour le CN

. Attendu que le cheminement de concertation proposé par OUI Québec portant sur une feuille de route incluant QS, le PQ, ON et le BQ ne fait que renforcir l’emprise du PQ et lui donner une crédibilité qu’il ne mérite pas,

. Attendu que ce parti a renié ses promesses électorales à maintes reprises lorsqu’il était au pouvoir en appliquant des politiques d’austérité antisociales ainsi que des politiques anti-environnementales,

. Attendu que ce parti a lui-même sabordé sa perspective référendaire d’accès à la souveraineté au profit de sa campagne identitaire afin de gagner les élections en 2014,
. Attendu que la perspective de Québec solidaire est de se lier avec les secteurs de la population qui luttent contre les politiques d’austérité et pour une amélioration de leurs conditions de vie,

Il est proposé :

. Que Québec solidaire décline l’invitation de OUI Québec de participer à la feuille de
route ;
. Que Québec solidaire mette ses énergies à démontrer qu’il est la seule véritable alternative politique pour la population du Québec lors des prochaines élections.

À soumettre au Congrès

Note : Suite à la décision du CCN de soumettre la question des alliances en congrès, la proposition suivante qui faisait partie du texte original sera traitée en congrès.

Québec solidaire lie son projet politique et électoral avec celui des mouvements sociaux qui sont ses principaux alliés dans la lutte pour l’émancipation du Québec. Il travaille aussi de concert avec les différentes communautés culturelles en reconnaissance des apports de ces communautés à notre lutte de libération nationale. Il lutte contre les discriminations et contre le racisme.

Nous préférons la perspective de Front social et nous travaillerons de concert avec les secteurs de la population qui luttent pour un changement de société et l’appropriation de notre territoire.

Le PQ est un parti en opposition avec ces aspirations sociales de la population du Québec,

Québec solidaire ne fera pas d’alliances électorales avec ce parti.

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