Édition du 6 décembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Panama papers

Paradis fiscaux, source d'inégalités croissantes

Denise Byrnes est directrice générale d’Oxfam-Québec

Postface au livre d’Alain Deneault, Une escroquerie légalisée

Un monde aux inégalités croissantes

Les inégalités économiques atteignent aujourd’hui des sommets inquiétants. En 2015, Oxfam affirmait que 62 personnes possédaient à elles seules les mêmes richesses que 3,6 milliards de personnes, soit la moitié la plus pauvre de l’humanité. Cet écart se creuse à un rythme accéléré, puisqu’il y a seulement cinq ans, on parlait de 388 personnes.

Mais est-ce que ce fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres est inévitable ?

Imaginez un monde où tous, individus et entreprises, paient leur juste part d’impôt. Où les États travaillent véritablement pour les intérêts de la majorité et non seulement pour une élite fortunée. Un monde où aucun parent n’aurait à choisir lequel de ses enfants ira à l’école, ou à vivre avec la peur constante de ne pas arriver à nourrir sa famille. Un monde où les femmes auraient les mêmes possibilités que les hommes et où les jeunes pourraient réaliser leurs plus grandes aspirations, peu importe leur lieu de naissance.

Au cours des deux dernières décennies, nous avons remporté de grandes victoires face à l’extrême pauvreté : des millions de personnes de plus ont maintenant accès à des soins de santé et à l’éducation, et quelque 150 millions d’hommes et de femmes ne souffrent plus de la faim. Cependant, ces avancées sont aujourd’hui menacées par la croissance des inégalités extrêmes. Il est temps d’agir.

Les inégalités nous affectent tous

L’ampleur et la croissance des inégalités ne sont pas seulement injustes en elles-mêmes. Elles compromettent les efforts de lutte contre la pauvreté et elles nuisent à la croissance économique et à la cohésion sociale. Les inégalités sont en ce sens néfastes autant pour les riches que pour les pauvres.
Pour reprendre une citation de Kofi Arman, ancien secrétaire général des Nations unies : « Les disparités extrêmes de revenus ralentissent le rythme de la réduction de la pauvreté et nuisent au développement d’une croissance économique générale. » Même Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) nous met en garde contre l’appropriation des richesses par une minorité : « Dans de bien trop nombreux pays, les bénéfices de la croissance profitent à bien trop peu de personnes. Ce n’est pas la recette de la stabilité et de la durabilité. »

Ce sont cependant les populations les plus vulnérables qui en subissent le plus durement les contrecoups, notamment les femmes et les jeunes. Les femmes sont payées, en moyenne entre 10 et 30 % de moins que les hommes pour effectuer le même travail. Ce ratio diminue, mais au rythme actuel, il faudrait 75 ans pour atteindre l’équité salariale.

La mobilité sociale des individus est aussi compromise. Aux États-Unis, près de la moitié des enfants nés de parents pauvres toucheront des revenus faibles à l’âge adulte.

La pauvreté se perpétue de génération en génération, pendant qu’un groupe restreint accumule de plus en plus de richesse.

Une économie au service du 1 %

Cet accroissement rapide des inégalités n’est pas un phénomène inexplicable, inévitable. Il est le résultat du détournement du système politique et économique en faveur d’une minorité, l’oligarchie. Les États, qui devraient mettre en place des mécanismes de redistribution des richesses efficaces, sont disproportionnellement influencés par une petite élite fortunée qui réussit à user de son pouvoir et de son argent pour créer des dynamiques économiques injustes et favoriser la mise enplace de politiques et de règles qui l’avantagent. Ils accélèrent ainsi la montée des inégalités. Résultat : depuis2000, la moitié la plus pauvre de la population mondiale n’a récolté que 1% de l’augmentation des richesses dans le monde, alors que le 1 % le plus riche s’est partagé la moitié de cette hausse.

Les paradis fiscaux au coeur de la crise des inégalités

Les paradis fiscaux ont rendu légaux des actes contraires à la morale ; à la justice et aux droits humains. Ils permettent l’accumulation de richesses inouïes à l’abri du système de taxation et de redistribution de la richesse.

La fiscalité est au cœur de la crise des inégalités que nous connaissons à l’heure actuelle. Comment le 1 % les plus riches arrivent-t-ils à accumuler davantage que le reste de la population mondiale ? L’évitement fiscal et l’évasion fiscale permettent aux individus les plus riches et aux entreprises de maximiser les richesses qu’ils tirent de l’économie. Du coup, ils privent les gouvernements des ressources nécessaires pour jouer leur rôle, soit celui de financer adéquatement la santé, l’éducation et les services sociaux qui permettent une égalité des chances aux plus démunis, de même que les infrastructures et institutions publiques qui profitent à tous, y compris aux entreprises. Les fuites fiscales concourent à rompre le lien social dont le gouvernement devrait être garant.

Pour les pays en développement, les impôts représentent une source de revenus vitale, stable et durable. Selon Oxfam, chaque année, les pays en développement perdent au moins 170 milliards de dollars de recettes fiscales qui aboutissent dans les paradis fiscaux. Près d’un tiers (30%) de la fortune des riches Africains, soit 500 milliards de dollars, est placé dans des comptes offshore dans des paradis fiscaux. On estime que cela représente un manque à gagner fiscal de 14 milliards de dollars par an. Cette somme couvrirait à elle seule les soins de santé susceptibles de sauver la vie de 4 millions d’enfants et permettrait d’employer suffisamment d’enseignants pour pouvoir scolariser tous les enfants africains ! On ne cesse de nous répéter que l’État n’a pas les ressources nécessaires pour financer nos systèmes de santé et d’éducation. Pourtant, au Canada et au Québec, c’est à coup de milliards de dollars que les gouvernements pourraient réinvestir dans les services essentiels s’ils luttaient efficacement contre les paradis fiscaux.

S’attaquer aux paradis fiscaux est donc une stratégie efficace pour réduire les inégalités économiques extrêmes et assurer l’égalité des chances pour tous.

Les paradis fiscaux : une question de justice et de droits humains

Il est grand temps que les États mettent toutes les ressources disponibles au service de leurs citoyens.

Nous nous indignons du fait que certains ont accès à des écoles d’exception alors que des millions de personnes n’ont pas accès à une éducation de base, que le lieu de naissance d’un enfant détermine une espérance de vie qui peut varier de plus de 25 ans, et que les élites puissent imposer leur influence sur un processus législatif qui touche à la vie de toutes et tous.

Les détenteurs de grandes fortunes font d’ailleurs face à un problème.absurde : l’impossibilité de dépenser tout leur argent de leur vivant. Cela montre que nous vivons dans un monde d’abondance où certains connaîtront le dénuement leur vie durant tandis que d’autres ont plus d’argent qu’ils ne pourront jamais en dépenser.

Pendant que les entreprises et les individus fortunés évitent de payer leur juste part, 896 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté, 57 millions d’enfants n’ont pas accès à l’ éducation et 663 millions de personnes n’ont pas accès à de l’eau potable. Chaque dollar perdu dans les paradis fiscaux est une opportunité ratée de lutter contre la pauvreté et les inégalités, ici comme ailleurs. C’est inacceptable.

L’action citoyenne pour mettre fin aux inégalités économiques extrêmes

Si nous voulons nous attaquer aux inégalités économiques extrêmes, nous devons mettre fin aux paradis fiscaux. Et c’est possible, avec une action citoyenne concertée et une volonté politique déterminée.

Le degré d’inégalités a fluctué au cours de l’histoire sous l’influence des orientations et des choix politiques des gouvernements. Les inégalités sont d’origine humaine ; cela signifie qu’avec les bons choix, on peut y remédier.

Par exemple, en 1925, les inégalités de revenus en Suède étaient comparables à celles que l’on observe en Turquie aujourd’hui. En Amérique latine, entre 2002 et 2011, les inégalités de revenus ont diminué dans la majorité des pays et des millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté. C’est là le résultat de plusieurs années de pressions exercées par des mouvements populaires menant campagne en faveur de politiques économiques et sociales plus progressistes, par exemple un accès universel et gratuit aux soins de santé.

Nous assistons aujourd’hui à un changement marqué des discours. Il est désormais largement admis que le caractère extrême des inégalités constitue l’un des principaux défis sociaux et politiques de notre temps. Des voix s’élèvent et soulignent les dangers de l’inaction, d’où les appels à l’action et les déclarations d’indignation lancés par des personnalités aussi diverses que le Pape et Desmond Tutu, des milliardaires comme Warren Buffett et la directrice du FMI, Christine Lagarde. Durant trois années consécutives, l’étude Global Risks du Forum économique mondial a cité les « profondes disparités de revenus » parmi les risques majeurs auxquels le monde devra faire face au cours des dix prochaines années.

Le mouvement contre les inégalités est également porté par des citoyennes et citoyens auxquels nous nous associons et apportons notre appui. La majorité des centaines de milliers de personnes qui sont descendues dans la rue pour manifester leur mécontentement depuis la crise de 2008 sont exaspérées par le fossé entre les plus riches et le reste de la population, l’effritement ou l’absence de services publics, les politiques d’austérité et le fait que les États soient davantage à l’écoute des élites que de la majorité de leur population.

Les bases sont jetées pour arriver à des changements profonds.

Il est temps de mettre fin à l’ère des paradis fiscaux

Au nom de la justice et des droits humains, il est temps de poser des gestes concrets pour mettre fin à l’ère des paradis fiscaux.

Nous menons une campagne contre les paradis fiscaux et les règles fiscales qui privent les États, ici et dans les pays en développement, des revenus nécessaires pour assurer les services essentiels à leur population et qui alimentent les inégalités. Nous ne menons pas une campagne contre les riches ou les entreprises.

Nous visons un changement des lois, des règles et des mécanismes qui permettent aux individus fortunés et aux entreprises de ne pas payer leur juste part d’impôt. Nous devons mettre en place un système fiscal international juste pour le plus grand nombre, et non pas favorable à seulement une minorité. Et nous devons également lutter contre la corruption et nous assurer que les revenus générés soient bien investis dans l’accès aux services essentiels.

Oxfam-Québec, en collaboration avec le collectif Échec aux paradis fiscaux, invite les citoyennes et les citoyens à se mobiliser. Il est temps que les communautés s’approprient cet enjeu afin de voir s’opérer des changements fondamentaux. Nous devons travailler ensemble afin que les États mettent fin à l’ère des paradis fiscaux une fois pour toutes et qu’ils puissent réinvestir l’argent en toute transparence pour lutter contre la pauvreté et les inégalités.

Le monde a pris conscience du fossé entre les grandes fortunes et le reste de la population. De l’Espagne à l’Afrique du Sud, du Pérou au Pakistan, des femmes et des hommes revendiquent déjà un monde plus juste. Le moment est venu.

Ensemble, nous mettrons fin aux inégalités extrêmes.

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Documents de référence

À égalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités extrêmes, Oxfam, 2014.

Une économie au service des 1%. Ou comment le pouvoir et les privilèges dans l’économie exacerbent les inégalités extrêmes et comment y mettre un terme, Oxfam, 2016.

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