Édition du 7 février 2023

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Europe

Podemos : l'arrogance de Pablo selon Ada

Mais que se passe-t-il donc à Podemos ? L’inéluctable sans doute, le choc frontal entre deux conceptions de l’organisation du parti mais plus fondamentalement entre deux projets politiques et deux conceptions du pouvoir.

Les faits : mardi 15 mars à 23h30 le secrétariat général du parti, Iglesias donc, publie le communiqué suivant : 

« Les derniers événements ont mis en évidence une gestion déficiente dont les conséquences ont porté gravement préjudice à Podemos au moment où se déroulent des négociations particulièrement délicates en vue de mettre en place un gouvernement du changement ».

Fulminante destitution

C’est pourquoi, poursuit le communiqué, « Sergio Pascual est relevé de ses fonctions (de secrétaire national à l’organisation) tout en conservant ses attributions de député ». 

Ce à quoi Pascual répond : « Voici deux ans que je me crève (me dejo la piel) à construire une organisation et à susciter la participation. Néanmoins je demeure fidèle au projet de constitution de majorités pour le changement. »

Quels sont donc « ces derniers événements » qui ont provoqué cette destitution « fulminante » comme il se dit là-bas (et qui n’est pas, soit dit en passant, sans rappeler une bien triste époque) ?

Il s’agit de la démission d’une dizaine de responsables du Conseil citoyen de Madrid, de militants de Podemos donc, manifestant ainsi leur désaccord avec la gestion (l’absence de gestion, disent-ils) du Secrétaire général de la région autonome de Madrid, Luis Alegre, l’un des fondateurs de Podemos et « homme de Pablo Iglesias ». Mais ce vent de révolte contre, de fait, Iglesias lui-même, ne souffle pas seulement à Madrid mais également en Catalogne, Galice, Cantabrique et à un moindre degré en Euskadi et La Rioja.

Il est donc tout simplement reproché à Pascual de ne pas avoir été capable d’éteindre ces départs de feu, de remettre de l’ordre dans la maison en quelque sorte. Sauf que, si Luis Alegre est l’homme de Iglesias, il se trouve que Sergio Pascual est celui de ĺñigo Errejón, un autre des fondateurs de Podemos, Secrétaire national en charge de la politique et numéro deux du parti qui, depuis cette fulminante sanction, a disparu de la circulation ou plutôt du monde médiatique dont il est, à l’égal de Iglesias, une des vedettes.

Pur hasard disent ses amis, il serait tout simplement parti à Londres donner un cours en compagnie de la philosophe Chantal Mouffe, veuve du théoricien du populisme Ernesto Laclau dont Errejón est un spécialiste. Et puis voici qu’il réapparaît le mercredi 23 mais s’abstient de toute déclaration, « ce n’est pas le moment », dit-il simplement.

Iglesias vs Errejon ?

Nous assisterions donc à l’affrontement des deux personnalités les plus visibles du parti, les deux copains de toujours, Pablo et ĺñigo sur la question de la « transversalidad », la transversalité. Ce débat n’est pas nouveau, il oppose la conception d’un parti ouvert à toutes les couches sociales et pas seulement aux plus déshérités (Errejón) à celle d’une organisation plus centralisée, quelque chose de l’ordre du bon vieux centralisme démocratique dont cette fulgurante destitution est un symptôme particulièrement significatif.

Et comme rien n’est simple à Podemos, il convient de ne pas oublier qu’une tension travaille le parti depuis sa création en janvier 2014 que l’historienne spécialiste de l’Espagne Jeanne Moisand décrit par l’opposition entre démocratie participative et démocratie plébiscitaire. Je préfère quant à moi caractériser cette tension originelle par l’opposition entre centralisme autoritaire et fédéralisme libertaire.

Je doute cependant que la « transversalidad » soit la cause réelle de l’affrontement, je serais plutôt tenté de penser que la fascination du pouvoir a fait son œuvre et que à force d’être sur scène, d’être adulé, de décider de tout, d’exercer le pouvoir sans retenue, on se vit comme unique, comme indispensable, comme indiscutable.

L’autre Pablo

A preuve de la thèse que je viens d’énoncer le contre-feu immédiatement allumé par Pablo Iglesias qui a consisté à nommer au poste de l’exclu, c’est-à-dire à l’organisation, l’autre Pablo, Pablo Echenique, secrétaire de Podemos en Aragon et député de cette région.

Acte machiavélique pour ainsi dire puisque Echenique était avec Teresa Rodriguez, secrétaire de Podemeos et elle aussi députée en Andalousie, le porte-parole de la motion opposée à celle de Iglesias à l’Assemblée constitutive de Vistalegre voici à peine un an et demi. Motion qui militait pour une organisation décentralisée, « assembléiste » en quelque sorte libertaire et en cela à l’exact opposé de la « motion Iglesias » ayant à voir plutôt avec le centralisme léniniste.

C’est évidemment cette motion qui fut adoptée (à 80%) par souci d’efficacité immédiate et la promesse qu’en dernière instance la décision reviendrait aux « círculos » (à la base comme on disait naguère), à « la gente » comme ils disaient lors de cette assemblée et qui ne s’entend plus guère, comme ne s’entend plus guère le mot « caste » si à la mode voici encore un an.

Ainsi Pablo Iglesias, en fin politicien, espère-t-il rassembler son monde et repartir de plus belle pour de nouvelles élections car il semble bien que la divergence entre les deux leaders se soit cristallisée sur la question de la participation à un gouvernement dirigé par le PSOE, l’un, Errejón plutôt partisan « d’y aller » au prix de quelques concessions, l’autre, Iglesias, plus intransigeant ne voyant pas d’un mauvais œil d’aller à de nouvelles élections.

Arrogance

Histoire d’ajouter un peu de piquant à la sauce voici que sort un livre d’entretiens du journaliste Joan Serra avec Ada Colau intitulé « Ada, la rébellion démocratique » dans lequel la Maire de Barcelone prend ses distances avec Podemos disant par exemple :

 « Il y a un certain style de Pablo et du noyau fondateur de Podemos avec lequel nous ne « connectons » pas (no conectamos)[…]. Il y a une différence de style personnelle et politique. Barcelona en comun n’est pas Podemos et ne l’a jamais été. »

Elle va jusqu’à souligner l’arrogance (arrogancia) de Pablo et de ses copains dans leur manière d’agir et de s’exprimer. Alors, bien sûr, après la publication de ces propos, qu’elle ne dément pas, Ada Colau s’empresse de publier deux tweets :

Podemos est la meilleure nouvelle politique de ces dernières décennies.

Et pour faire bonne mesure :

Pablo Iglesias et ĺñigo Errejón sont deux « compañeros » courageux (valientes) avec lesquels nous avons encore beaucoup de joies à partager.

Il n’en demeure pas moins que le choix du mot « arrogance » pour caractériser le style et la pratique des fondateurs de Podemos est particulièrement pertinent. Mais cette arrogance ne tombe pas du ciel, elle est caractéristique, me semble-t-il, d’un cheminement intellectuel ponctué de succès universitaires qui progressivement forgent la conviction intime d’être dépositaire de la vérité, en l’occurrence de la vérité politique. Cette conviction instaure très vite, pour peu que ces universitaires soient dotés d’un certain talent « pédagogique », une relation de type enseignant/enseigné, les enseignés étant « la gente » les gens, la multitude, le peuple si l’on veut. Et l’arrogance se manifeste nécessairement au moindre soupçon de contestation du savoir brandi par les « sachant », pour ne pas dire les savants. Cette attitude, ce ton, que l’on trouve chez les fondateurs de Podemos rappelle parfois le ton du Marx (et Engels) de « l’Idéologie allemande » ou du « Misère de la philosophie ». Et ce n’est pas un hasard, ces universitaires ont biberonné le marxisme dès leurs premiers pas de militants sans trouver le temps de « penser contre soi-même » comme ont pu dire tour à tour Sartre et Foucault, de sorte qu’ils ne parviennent même plus à se débarrasser véritablement de la fascination qu’ils ont éprouvée à l’égard de « libertadores » tels Castro et Chavez, fascination qui leur coûte politiquement très cher.

Mercredi prochain Iglesias rencontrera le secrétaire national du PSOE, réunion sans doute de la dernière chance pour la formation d’un gouvernement « du changement ». Quel que soit le résultat de cette réunion, que Podemos aille au gouvernement ou affronte de nouvelles élections, cette arrogance et cette fascination les priveront de crédibilité quant à leur capacité à mener à bien cette « rébellion démocratique » que Ada Colau, modeste libertaire, semble pour l’instant porter allègrement. 

Nestor Romero

Auteur espagnol

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