Édition du 16 décembre 2025

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Madagascar : aux origines du soulèvement de la Gen ZSolofo Randrianja 13 novembre 2025Madagascar : aux origines du soulèvement de la Gen Z2025-11-13T11:44:43+01:00
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Du 25 septembre 2025 à la mi-octobre, les rues des grandes villes de Madagascar ont été secouées par des manifestations de masse, initiées dans les premiers temps par la Gen Z Madagascar. La répression brutale – avec son lot d’arrestations, de violences policières et de victimes (directes et indirectes) – a nourri l’actualité de manière continue et quasi-instantanée, et a favorisé un élargissement à divers secteurs de la société, conduisant à la chute du dirigeant Andry Nirina Rajoelina.

Dans cet article, l’historien Solofo Randrianja revient sur les raisons immédiates de la chute de Rajoelina, puis analyse les causes profondes de la crise politique à laquelle il n’a pas pu échapper, mais aussi les caractéristiques et l’originalité du mouvement populaire qui a éclaté il y a quelques semaines.

***

Ancienne colonie française, indépendante depuis 1960, les années 1972, 1991, 2002, 2009 y furent les témoins de changements de dirigeants, issus de mouvements de rue, initiés pour la plupart par des jeunes citadins. A croire que les premiers se sont montrés, à tour de rôle, incapables de réagir à un phénomène aussi prévisible, à force de ne voir que leurs propres intérêts immédiats. Et pourtant, ils accédèrent au pouvoir, à peine plus âgés que les manifestants. Didier Ratsiraka n’avait pas quarante ans lorsqu’il arriva au pouvoir en 1975, tout comme Andry Nirina Rajoelina en 2009. Cette contribution se propose d’aller au delà de l’actualité pour examiner les causes de ces crises politiques à répétition.

Comment Rajoelina est tombé
À la mi-septembre, trois conseillers élus de la capitale trainant des bidons jaunes vides avec des ampoules autour du coup, protestèrent contre les coupures d’électricité et d’eau dont sont victimes les habitants des villes, envions 35 % de la population totale. La brutalité policière relayée par les réseaux sociaux donna de l’ampleur à un évènement en soi minime. Les trois conseillers élus furent condamnés pour manifestation sur la voie publique sans autorisation.

Il faut dire que lors des présidentielles malgaches de 2023, l’ensemble des candidats qui s’opposèrent à Andry Nirina Rajoelina qui briguait un deuxième mandat, boycottèrent les élections pour protester contre les probables manipulations électorales à venir. Andry Rajoelina fut réélu par 2 millions de votants sur les 15 millions inscrits. Auparavant, les réseaux sociaux encore une fois avaient fait état de sa nationalité française demandée et acquise en 2014. Or selon la Constitution que ses partisans firent voter en 2010, l’acquisition volontaire de la nationalité française faisait perdre la nationalité malgache.

Andry Rajoelina, même élu, avait perdu une grosse partie de sa légitimité. Ses campagnes électorales successives furent marquées par diverses promesses mirifiques qui ne furent jamais tenues comme celle de faire de Toamasina le Miami malgache ou encore de multiplier par quatre la production locale d’électricité. A cela s’ajoute une gouvernance peu orthodoxe dont le seul but est de se démarquer de ses prédécesseurs depuis l’indépendance.

Ainsi la crise de la Covid fut l’occasion pour lui d’occuper le devant de la scène médiatique internationale en essayant de promouvoir un breuvage miraculeux destiné à sauver l’humanité et accessoirement de s’enrichir. Les voix critiques étaient systématiquement réprimées y compris celle des des passionnés de nouvelles technologies de communication et amateurs de réseaux sociaux, lui-même étant un fan de Facebook et sachant faire usage des réseaux sociaux pour sa communication politique.

Mais derrière l’excentrique personnage se profile un réseau de prédateurs qui utilisent l’État pour s’enrichir. Ainsi le lobby des importateurs de carburant força la JIRAMA, la compagnie nationale de production d’eau à s’en tenir aux couteuses et peu écologiques centrales thermiques aux dépens des centrales hydrauliques plus économes. L’État devait ainsi subventionner la JIRAMA qui devint un gouffre financier dans lequel puisaient ces prédateurs incarnés par celui qui devint milliardaire en soutenant ce système depuis le coup d’État de 2009 qui porta Rajoelina au pouvoir. Ainsi s’amplifièrent les délestages dans ce secteur et la pauvreté dans d’autres secteurs.

Ce système repose sur l’utilisation de la force en s’appuyant en particulier sur la gendarmerie, corps militaire favorisé par rapport à l’armée proprement dite et aux forces de police. Quelques mois Avant septembre 2025, les casernes furent confinées laissant transparaitre des mouvements souterrains. Plusieurs officiers sont régulièrement mis en prison ou forcés à l’exil, l’actuel Président, le colonel Michael Randrianirina fut d’ailleurs l’un de ceux-ci. Chef de la région militaire du sud, il fut brièvement emprisonné avant d’être affecté au CAPSAT, une unité bureaucratique mais garde les munitions des forces armées, une sorte de voie de garage.

Durant les élections présidentielles de 2023, boycottées par les 11 autres candidats en lice, plus de 50 organisations et partis politiques se joignirent à eux pour demander à la population de descendre dans la rue. La répression fut violente, de même la revendication de plus de démocratie, comme celle d’une élection libre ne mobilisa que peu de monde, même si le boycott fut massif. Les réseaux sociaux cependant devinrent un espace d’échange et de circulation d’informations et ce malgré le fait que de nombreux influenceurs et lanceurs d’alertes furent jetés en prison, accusés de diffamation ou d’atteinte à la sureté de l’État.

Le chef de l’État voyant ces réseaux se retourner contre lui, chaque ministère en vint à alimenter de faux comptes pour désinformer ou attaquer les facebookers rebelles. Ces derniers ne manquèrent pas de révéler les scandales de plus en plus nombreux causés par les tenants du régime : l’arrestation en flagrant délit à Londres de Romy Voos, la chef du cabinet du président lui-même, accusée de tentative de corruption ; les certificats de complaisance accordés aux Iraniens pour l’achat de cinq Boeings américains, impliquant l’un des fils du Président ; sans parler des frasques d’une sénatrice qui fit emprisonner son propre mari…

C’est dans ce contexte que les amateurs de réseaux sociaux suivirent à partir du 8 septembre les pérégrinations de la GenZ népalaise. Un petit groupe de jeunes étudiants et lycéens appelèrent sur les réseaux à manifester dans les rues des grandes villes contre les coupures d’électricité et d’eau. Les étudiants furent les premiers à répondre à l’appel. La répression fut brutale. 22 morts et au moins une centaine de blessés, causés pour certains par des tirs à balles réelles. Le mouvement s’amplifia et le Corps d’Administration des Personnels et des Services de l’Armée de Terre (CAPSAT) le protégea. Cette partie de l’armée entre ainsi en dissidence, le CAPSAT, se mettant du côté des manifestants et neutralisant du même coup l’amorce d’un mouvement de grève générale, promouvant des revendications corporatistes.

En moins d’un mois l’édifice Rajoelina s’est ainsi écroulé, les principaux dirigeants dont Andry Rajoelina lui-même, Mamy Ravatomanga (homme d’affaire richissime proche du président) et l’ancien Premier ministre Christian Ntsay, son homme lige se sont enfuis à l’étranger, suivis par ceux qui l’ont pu. Par-delà cette conjoncture, il nous incombe de souligner les causes plus profondes de ce rapide délitement et de cette crise politique.

Les causes profondes de la crise politique
L’une des premières causes profondes est d’ordre démographique. La structure démographique des 30 millions et quelques Malgaches (12 millions en 1995) reste sensiblement identique ces dernières décennies malgré une croissance rapide.

A l’heure actuelle, la majorité de la population soit 75 %, ont moins de trente ans dont la très grande majorité (environ 70%) sont des ruraux. Deux Malgaches sur trois vivent dans la pauvreté selon les critères de la Banque mondiale. Longtemps apanage d’un monde rural segmenté en groupes ethniques, la pauvreté s’est désormais développée dans les villes, plus multiethniques et ouvertes au monde global. Elle y touche désormais un peu moins de 60 % de la population.

Cette pauvreté présente de multiples facettes : dans le sud des famines chroniques et régulières touchent des populations d’éleveurs vivant sur des terres arides. Depuis 20 ans, la sècheresse y entretient et y aggrave une pauvreté quasi systémique, attribuée par les autorités au réchauffement climatique. Dans d’autres zones, l’enclavement du fait de la quasi-absence d’entretien du réseau routier entraine sous équipement et sous administration, il en est ainsi de l’Ikongo, dans le Sud Est. Le paludisme y infecte 75 % de la population.

Le Charity Business prospère d’année en année dans ce contexte. Les organisations non gouvernementales étaient 232 en 1988 et près de 700 en 2022 dont plus de la moitié concentrée dans la capitale et ses alentours pourtant plus privilégiés. Moins de 20 % agissent dans la province du sud la plus pauvre de l’île. Elles sont le signe de la dégradation des services publics et de la défaillance de l’État, devenu un outil au service d’une clique de prédateurs politico-économiques.

Pratiquement chaque génération de jeunes aura donc été actrice ou témoins de ces changements dont elle n’a que très peu ou pas du tout bénéficié par la suite. Alors même qu’elle a été à l’origine des changements de dirigeants politiques.

Dans les années 80, 200 000 jeunes arrivaient annuellement sur le marché du travail dans le secteur formel, à l’heure actuelle, nous devrions être dans les 600 000. La Gen Z en fait partie.

La deuxième cause systémique de cette instabilité politique reste les structures des sociétés malgaches. Elles sont segmentées sur des lignes ethniques entretenues sciemment par le pouvoir colonial puis national pour empêcher toute prise de conscience au-delà des frontières de ces entités. Leurs élites respectives s’en servent dans le partage des ressources.

Les idéologies de la différence constituent un élément centrifuge convoqué à chaque changement de régime. Les lignes de fracture potentielles cachent une réalité partagée par toutes les sociétés malgaches sans exception, en particulier dans les campagnes. Elles sont fortement hiérarchisées. Les pouvoirs et l’autorité y sont exercés de manière quasi héréditaire, par des familles et des groupes d’intérêts qui sont restés les mêmes depuis plusieurs décennies, si ce n’est plus.

Une idéologie, le fihavanana, qui invite à lire les rapports sociaux comme des rapports familiaux, supposés plus harmonieux, y entretient une harmonie illusoire, remise en cause par l’accaparement des terres notamment. Les élites politiques citadines se branchent sur ces structures pour elles-mêmes en tirer profit. Dans ces structures dites traditionnelles mais remises constamment à jour : les femmes, ou les descendants de groupes subalternes (lignées cadettes, descendants d’esclaves, etc…) constituent les bêtes de somme d’un système solide capable de policer les relations sociales à leur niveau.

Il n’y a pas ou peu de prolétariat proprement dit à Madagascar même si la part des industries au PIB est passée de 16 % en 2000 à 27 % en 2021, sa part dans l’emploi est restée en moyenne de 8,5 %. La majorité des jeunes travailleurs reste paysanne. Le secteur informel constitue le principal employeur dans les villes. Le Fonds monétaire international (FMI), dans son rapport de juin 2023, indique que jusqu’à 100 % des unités de production individuelles à Madagascar sont informelles. Celles-ci rechignent à entrer dans le formel car l’État ne fournit pas de service public satisfaisant comme l’électricité et l’eau assez satisfaisant pour leur permettre de payer les impôts et des salaires décents pour les travailleurs. Ces derniers, pour la plupart des jeunes, y sont particulièrement fragiles et surexploités.

Cette situation complique la mobilisation des recettes fiscales. Madagascar fait partie des pays ayant l’un des plus faibles ratios recettes fiscales/PIB à l’échelle mondiale. Débouché classique des jeunes diplômés, l’État frise régulièrement la banqueroute et recrute à compte-goutte, ouvrant la porte au népotisme et à la corruption.

Parmi les groupes subalternes, les jeunes constituent une importante masse sans aucune prise sur les décisions politiques. Ainsi les jeunes filles sont mère en moyenne entre 15 et 17 ans mais elles n’exercent aucune responsabilité dans la destinée collective des communautés. Faut-il s’en étonner quand plus de la moitié des jeunes filles de 6-15 ans et environ une jeune femme de 16-20 ans sur sept seulement fréquentent l’école.

Aussi n’est-il pas étonnant que le monde urbain attire les jeunes ruraux comme la lumière fascine les phalènes. Ils espèrent y échapper à cette pesante hiérarchie et trouver des opportunités de travail respectueux de leur dignité. Une partie de la classe moyenne ne voit pas son avenir à Madagascar. Or cette partie de la société, les Gen Z citadins, constituent un modèle symbolisé par le Smartphone et l’accès au monde global grâce à internet.

Les réseaux sociaux constituent un lieu virtuel de rencontre, de circulation de valeurs. On y regarde les clips de rappeurs tournés dans les rares oasis symbolisant la surmodernité de la capitale, on y suit les influenceurs de toute sorte prônant un certain mode de consommation, on peut y vivre plus librement les différences dont l’homosexualité bannie ailleurs, etc… Aussi n’est-il pas étonnant que la Gen Z soit devenue le porte-parole de cette partie de la société et partant de la société tout entière.

Qualifiée avec mépris par les tenants du pouvoir de « 6 % préoccupés par Tik Tok et autres réseaux sociaux », proportion faisant référence à ceux qui ont accès à internet, la Gen Z n’a pas vécu ou de loin l’interminable duel entre Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana victime d’un coup d’État en 2009. Ce dernier, porteur d’espoir, après avoir terrassé l’Amiral Didier Ratsiraka (arrivé pratiquement à travers un coup d’État en 1975), et après un premier mandat prometteur fut corrompu par un pouvoir sans balise. Il incarne la principale figure de l’opposition partageant cette fonction avec Siteny Andrianasolo, ancien partisan de Rajoelina qui a rejoint l’opposition. Le mouvement de boycott des présidentielles de 2023 initié par les 11 candidats en lice et l’opposition conduite par ces deux personnalités contre Andry Nirina Rajoelina n’a pas réussi à mobiliser la rue, peu intéressée par les thèmes comme la défense de la démocratie.

La Gen Z remplit ce vide. Stricto senso, elle est constituée des moins de trente ans, c’est à dire de ceux qui sont nés entre 1990 et 2010, elle constitue la majorité de la population. L’équipe initiatrice de la Gen Z fait partie des classes moyennes prolétarisées, en particulier les étudiants des universités qui vivent et travaillent dans des conditions misérables. Un des signes visibles de cette misère sont les coupures intempestives et prolongées d’électricité et d’eau dont sont victimes 30 % de Malgaches qui y ont accès. Tous des citadins.

Lorsque cette frange de la société découvre l’importance de son influence mesurable au nombre de followers pour les plus en vue, progressivement, les critiques fusent sur le net. Les scandales, font les choux gras des réseaux sociaux protégés dans une certaine mesure de la répression du fait de leur nombre.

Alors que la presse est muselée et plusieurs journalistes jetés en prison comme le directeur de la Gazette de la Grande Île. Certains lanceurs d’alerte sont envoyés en prison mais le mouvement est irréversible. La culture Facebook vantée par Rajoelina qui voulait symboliser une jeunesse moderne, s’est retournée contre lui, désormais âgé de la cinquantaine. Pire pour lui, Facebook garde en archive toutes ses déclarations et toutes ses promesses non tenues depuis 15 ans. La construction de stades, de téléphérique inutile, d’une pseudo autoroute de 8 km pour alimenter son ego surdimensionné n’impressionnent pas la Gen Z qui met en avant les défaillances des services publics pour tout ce qui est besoin basique.

Mises bout à bout et en perspective, ces images mettent à nu le Président, désacralisent sa parole. Ainsi quand il parle de légalité ou d’amour de la patrie, les posts lui rappellent qu’il a volontairement demandé la nationalité française en 2014 ce qui, aux yeux d’une Constitution qu’il a fait voter, le déchoit automatiquement de la nationalité malgache et aurait dû par conséquent l’empêcher de se présenter aux élections de 2023. Quelle belle leçon infligée même à la Communauté de développement de l’Afrique australe qui confia sa présidence à Rajoelina il y a deux mois. Aussi, pour la première fois de son histoire, un Français préside cette organisation panafricaine.

Cette frange hyper connectée de la société malgache fait découvrir en direct la chute du gouvernement népalais, sur les Smartphones individuels en septembre 2025. Les manifestants brandissent le drapeau noir pirate de Lufty. À Madagascar, il sera affublé d’un chapeau local. Les internautes ne font pas référence à des stratégies politiques, encore moins à des idéologies ou à des programmes de gouvernement. La culture numérique engendre un faible encadrement voire une faible formation politique, provoquant de fait une diversité et une explosivité des positions Il n’y a pas de meeting avec des orateurs aguerris. Le hub de Gen Z Madagascar récolte les suggestions lance les mots d’ordre, en particulier via des réunions organisées sur le serveur Discord. Il n’y a pas de leaders. La direction semble collégiale du moins elle n’est pas personnalisée. Les valeurs véhiculées sont la justice, la dénonciation de la corruption et du népotisme. Huffi le personnage du manga japonais One Piece relie la Gen Z au Sud Global. De fil en aiguille la Gen Z ouvre une boite de Pandore, se faisant le porte-parole de l’ensemble de la société tout en se proclamant apolitique, ce qui en soit est un positionnement politique.

D’autres secteurs du monde urbain, les syndicats et autres associations se joignent au mouvement en mettant en avant des revendications corporatistes. Dans le contexte de la prolétarisation des classes moyennes, elles sont nombreuses. La violence de la répression se développe avec son lot de bavures et de brutalités alimentant le nombre des manifestants. Les manifestants demandent alors la démission d’Andry Rajoelina. Petit à petit, même des petites bourgades semi rurales se mettent à protester ouvertement.

Le FFKM, le Conseil des Églises Chrétiennes comme l’Union Africaine font état de leur préoccupation et se proposent comme médiateurs, mais trop tard. La hiérarchie de l’Église catholique s’est compromise avec Andry Nirina Rajoelina en refusant notamment de demander le report des élections présidentielles deux ans plus tôt. Les Protestants sont perçus comme pro Ravalomanana, et vus comme des hommes du passé.

Dans une situation semblant bloquée, le 11 octobre 2025, une partie de l’armée, le Corps d’Administration des Personnels et des Services de l’Armée de Terre, déclare se ranger du côté des manifestants. Il invite les autres militaires à rejoindre leur camp où est gardée l’armurerie. Il ouvre les cortèges des manifestants qui arrivent enfin sur la mythique place du 13 mai dans la capitale. Ses officiers arrivent à convaincre la majeure partie des forces armées de les rejoindre ou à tout le moins de rester neutre. La gendarmerie, favorisée par le régime de Rajoelina, hésite, mais désormais la chaine de commandement est brisée. Quelques mois auparavant, sans que le public ait été courant des causes, l’État-major consigna les troupes et mirent aux arrêts des officiers. Il voulait de même transférer à la gendarmerie l’ensemble de l’armurerie. Les observateurs voyaient plutôt les acteurs de la chute du régime du DJ (Andry Rajoelina est un ancien Disc-jockey) de ce côté là avant l’entrée en scène surprise de la Gen Z.

Perspective
Le plus dur reste à venir. Que faire après la chute du tyran mégalomaniaque ? Comme lors des mouvements précédents, la jeunesse va t-elle encore se faire voler cette victoire ? La classe politique ainsi que les militaires vont se mettre en ordre de bataille pour capter les bénéfices de la victoire. L’avantage est que le mouvement, à la différence du précédent n’a duré qu’une dizaine de jours.

Le démantèlement d’un système mafieux symbolisé par le sulfureux Mamy Ravatomanga ne suffira pas pour empêcher la reconstitution d’un autre réseau identique. Comment la Gen Z pourra-t-elle neutraliser l’extrême personnalisation de la fonction présidentielle et de la vie politique pour mettre sur pied un projet de société autour de valeurs inclusives ?

Les éléments centrifuges sont puissants et animés par les idéologies de la différence. L’armée se présente comme un dernier recours avec tous les risques que cela comporte.

Le projet d’une plateforme regroupant toutes les tendances de la GenZ, les organisations étudiantes de toutes les universités de Madagascar de mettre sur pied une sorte de parlement des jeunes, appelée à être leur porte parole unique auprès des autorités et des partis politiques, peut constituer l’amorce d’une nécessaire réflexion, et ce avant l’organisation des assises nationales (quel que soit son nom) chargé d’examiner les bases de la refondation nationale. La Gen Z, piégée par son positionnement initial prétendument apolitique, déchirée entre s’organiser formellement ou rester une force de pression, s’affirme progressivement comme une force de proposition.

En effet une conférence nationale de la refondation se trouve dans les projets des militaires au pouvoir qui tentent de donner un aspect légal à leur situation. Après avoir dissout les principales institutions politiques, ils se donnent au maximum deux ans pour amorcer la refondation et organiser les élections.

Les partisans d’Andry Nirina Rajoelina, encore sous le coup de la rapide dislocation de leur camp avec la fuite des principaux lieutenants, lorgnent du côté des rivalités au sein des forces armées. Un très célèbre officier de gendarmerie menace ainsi de monter de son sud profond vers la capitale avec plusieurs milliers d’hommes.

Le pays, après des décennies de déscolarisation manque cruellement de force de proposition. Face aux réalités des pratiques politiques locales, les idéaux de Luffy sont confrontés à l’épreuve de leur réalisation. Le nouveau Premier Ministre nommé par l’Assemblée Nationale, et chargé d’amorcer les changements, semble être un élément du réseau Ravatomanga-Rajoelina, à en croire ses différents posts, que les archives tirées de Facebook rappellent impitoyablement.

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Solofo Randrianja est professeur d’histoire à l’université de Toamasina (Tamatave), Madagascar. Il a écrit avec S. Ellis Madagascar, a short history (University Of Chicago Press, 2009) et a edité Madagascar, le coup d’Etat de mars 2009 (Karthala, 2012).

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