Édition du 29 novembre 2022

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2017-2022 : fin de la disqualification, ou disqualification sans fin ?

Texte introductif de Geneviève Fraisse à la réédition de son livre La fabrique du féminisme.

Un événement a surgi, une révolte prend forme. Les femmes prennent la parole, publiquement. Arrêtons de dire, et surtout de laisser dire, que la parole s’est libérée. Le sujet femme pratique la forme active et non passive de la conjugaison française. Elles ont donc pris la parole. Alors s’il y a libération, c’est celle de l’écoute, de l’écoute de ceux et celles qui ne voulaient rien savoir ; changement en cours…

Tiré de Entre les lignes et les mots

Avec l’aimable autorisation de l’autrice.

Le XXIe siècle a de nombreuses raisons de placer le corps des femmes au centre de la volonté d’émancipation. Outre le multiple des sexualités, le corps reproducteur (PMA, GPA et filiations nouvelles) et le corps sexuel (violences, du harcèlement au viol, et consentement mutuel) sont en débat et donnent une double perspective, dont on doit comprendre qu’elle est politique. Une fois encore la généalogie peut nous aider.

Durant deux siècles, en France, l’émancipation des femmes a fait feu de tout bois, œuvrant à la transformation des lois comme à la subversion des mœurs ; fabriquant de nouveaux repères tout en déréglant les représentations figées. Changer le Code civil, lutter pour le droit de vote, par exemple, ou encore franchir des interdits non explicites comme passer le baccalauréat en 1861 ; ou encore écrire, peindre, sculpter comme tout un chacun. Demander un changement de loi, ou profiter des interstices et des silences de la loi, tels furent les deux chemins de l’émancipation. La subversion par les mœurs a continué, mais le cycle d’obtention des droits touche à sa fin au tournant des années 2000. Pourquoi ? Parce que les droits civils et politiques ont été égalisés, les droits économiques ont été énoncés, surtout par l’Europe avec les directives prônant l’égalité de traitement ; enfin l’égalité dans la famille a été pensée et actée (autorité parentale, transmission du nom, union homosexuelle). N’oublions pas que cet état des lieux n’est pas valable pour le monde entier.

Bien évidemment, le droit ne se transcrit pas automatiquement dans la réalité. Le formel ne fait pas le réel, nous l’avons appris à l’école. Et si ce formel indique une « fin de cycle », c’est précisément parce que la famille se devait d’être le dernier bastion de l’inégalité des sexes. Jean-Jacques Rousseau l’avait bien vu quand il notait, dans Le contrat social, que la famille, le domestique, devait rester à l’écart de l’ambition démocratique qui allait succéder à la monarchie installée. Finalement, le droit égalitaire a balayé tout le champ de l’existence des femmes ; et on s’en réjouit. Bien sûr, de nouvelles lois ou des améliorations juridiques peuvent advenir ; c’est encore et toujours nécessaire, mais pas suffisant.

Car le réel est loin de pratiquer sérieusement l’égalité des sexes. C’est pourquoi le corps est entré en jeu, et ce corps devient collectif, donc politique. Certes, des lois propres au corps de toute femme – divorce et recherche en paternité pour le XIXe siècle, contraception, avortement et criminalisation du viol pour le XXe – dessinèrent une ligne d’émancipation qui est moins celle de la raison (éducation, citoyenneté, travail, etc.) que celle de la propriété de soi, c’est-à-dire de son corps ; tel un Habeas corpus. Et, aujourd’hui, c’est le corps pluriel, le corps public qui rentre en scène. Depuis la dénonciation individuelle avec l’affaire DSK, et la plainte collective des affaires Baupin et Weinstein, la révolution MeToo a montré les femmes défendant leur corps dans l’espace ouvert de la res publica, de la chose publique. Sans doute le fait que nombre d’entre elles aient une présence professionnelle suffisamment forte, donc une autonomie économique, rend ce geste collectif possible. Propriété de son corps et autonomie économique sont les repères politiques de ce nouveau temps féministe.

Nous y voilà. Non seulement le droit ne transforme pas automatiquement le réel, mais aussi le droit ne peut pas tout. Car le corps des femmes est un impensé du contrat social énoncé à l’époque moderne. Il existe, comme en un soubassement, un « contrat sexuel [1] » qui confirme le fait que, même si on change de système politique, le corps des femmes est toujours à la disposition des hommes ; très, et trop souvent, en toute impunité. Patriarcat ? Le mot a ses avantages et ses inconvénients. Mais ce qui apparaît ici, c’est moins le père ou le maître, mis en cause, que le simple fait que le corps des femmes ne leur appartient pas toujours. Certes, le corps n’est plus une propriété au sens strict, simple objet d’échange ; mais il reste une possible possession, sous la puissance d’un autre que soi.

C’est alors compréhensible qu’après ce cycle de droits, un nouveau cycle commence, celui où la révolte des corps, rendue possible par la parole des femmes, publique et multiple, se transforme en force politique.

Mais, mais, l’Histoire n’est pas téléologique, le féminisme n’est pas un long chemin de progrès continu. L’actuelle mise en cause de l’avortement nous le rappelle. Certes, on a cru à cet Habeas corpus (1679) qui, en amont de la Déclaration des droits de l’homme un siècle plus tard, permettait l’affirmation du sujet civil représenté par son corps. Et si j’insiste sur ce rappel historique, c’est bien pour souligner son ascendance juridique comme droit potentiellement fondamental. Les slogans des années 1970 s’y référaient implicitement ; « our bodies ourselves » – « notre corps nous-mêmes » – en témoigne. Les batailles de ces dernières décennies se concentrent, à juste titre, sur la nécessité d’inscrire constitutionnellement ce droit ; avant toute loi obtenue ici ou là. Désormais ces batailles font face au danger, danger de mettre en cause les lois obtenues. J’entends alors qu’il y a régression, retour en arrière. Non, l’image du progrès est simplificatrice. Je dis plutôt que « les droits des femmes sont réversibles », fragiles par conséquent. On cite souvent la phrase de Simone de Beauvoir : « Il suffira d’une crise pour que les droits des femmes soient remis en question. » (C’est peu de le dire quand on pense, par exemple, aux femmes afghanes…). Or, même sans crise, les femmes peuvent perdre leurs droits… C’est cela la réversibilité. Et c’est alors qu’il faut avoir un regard politique ; car l’avortement est une question politique, c’est-à-dire prise dans le champ de l’actualité politique.

Il est temps alors de préciser notre vocabulaire. Le mot « sexisme » prend toute sa place dans le fait de comprendre l’importance du corps des femmes dans notre vie publique. Qu’est-ce que le sexisme ? Ce mot, récent dans la langue française, est très souvent rapporté au mot « discrimination » : « agissement discriminatoire » , dit le langage des institutions ou des dictionnaires. Or le sexisme ne relève pas d’emblée du langage juridique ; ou plutôt, la discrimination peut être, ou pas, une conséquence du sexisme ; toujours comme dans un deuxième temps. Car le sexisme n’est pas l’apanage du monde contemporain, ère démocratique de nos contrées où la justice se sert du juridique. Le sexisme traverse les siècles. En revanche, le mot « discrimination » fut un néologisme, daté de 1877, exactement au moment où la république s’installait pour durer en France. Le sexisme dit la « qualité », ou plutôt la « disqualification » ; hiérarchie de valeurs avant d’être pratique d’exclusion.

L’homme laisse entendre à la femme qu’elle n’est pas de la même qualité que lui, qu’il y a, dirait Aristote, une « différence de substance ». C’est pourquoi cette qualité de l’être femme, à l’évidence de moindre qualité, se transforme en infériorité et en objectivation.

Ce livre s’interrompt à l’été 2011 avec deux textes qui prennent acte de ce passage historique : l’un, à propos de DSK, souligne que le fait divers est devenu politique, donc historique, l’autre vient en soutien aux femmes tunisiennes, menacées par une nouvelle Constitution bien décidée à les renvoyer à la « complémentarité » des sexes au détriment de leur égalité. L’un inaugure ce qui va se jouer autour du corps public des femmes, l’autre nous rappelle que nous serons toujours en alerte pour ce qui est de la loi, et du droit.

Or la loi et le droit sont venus soutenir la révolte de MeToo. Non pas en donnant ou fabriquant de nouveaux droits, mais en permettant à la subversion d’être reconnue. Les femmes ont porté plainte et ne se sont pas contentées de doléances. Elles ont souvent été plusieurs face à un homme accusé, soulignant ainsi la démarche politique. C’est un changement de cycle dans l’histoire du féminisme. Des hommes sont accusés et punis, par la loi comme par l’opinion publique. Or cette révolte est une révolution : elle invite à changer de monde, à inventer un nouveau monde. Dénoncer et condamner sont des actes politiques inscrits dans une temporalité destinée à se transformer, à faire histoire. C’est ce temps à venir qui est devant nous, avec l’inventivité d’un féminisme qui se porte bien ; enfin.

Féminisme qui se diffuse comme à chaque temps fort, mot de féminisme longtemps décrié, mot maudit, écrivais-je jadis ; mot aujourd’hui presque à la mode. On ne boudera pas son plaisir mais on sera vigilante : le féminisme n’efface pas le sexisme.

[1] Carole Pateman (1988), Le contrat sexuel, traduit par Charlotte Nordmann, préface de Geneviève Fraisse, postface d’Éric Fassin, Paris, La découverte, 2010.

Geneviève Fraisse

TABLE DES MATIÈRES
2017-2022 : fin de la disqualification, ou disqualification sans fin ?

« Le féminisme, ça pense ! »
Avertissement
La rue et la bibliothèque (1976-1984)
Pour Marguerite Durand
La solitude volontaire (à propos d’une politique des femmes)
Des femmes présentes (notes sur l’article précédent)
De quelques problèmes à propos de l’Internationale féministe

1789-1889-1989. Le paradoxe de l’histoire des femmes
Sur l’utilisation du concept de « rupture épistémologique » dans le champ des recherches féministes

L’historicité des sexes (1984-1997)
Des conquérantes entre deux guerres
Nature ou droit naturel
Sur l’historicité de la différence des sexes
Liberté, inégalité, fidélité
Cet été, pas de cartes postales de Dubrovnik
Quand gouverner n’est pas représenter
L’exigence des féministes
La liberté des femmes est en danger
Les femmes, entre égalité et liberté
Quand les femmes accédèrent à la raison
J’ai vu les femmes avoir peur

Le privé et le public, une circulation nécessaire
Intellectuelle spécifique (1997-2004)
La double évidence du féminisme.
Inscrire la parité dans la Constitution
Briser le plafond de verre
Les femmes ne se reconnaissent pas dans les lois qui sont votées
Françaises ne sont pas assez insolentes
La parité n’est pas l’égalité sociale
Où en sont les femmes en France ?
La parité, une chance pour la démocratie
Si j’étais une femme.
L’égalité professionnelle est liée à l’égalité économique
Depuis quand l’égalité se fabrique-t-elle sans contraintes ?
La peur des démocrates .
Autour de Murmures (film réalisé par Byun Young-Joo)
Des garanties pour le travail de nuit (coécrit avec Michel Miné)
Une OMC du corps des femmes ?
L’histoire continue
Sexes, éros et libido ; pour quel exercice de la pensée ?
Que les femmes aient la place de l’emblème qu’elles représentent !
La parité, un mot bon à tout faire.
L’insécurité des femmes
Femmes, sport et démocratie
Clémence Royer, ou l’histoire d’un « oubli ».
Le propre et son excès : trop ou pas assez de corps
Femmes doublement victimes
L’Europe, un moteur pour l’égalité des sexes
Image et discrimination en Europe.

Critiques et synthèses (2004-2011)
Vingt ans en 68
Que penser d’une évidence ?
Le signe égal
De la responsabilité en histoire
Le consentement
Le rire et l’historienne
« Qui gardera les enfants ? » est la question de l’avenir
Le gender mainstreaming, vrai en théorie, faux en pratique ?
Les religions n’aiment pas les droits des femmes
Consentement, choix indépendant ?
Service ou servitude
Bien sûr, la casquette
Nous ne sommes plus dans le patriarcat, même si
Quand dire c’est faire, quand faire c’est dire
De l’exclusion à la discrimination. Une généalogie historique, philosophique et politique
Servitude et inégalités
Le féminisme est une histoire
La raison des femmes est l’enjeu de la modernité
Ce que l’égalité fait à l’imaginaire, ce que l’imaginaire fait au symbolique
Affaire DSK : le fait divers, c’est du politique
L’ironie du service
Je suis du parti du savoir.
Révolutions arabes : la démocratie, incompatible avec le droit

Note de lecture de l’édition de 2012
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/04/09/la-surdite-commune-a-legard-du-feminisme-est-comme-une-ritournelle/

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