Édition du 24 mai 2022

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Europe

Berlin durcit le ton sur le front budgétaire...

Le ministre des finances allemand, le libéral Christian Lindner, a fermé la porte à toute réforme du pacte de stabilité. Face à l’inflation, la coalition au pouvoir en Allemagne semble avoir fait le choix de l’austérité.

17 février 2022 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/170222/berlin-durcit-le-ton-sur-le-front-budgetaire

L’avenir de la politique économique de la France se joue peut-être moins dans le débat présidentiel actuel que dans les subtils rapports de force au sein du gouvernement fédéral allemand. C’est en effet celui-ci qui aura le dernier mot sur la réforme du pacte de stabilité européen et, donc, sur l’âpreté de la pression qui sera exercée sur le système social français au cours des prochaines années.

Or, de ce point de vue, les signaux inquiétants se sont multipliés venant de Berlin. Certes, le nouveau gouvernement fédéral « feu tricolore » regroupant Sociaux-démocrates, Verts et Libéraux, a tenu un engagement important. Le 1er octobre prochain, le salaire minimum fédéral horaire sera relevé de 9,82 euros à 12 euros. Cette hausse de 22,2 % en dix mois est un élément important de soutien à la demande intérieure outre-Rhin.

Une telle mesure ne peut que favoriser un rééquilibrage d’une économie allemande encore marquée par des excédents courants démesurés. En 2021, cet excédent, qui mesure la différence entre les flux monétaires qui entrent et qui sortent du pays, s’élevait à 7,6 % du PIB. L’Union européenne elle-même affirme qu’un niveau supérieur à 6 % du PIB est une anomalie.

En réalité, de tels niveaux d’excédent signifient que la première économie européenne souffre d’une demande globale anémiée et d’un excès d’épargne qui ne peut que nuire à l’activité de ses partenaires, à commencer par la France. Il en résulte, pour ces pays, la nécessité soit de soutenir leur propre demande par le déficit public, soit de mener des politiques de compression de la demande pour tenter de prendre des parts de marché à l’Allemagne. En dehors de la crise du Covid, c’est, depuis 2011, le deuxième choix qui a été imposé à la zone euro. Sans vrai succès, les déséquilibres restant importants alors que le chaos social et politique se répandait.

Evolution de la balance des paiements allemande depuis 1998 © institut Bruegel
La hausse du salaire minimum devrait donc réduire cet excédent courant allemand, selon l’institut Bruegel, à 6 % du PIB, ce qui est encore considérable. Mais cette décision qui va dans le bon sens pourrait être isolée. La vraie question sera celle de la politique budgétaire. Si l’Allemagne accompagne cette hausse des bas salaires par une politique budgétaire d’austérité, cela aura comme conséquence principale d’alimenter l’épargne et réduira donc l’effet de la mesure.

Et c’est ici que se situe le cœur du débat au sein du gouvernement fédéral. La hausse du salaire minimum est de la responsabilité du ministre du travail, le social-démocrate Hubertus Heil. Mais la politique budgétaire, elle, est dans les mains du très orthodoxe chef du FDP, le parti libéral, Christian Lindner. Et ce dernier semble avoir encore durci sa position dans les derniers jours.

La menace Lindner

Dans un entretien accordée ce 14 février dansle quotidien des affaires allemand Handelsblatt, il s’est montré très clair : « Nous avons besoin d’un signal de stabilité », ce qui, en bon français, signifie un besoin de rétablir l’orthodoxie financière. Dans cet entretien, il confirme sa volonté de retourner, comme prévu, en 2023, à la règle constitutionnelle du « frein à l’endettement » qui limite le déficit structurel fédéral à 0,35 % du PIB. « Nous devons nous assurer que toutes nos dépenses rentrent dans ce cadre », affirme Christian Lindner, indiquant que, de fait, la règle s’applique déjà au budget allemand.

À fin 2021,le déficit fédéral s’élevait à 215,4 milliards d’euros, soit 6,4 % du PIB nominal. Même en prenant en compte le rattrapage de la croissance et l’inflation élevée, le retour au cadre constitutionnel dès 2023 s’annonce douloureux et suppose, en tout cas, une compression des dépenses. C’est une politique qui ne peut que contrecarrer les effets positifs de la hausse du salaire minimum.

Ce qui est important pour moi, c’est que nous atteignons une voie sérieuse de réduction du taux d’endettement en Europe.

Mais il y a plus important. Dans cet entretien, il a aussi envoyé un signal très clair au reste de l’Europe : désormais, la fête est finie. L’ordre du jour est, pour Berlin, le retour à la discipline financière et à la surveillance des États par les marchés. Après avoir critique les États-Unis pour leur « politique trop expansive », il indique qu’il faut «  absolument éviter que la Banque centrale pense pouvoir s’occuper durablement du financement des États  ». Pour lui, la « normalité », c’est « le financement des États indépendamment de la politique monétaire » et pour y retourner la solution est simple : « Je soutiens l’idée que nous retournions aux règles budgétaires. »

Dès lors, la réforme du pacte de stabilité vu par le ministre fédéral allemand des finances est loin des ambitions affichées du gouvernement français. Pas question par exemple de revenir sur la limite des 3 % du PIB de déficit, règle fustigée officiellement à l’Élysée, ou de la limite officielle d’endettement de 60 % du PIB. Ce serait un « signal dévastateur » selon Christian Lindner. « Ce qui est important pour moi, c’est que nous atteignons une voie sérieuse de réduction du taux d’endettement en Europe », poursuit-il avant d’admettre qu’il se range en Europe dans le camp de la « stabilité », autrement dit de ces fameux États dits « frugaux » qui réclament le statu quo.

La seule concession qu’accepte de faire Christian Lindner est le financement public des « innovations » et de la « technologie », conformément à cette doxa néo-schumpétérienne qu’il a introduit au sein de son partiet qui est une forme de bouée de sauvetage de l’économie orthodoxe contemporaine. Mais évidemment, ces sommes seront surtout des subventions au secteur privé et ne seront pas en mesure de modifier la donne macro-économique.

Si la position de Christian Lindner est suivie par le gouvernement fédéral, et le chancelier social-démocrate n’a pas démenti son ministre jusqu’ici, l’avenir de la zone euro s’annonce chaotique compte tenu des niveaux actuels d’endettement et de déficit et de la faiblesse de la croissance potentielle de ces membres. On va, dans ce cas, comme après la crise de 2008, vers une correction violente qui pourrait déboucher sur une nouvelle récession.

Christian Lindner ne s’en soucie cependant guère, conformément à sa doctrine : la force d’un État étant dans l’équilibre de ses finances, une crise d’ajustement est, pour lui, peu probable et, si elle intervient, elle est saine puisqu’elle permet de rétablir le « juste » niveau entre l’offre et la demande.

Un pilier de l’ordolibéralisme comme conseiller du ministre des finances

Un dernier fait est venu confirmer l’ancrage ordolibéral de la nouvelle coalition allemande. Ce même 14 février, alors que Christian Lindner envoyait ce message clair dans le Handelsblatt, on apprenait la nomination de Lars Feld comme « conseiller personnel » en charge de la macro-économie, une des figures tutélaires de l’ordolibéralisme allemand.

Le communiqué de presse du ministèrene cache pas même les raisons de ce choix : « Des finances publiques stables et une politique budgétaire modérée sont les piliers d’une économie sociale de marché qui fonctionne. Peu d’économistes dans notre pays ont autant mis ce lien en avant aussi clairement et fréquemment que Lars Feld.  » Un peu plus loin, l’économiste est salué pour son engagement en faveur du « frein à l’endettement ». Autrement dit, Lars Feld est le garant de la réalisation de ce dispositif qui, avant la crise sanitaire faisait pourtant l’objet d’une discussion vive au sein de la grande coalition entre Chrétiens-démocrates et Sociaux-démocrates.


Lars Feld. © Université de Fribourg-en-Brisgau

Paradoxalement, la nouvelle coalition, constituée de deux partis, les Verts et le SPD, longtemps favorables à l’assouplissement de cette règle, semble clore définitivement le débat. Au reste, si on voulait avoir une preuve du glissement à droite sur le plan économique de cette coalition, on pourrait se rappeler une anecdote significative.

En février 2021, Lars Feld est à la tête du groupe des « sages », un ensemble chargé de conseiller le gouvernement, mais son mandat arrive à échéance. Un bras de fer s’engage alors entre les deux partis de la « grande coalition » d’alors. Le SPD refuse de renouveler le mandat de l’économiste, jugé trop conservateur. Celui qui mène ce combat et obtient d’Angela Merkel le départ de Lars Feld est le ministre des finances d’alors, Olaf Scholz, aujourd’hui chancelier fédéral. Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes de voir Lars Feld conseiller aujourd’hui le ministre d’un chancelier qui, lorsqu’il était aux finances, l’avait exclu du champ du conseil politique…

Il faut dire que Lars Feld est presque une caricature dans son genre. À 55 ans, il dirige depuis 2010 l’institut Walter-Eucken de l’Université de Fribourg en Brisgau. Cet institut est le centre de la pensée ordolibérale allemande et porte d’ailleurs le nom d’un des fondateurs de ce courant, le fondateur de « l’école de Fribourg ». Friedrich von Hayek en a été un des membres les plus éminents.

Il est aussi membre des cercles de réflexion néolibéraux les plus en vue en Allemagne et à l’étranger, notamment la Stiftung Marktwirtschaft (« Fondation de l’économie de marché »), Ludwig Erhard Stiftung et la très connue fondation du Mont-Pèlerin. Ses travaux académiques sont très minces, pour ne pas dire inexistants, mais il s’est jeté vigoureusement depuis les années 2010 dans le débat public pour défendre l’orthodoxie financière. Outre son refus de modifier le frein à l’endettement, il a également critiqué l’idée pourtant défendue par de nombreux chefs d’entreprises allemands, que le pays souffrait d’un « déficit d’investissement ». Pour lui, dans la tradition ordolibérale, la clé, c’est l’ajustement des marchés sans l’ingérence de l’État au-delà du cadre réglementaire. On reconnaîtra là les positions de Christian Lindner.

Au reste, quelques jours à peine après sa nomination, Lars Feld a déclaré dans Die Zeitce mercredi 16 février que, pour lui, le report de l’âge légal de la retraite à 70 ans, contre 67 ans prévu en 2030 était « indispensable » pour « maintenir le système viable financièrement ». C’est une de ses marottes, régulièrement avancée quand il était un « sage » et que l’ancien ministre des finances Wolfgang Schäuble avait un temps défendue, en vain.

C’est là encore le signe d’un durcissement du ton au sein du gouvernement « feu tricolore ». La question est désormais de savoir si les Verts et le SPD entendent circonscrire la vision de Lindner ou, au contraire, y adhérer moyennant quelques concessions. Pour ces deux partis, la situation est critique parce que l’actuel ministre des finances semble vouloir leur faire abandonner toutes leurs luttes passées sur le plan économique. Mais il est à une position stratégique et tient les cordons de la Bourse.

Il faut, à cela, ajouter deux données clés pour comprendre la situation. D’abord, Christian Lindner a appris de l’échec de la coalition du FDP avec Angela Merkel entre 2009 et 2013 où son parti avait fait trop de concessions. Ensuite, sans le FDP, Verts et SPD n’ont pas vraiment de coalition de rechange, sauf à s’allier avec la CDU/CSU et donc à se retrouver dans une configuration de fait identique.

Les raisons du durcissement allemand

Enfin, il est aussi possible que ce durcissement soit le fruit de la réponse du nouveau gouvernement à la situation actuelle. La croissance allemande de 2021 a été relativement faible (2,7 %) avec une chute du PIB de 0,7 % sur trois mois à la fin de l’année. La République fédérale a souffert d’une forte cinquième vague de Covid et des perturbations des chaînes logistiques qui plombent son point fort, l’industrie. Dans un contexte de détérioration de la compétitivité, le pays est tenté de jouer, comme dans les années 2010, sur son atout budgétaire.

En imposant l’austérité au sein de la zone euro, l’Allemagne s’assurerait une sauvegarde de ses positions concurrentielles dans la mesure où ces politiques dévastent les structures productives de ses « partenaires ». On constate ainsi que la dégradation de la production industrielle en France et en Italie a été forte après 2010, alors que l’Allemagne consolidait ses parts de marché. On ne peut donc exclure l’idée que cette austérité exportée peut être un moyen indirect de compenser la hausse du salaire minimum. En agitant l’habituel argument de la « vertu », Berlin jouerait surtout son propre intérêt. Ou plutôt croirait le jouer, car cette politique d’appauvrissement de ses partenaires commerciaux dans un contexte de ralentissement chinois (à la différence des années 2010) serait à coup sûr un désastre pour l’Allemagne.

Mais il y a un autre élément, plus politique, qui est l’accélération de l’inflation. À près de 5 % par an et avec des taux réels de rémunération des dépôts qui deviennent très négatifs, la nouvelle coalition doit faire face à une montée du mécontentement sur un sujet très sensible outre-Rhin. Dans ce pays d’épargnants traumatisés par le récit sur l’inflation de 1923, l’accélération de la hausse des prix est du pain béni pour l’opposition de droite. D’ailleurs, la CDU/CSU remonte dans les enquêtes d’opinion depuis quelques semaines.

Ce tournant est une très mauvaise nouvelle pour les ambitions européennes d’Emmanuel Macron.

Pour la coalition au pouvoir, il est donc indispensable de réactiver le discours moral sur les finances publiques pour assurer d’avoir une réponse à l’inflation. Ce point est particulièrement crucial pour Christian Lindner qui est en concurrence avec la CDU/CSU sur le respect de « l’économie sociale de marché ». La nomination de Lars Feld, jadis soutenu puis abandonné par les Chrétiens-démocrates, doit se comprendre dans ce contexte. C’est aussi le cas du durcissement du discours européen de la coalition.

Concrètement, cela signifie que l’actuelle coalition ne semble plus pouvoir se permettre de jouer la carte de la politique expansive. Certes, quelques poches d’investissements seront sauvegardées pour faire bonne figure sur la transition énergétique ou l’innovation, mais ces dépenses se feront dans un contexte général austéritaire. C’est ce que Christian Lindner a confirmé au Handelsblatt : les investissements seront financés par des économies par ailleurs.

Sur le plan européen, Berlin semble avoir fait son choix. Pour répondre à l’inquiétude montante d’une partie de la population sur l’inflation, la ligne dure d’un retour au statu quo ante est choisi. Avec comme perspective la fin des rachats de la BCE et donc le retour à la discipline des marchés.

Autant dire que c’est une très mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron qui avait prétendu vouloir porter une réforme du pacte de stabilité et la fin de la règle des 3 %. Devant le refus allemand et l’alliance entre Berlin et les « frugaux » que promet Christian Lindner, la France devra sans doute, comme François Hollande en 2012 avec son vrai-faux « pacte de croissance », se contenter d’un compromis de façade. La réalité sera plus simple : l’Hexagone sera mis sous pression pour réduire rapidement son endettement.

Ce scénario est de plus en plus crédible. Lars Feld a souvent critiqué publiquement le « refus des réformes » de Paris. Christian Lindner pourrait demander des gages, comme une violente réforme des retraites qui, par ailleurs, est réclamée en France même par des institutions néolibérales comme la Cour des comptes. Plus que jamais la « décennie de croissance » promise par Bruno Le Maire semble devoir se transformer en une nouvelle décennie perdue…

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