Édition du 24 mai 2022

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Solidarité avec la Grèce

C’est un coup d'État : les Grecs dénoncent un plan de sauvetage qui comporte encore plus d'austérité

Entrevue avec Michalis Spourdalakis, prof. de science politique à l’Université d’Athènes et membre fondateur du parti Syriza,
Photo : Michalis Spourdalakis
tiré de democracynow.org, 14 juillet 2015,
Traduction, Alexandra Cyr,

DN, Amy Goodman : Nous nous dirigeons vers Athènes où le Président Alexis Tsipras fait face aux protestations de membres de son parti contre les dures mesures d’austérité qu’il a acceptées en échange d’un nouveau prêt de sauvetage de la part des créanciers internationaux. Pour que ce prêt soit versé, les membres du parlement grec doivent accepter des réductions de pensions aux retraités-es et d’autres réformes d’ici mercredi (15 juillet) 10 jours après que les électeurs-trices aient rejeté de telles propositions par référendum. Après que les dirigeants-es Européens-nes aient fait pression sur la Grèce pour qu’elle accepte ce plan d’austérité le mot-clic « ThisIsAcoup » a éclaté sur les médias sociaux.

Le ministre grec de la défense, M. Panos Kammenos a accusé l’Allemagne d’avoir organisé ce coup : « Hier, notre premier ministre a été mis face à un coup d’État, un coup d’État préparé par l’Allemagne mais aussi par d’autres pays comme les Pays Bas, la Finlande et les pays baltiques. Le Premier ministre a été soumis au chantage de l’effondrement des banques et des prises sur les dépôts. Je veux être clair, ce marché va au-delà les ententes que les dirigeants-es politiques ont eut avec le Président grec et que le parlement grec a approuvé. Mais ce marché a amené de nouvelles informations et un fond de garantie de 50 milliards d’Euro pour la propriété publique. Il comporte des changements législatifs dont des saisies de propriétés C’est un effondrement de toutes nos valeurs constitutionnelles. Nous pouvons qu’être contre ».

A.M. : Dans son discours de lundi, le Premier ministre grec, M. Alexis Tsipras a déclaré que la Grèce n’avait eut d’autre choix que d’accepter ces mesures d’austérité : « « Nous nous sommes battus vigoureusement depuis 6 mois et nous nous sommes battus jusqu’à la fin pour obtenir une entente qui remettrait la Grèce sur ses pieds. Nous avons été mis en face de très difficiles décisions à prendre, devant de durs dilemmes. Nous avons assumé la responsabilité de prendre une décision pour parer aux plans les plus extrémistes du cercle conservateur de l’Union européenne. L’entente de ce jour garde la Grèce dans la stabilité financière. Elle lui donne des chances de récupération. Mais sa mise en place ne sera pas facile. Les mesures incluent celles qui ont été adoptées par le parlement. Inévitablement elles auront des effets récessifs. J’ai le sentiment, la confiance et l’espoir que les 35 milliards d’Euros pour le développement que nous allons administrer avec la restructuration de la dette et la sécurité financière pour les trois prochaines années vont permettre aux marchés et aux investisseurs de croire que la sortie de la Grèce (de la zone Euro) est chose du passé ».

A.M. : Pour en savoir plus sur les implications de cette entente, nous nous rendons à Athènes rejoindre M. Michalis Spourdalakis, professeur de science politique à l’Université d’Athènes et membre fondateur de Syriza.

Bienvenue à Democracy Now. Il semble qu’il y a ait une division dans le peuple grec comme à l’intérieur de votre parti. Parlez-nous de cet accord et de ce qu’il veut dire.
Michalis Spourdalakis : Il est tout simplement naturel qu’il y ait des objections à cette entente qui impose des mesures draconiennes à l’économie grecque et au peuple. Après le référendum nous espérions mieux. Sauf qu’il me semble que les Européens n’ont pas tenu compte de ce « NON » clair et fort, « non » à l’austérité voté il n’y a que dix jours aujourd’hui. Donc, tout ce que votre reportage raconte est vrai : le Premier ministre grec et le ministre des finances ont subit le chantage des membres de l’Euro zone. Ils avaient réussi à en convaincre quelques uns mais pas tous et finalement ils sont arrivés à cette entente qui n’est pas simplement draconienne parce qu’elle va maintenir la récession dans le pays, mais elle sera inefficace. Finalement c’est une entente qui va imposer plus de mesures et augmenter la dette du pays. Je ne crois pas que nous pouvons….voir la lumière au bout du tunnel.

Mais le Premier ministre n’a eut aucun choix ; il n’y avait aucune alternative. La sortie (de l’Euro) nous aurait mené dans une situation encore pire pour le développement social et nous n’avons aucune expérience ni préparation morale ou technique pour faire y face.

A.G. : (…) En ce moment le mot clic « ThisIsACoup » explique ce qui se passe. Est-ce que cela peut mener à la chute de Syriza ?

M.S : Eh ! bien j’espère que non. C’est le premier gouvernement de gauche dans ce pays. C’est la première réponse démocratique aux mesures d’austérité en Europe. Donc, ce gouvernement ne devrait pas tomber. C’est très superficiel et au moins injuste de conclure que le premier ministre et le gouvernement ont trahi le peuple. Ils ont été forcés d’en arriver là. Il y a toutes sortes d’autres secteurs où le gouvernement peut faire valoir son autorité et rétablir ses orientations radicales de gauches et c’est ce qu’il devrait faire. Très bientôt, le peuple devra faire face…ou plutôt le gouvernement grec va faire face à plus de mesures et en conséquence, l’équilibre du pouvoir va changer.

Quant au coup, il peut y en avoir plusieurs interprétations. Je lis aujourd’hui qu’il y a 48 ans la dictature armée des colonels nous à été imposée. Aujourd’hui le coup d’État nous est imposé par les banquiers européens qui ont organisé la fermeture des banques grecques et ont pris la société grecque en otage. Pour moi, il n’y avait pas d’alternative, aucune n’avait d’ailleurs été préparée. Mais il y a un autre coup qui concerne l’avenir de l’Union européenne, les perspectives de son développement démocratique. C’est un coup important de grand impact parce que les dirigeants-es européens-nes ont minimisé ou n’ont porté aucune attention au fait que la Grèce est le seul pays où il y a eu une réponse démocratique à l’austérité. Ailleurs, dans presque dans tous les autres pays européens sauf peut-être l’Espagne et l’Irlande les réarrangements politiques ont fait apparaitre et donner de l’espace à l’aile droite populiste et eurosceptique et même néo nazie. Il me semble que le leadership européen est plus tolérant à ce développement qu’à celui de gauche radicale mais démocratique dans sa réponse à l’austérité en Europe. C’est très décevant. C’est une autre dimension du coup d’État.

A.G. : Le président de l’Euro groupe, M. J. Dijsselbloem a défendu la troïka, les prêteurs Européens et le Fonds monétaire international face aux accusations d’interférence dans les politiques internes grecques : « Peut-être puis-je dire aussi quelque chose quant à ces enjeux ; j’ai toujours sentit que la troïka était lourdement critiquée parce que soit disant, elle interférait en quelque sorte dans les politiques internes et qu’elle était intrusive. Bien sur, dans une telle situation, la crise dans laquelle nous sommes, parce qu’il y a un programme, par définition nous cherchons toujours l’équilibre entre le support à donner à un pays mais nous parlons aussi de conditionnalités raisonnables et effectives. Il n’y a pas grand intérêt à prêter à un pays si on ne s’occupe pas des problèmes sous-jacents. Et je pense que c’est juste et que nous devons agir en ce sens. Il ne s’agit donc pas de mettre la main sur un pays. Cela doit être un partenariat et que chaque partie doit s’engager à soutenir le pays, dans notre cas la Grèce, et qui doit dire, « Donc, nous allons faire notre part pour nous assurer que nous ne dépendrons pas des prêts européens pour toujours ».
Je voudrais que vous répondiez à M. Dijsselbloem, M. Spourdalakis.

M.S. : OK. Je pense que l’entente actuelle garantit que le pays va rester, au moins pour un certain temps, dépendant des prêts européens. (…) Écoutez, le pays a une dette d’environ 340 milliards d’Euros. Personne sain d’esprit peut penser que c’est une dette gérable. Maintenant on y ajoute 83 milliards si je ne me trompe pas. Je ne sais pas comment nous allons payer ça.

Vous parlez des 50 milliards du fond de garantie ; la majorité de cet argent, 29 à 30 milliards vont servir à payer la vieille dette. Un autre 20 milliards et plus va aller au soutient du système bancaire. Le reste sera pour le développement. En plus, ces 50 milliards doivent venir de la vente de propriétés grecques, les aéroports centraux et régionaux, les trois plus grands ports grecs, et une autre partie importante des infrastructures du pays. C’est impossible de réunir tout cet argent. Même si vous vendiez la totalité du pays, (bien sur j’exagère) vous ne ramasseriez pas plus que huit, peut-être dix milliards d’Euros.

Donc c’est un accord qui ne sera pas efficient. Il ne résout pas les problèmes fiscaux et économiques du pays. C’est un accord vengeur qui veut forcer le gouvernement à changer ses orientations politiques ou qui veut clairement abattre ce premier gouvernement de la gauche radicale. C’est pourquoi il devrait….cet accord devait….quelles que soient les critiques il doit être supporté parce que très bientôt, il y aura une nouvelle ronde de négociations et probablement que nous serons alors préparés à répondre aux pressions de l’Union européenne et à l’Euro groupe plus efficacement, d’une manière plus démocratique et socialement sensible que ce qu’il nous promet en ce moment.

A.G. : Michalis Spourdalakis, je voudrais que vous réagissiez à une lettre que Robert Reich, l’ancien secrétaire au travail sous le Président Clinton, à publié. Il dit : « On semble oublier que la crise de la dette grecque qui devient une crise économique européenne et possiblement mondiale, a augmenté grâce à un accord avec Goldman Sachs, qu’elle a été organisée par Lloyd Blanlfein de Goldman Sachs. Il y a plusieurs années, M. Blankfein et son équipe chez Goldman Sachs ont aidé la Grèce à camoufler l’ampleur de sa dette, qui durant cette opération, a presque doublé. Il n’y a pas de doute que la Grèce souffre d’années de corruption et d’évasion fiscale de la part de la partie riche de sa population. Mais Goldman Sachs n’est pas innocent. Il a arrondit ses profits en utilisant ses capacités de pression à la hausse de l’économie globale par le secret et des accords mettant les dettes hors bilan ».
Et il fait des recommandations : il explique que les États-Unis étant un joueur majeur de FMI, le Président Obama devrait utiliser son pouvoir, que le peuple devrait se joindre aux alliés européens et démontrer sa solidarité avec le peuple grec et s’opposer à l’austérité mondiale. Pouvez-vous parler de cet enjeu de Goldman Sachs et des fonds spéculatifs, de leur rôle dans tout ça ? (…)

M.S. : C’est une vieille histoire. Nous connaissons tous et toutes les entourloupettes et la corruption qui a permis à la Grèce de répondre aux exigences de son entrée dans l’euro zone. Et puisque que vous parlez de corruption, il est très intéressant d’y répondre. L’économie grecque, son capitalisme, sont basés sur la corruption. Elle a servi au déploiement de ce capitalisme et à sa reproduction. S’attaquer à la corruption, à l’évasion fiscale et tout le reste a été la première réforme que Syriza a proposée aux débiteurs du pays en février dernier. Ils n’y ont prêté que peu d’attention. Alors, il me semble que la base du débat reposait bien plus sur leur volonté d’humilier Syriza, A. Tsipras et comme je l’ai déjà dit, la première réponse démocratique de gauche à la politique d’austérité au 21ième siècle. C’était la base du débat. Il y a beaucoup de corruption dans notre pays. Ce gouvernement s’est engagé à lutter contre cette corruption. Mais la manière avec laquelle cette proposition nous est imposée et les marchés que nos débiteurs nous imposent il n’y a pas …Je ne prédis pas qu’ils seront très efficaces pour aller de l’avant dans ce sens. (…) Nous reviendrons sur cet enjeu.

A.G. : Je veux vous remercier d’avoir été avec nous, (…).

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