Dans leur introduction, Evelyne Peyre et Joëlle Wiels parlent du mot « sexe » et de « polysémie bien fâcheuse », de la mal nommée « Manif pour tous » et de l’un des slogans « Laissez-nous nos stéréotypes de genre » !
Sciences du vivant et notion de sexe, les données observées témoignent « d’une formidable complexité et variabilité »… Et pourtant, nos sociétés persistent « aujourd’hui encore, à répartir les individus en deux catégories », sauf l’Australie et l’Allemagne. Réduction binaire peut-être rassurante, plus surement refus du variable et du complexe, sans oublier la défense de la hiérarchie contre l’égalité.
Les scientifiques ont été et sont « sous influence », imprégné-e-s des « présupposés idéologiques » qui empêchent de (se) poser les questions ouvrant sur la complexité du réel. Et si nos corps étaient le résultat d’adaptations à l’environnement socioculturel ? Pour l’exemple de l’alimentation différenciée et les questions oubliées, voir le magnifique livre de Priscille Touraille (voir plus bas)…
« La réponse à la question que pose cet ouvrage : « Mon corps a-t-il un sexe ? » s’avère assurément complexe et sujette à des variations, parfois insoupçonnées, parfois même contraires aux attendus ».
Evelyne Peyre et Joëlle Wiels présentent les grandes lignes de l’ouvrage. J’extrais quelques éléments, comme « les différences psychologiques entre les femmes et les hommes sont minimes en regard des variations individuelles », les personnes intersexes laissées dans l’ombre par la bi-catégorisation des sexes, la nécessité d’assoir « la définition du sexe sur des critères qui ne soient pas seulement biologiques ».
Il ne s’agit pas de nier l’existence des femelles et des mâles, que les individu-e-s ainsi catégorisé-e-s sont « capables de produire des gamètes différents (ovules ou spermatozoïdes) dont la fusion permet, à terme la procréation d’un nouvel être ». J’ajoute que la capacité ne dit certainement pas tout sur ces êtres et leurs sociétés…
« L’objectif est de faire le point sur l’état des savoirs dans différentes disciplines qui travaillent sur les biologies du sexe, et de mieux comprendre comment, au delà de la réduction binaire, la société gère ces notions de mâles et femelles. Comment, notamment, elle construit des places différentes et les assigne aux personnes selon un système hiérarchisé, ou genre, femme / homme, et comment elle (mal) traite les personnes qui n’entrent pas dans ces deux catégories ».
Système hiérarchisé que certain-e-s ne veulent pas interroger, que d’autres naturalisent pour masquer la défense de leurs intérêts au détriment de l’égalité des êtres humains…
Je ne saurais rendre compte de l’ensemble des thèmes et articles. Je propose une ballade subjective dans certaines analyses, autour de quelques sujets…
Première partie : Construction du corps sexué.
Histoire du sexe et du hors-sexe, coévolution des organismes et de leur environnement, sexe et temps : le roman de la vie en 365 jours dont l’apparition des humain-e-s à 23h58 et trente secondes du dernier jour de décembre, variation et plasticité, multiplication « hors sexe » et reproduction, multiplication par sexe ou procréation, accroissement du nombre des possibilités et très grande variation des individu-e-s… « le nouvel individu se distingue génétiquement de ses parents mais aussi de ses sœurs et frères. La multiplication par méiose permet qu’un organisme unique et nouveau advienne. Elle ne conduit pas à une « reproduction », elle permet une « procréation ». »
Bipédie permanente, innovation et innovation inattendue, « ce n’est pas un mécanisme biologique : l’invention de l’outil et simultanément du langage »…
Evelyne Peyre écrit : « nous pensons que la notion de genre serait plus heuristique que celle de sexe pour décrire les rapports entre groupes de femelles et de mâles ».
La complexité de la détermination génétique du sexe, des mécanismes de sexuation. Le système XX / XY « est loin d’être universel, y compris chez l’humain ». Les recherches influencées, les « stéréotypes » de genre, la domination du masculin, Joëlle Wiels indique : « Sans surprise, le développement de ces recherches a été influencé par l’idéologie patriarcale qui imprègne toutes les sociétés ; et en retour elles ont malheureusement souvent travaillé à conforter cette idéologie »
Développement et fonction des organes génitaux, aspects hormonaux, variations du développement sexué…
Deuxième partie : Le sexe envahit tout le corps.
Volume variable du cerveau, « En matière de cerveau, ce n’est pas la quantité qui compte mais bien la qualité des connexions entre les neurones »
Plasticité cérébrale, 10% des connections sont présentes à la naissance, « Les 90% de connexions restantes vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société », impact de l’apprentissage, capacités de réversibilité, comme souligne Catherine Vidal « la structuration de la matière cérébrale est le reflet intime de l’expérience vécue ». Elle ajoute : « Notre vision du cerveau est désormais celle d’un organe dynamique qui évolue tout au long de la vie. Rien n’y est à jamais figé, ni programmé à la naissance ». Les modes d’expression de la faim, la soif, ou de l’attraction sexuelle sont contrôlés par la culture et les normes sociales n’en déplaisent aux « neuro-sexistes »…
Après le cerveau, le squelette, les os ont-ils un sexe ?… « la société modèle notre anatomie, en inscrivant le genre dans notre corps ».
Le bassin, la voix, l’idée que l’on se fait du « féminin » et du « masculin ».
J’ai notamment été intéressé par le texte de Hélène Marquié : Corps dansant, sexe et genre. L’auteure parle des danses comme « outil de socialisation des corps et outil d’acculturation », d’illusion du « naturel », de mouvements genrés, de conditionnement, de normalisation et de socialisation des corps, de travail sur les apparences, du genre comme « processus hiérarchisant et dissymétrique ».
Troisième partie : Cultures/Natures : la femelle et le mâle.
Sélection sexuelle, différentiation des rôles, découplage partiel entre sexualité et procréation chez certain-e-s primates, « la diversité du vivant représente un large jeu des possibles face à des pressions « économiques » variables et variées ».
Vie sociale, pouvoir et capacité à générer via le sexe, orientation sexuelle, hiérarchies et conflits d’intérêts entre mâles et femelles, très grande variété d’attitude, Michel Kreutzer nous rappelle que « dans les mythes d’origine des groupes humains, les catégories de sexe traduisent en fait des enjeux de pouvoir ».
Quatrième partie : De l’identité aux représentations.
Orientation des recherches en génétique « inscrite dans les normes et valeurs qui lui étaient contemporaines », invention du « naturel », « neuromythes »… Christine Detrez souligne : « L’explication biologique légitime l’assignation des unes et des autres aux rôles historiquement et culturellement construits, et concrètement et littéralement les incorpore, avec le naturel de l’évidence et l’évidence du naturel ».
Socialisation, perception de soi, capacités d’adaptation… Sexe, genre et état civil, question transgenre, réassignation chirurgicale, stérilisation sous contrainte… Notion juridique de sexe, les personnes intersexuées, les représentations de la sexuation… « le sexe ne peut plus être déterminé selon des critères purement biologiques »…
« Pour ne pas conclure », Christine Planté invite « à se défier des discours et des savoirs non situés », parle des nouvelles connaissances qui poussent « non seulement à combattre les hiérarchies injustes, mais à nous interroger sur le principe même du classement des êtres humains en hommes et femmes, et sur sa portée », de l’impossibilité de séparer en « deux et seulement deux » groupes étanches et distincts. Elle souligne la « volonté politique de savoir » : « impossible de formuler de façon pertinente et efficace des critiques et des revendications sans cette information rigoureuse », le besoin d’éclairages transdisciplinaires, l’impossibilité « de continuer à considérer le masculin et le féminin comme des données objectives ou des essences immuables »
De la postface d’Eric Fassin, je souligne : « la biologie n’est pas la nature : la première se définit dans l’histoire, la seconde est érigée contre elle » et « le caractère conventionnel de toute catégorisation »…
Outre les apports (ou les révisions) scientifiques en biologie, un livre passionnant contre les évidences, ces « coté rose et bleu » des fables justifiant la complémentarité, la hiérarchie, la différence, bref l’inégalité.
En complément possible :
Anne Fausto-Sterling et Priscille Touraille : Autour des critiques du concept de sexe. Entretien avec Anne Fausto-Sterling : anne-fausto-sterling-et-priscille-touraille-autour-des-critiques-du-concept-de-sexe/
Anne Fausto-Sterling :
Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science : Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale
Les cinq sexes. Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants : plus-quune-question-de-definition/
Priscille Touraille : hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse – les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologique : les-inegalites-de-genre-pourraient-etre-enregistrees-au-niveau-du-genome-jusqua-devenir-ce-que-nous-identifions-ensuite-comme-des-caracteres-sexues/
Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys : Cerveau Sexe & Pouvoir, genetiquement-programme-e-pour-apprendre/
Sous la direction de Catherine Vidal : Féminin Masculin, Mythes et idéologie : Les sociétés forgent des modèles et des normes associées au féminin et au masculin
et sur l’intersexualité, le beau livre d’Anaïs Bohuon : Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ? : Contre la fiction du naturel, l’archipel du genre
Sous la direction de Evelyne Peyre et Joëlle Wiels : Mon corps a-t-il un sexe ?
Sur le genre, dialogues entre biologies et sciences sociales
La Découverte, Paris 2015, 360 pages, 32 euros
Didier Epsztajn