Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Cuba : voyage vers une autre Amérique (1994)

Nous publions ici un extrait d’un texte écrit en 1994 et publié dans la revue Politis, par notre collaborateur Pierre Mouterde, lors d’un voyage qu’il a effectué comme journaliste à Cuba, en pleine "période spéciale".

C’est un chauffeur de taxi —visiblement proche du parti— qui me le disait sur le mode de la boutade : "La seule abondance que nous connaissons, c’est celle des problèmes". Et il enchaînait dans la plus pure des traditions patriotiques : "Nous n’avons que deux solutions, soit lutter, soit nous agenouiller, et pour un peuple qui a appris à être debout, il est bien difficile de se ré-agenouiller... alors nous continuons à lutter...".

En fait la réalité est légèrement plus compliquée. Et aujourd’hui, les autorités ne peuvent plus, avec la même facilité, tenir le discours de "l’agression", ou celui de la petite ile révolutionnaire, véritable forteresse assiégée, tenant tête aux USA et à leurs menées impérialistes. Avec l’effritement du camp socialiste, le démembrement de l’Union soviétique, les temps héroïques de la guerre froide semblent bel et bien terminés. Avec son lôt de conséquences ! Et l’appel à la résistance, à la dignité nationale (le fameux "Patria libre o morir") ne porte plus comme avant. Surtout quand au fil des mois, les indéniables avantages et acquis de la révolution semblent fondre comme neige au soleil pendant que ses noirs revers paraissent de plus en plus injustifiables.

Aujourd’hui à Cuba tout le monde est d’une manière ou d’une autre mécontent, y compris les membres du parti qui "en famille" et à l’abri des oreilles indiscrètes, ne se privent pas d’acerbes critiques. Ce n’est pas pour rien que les autorités, sachant qu’il faudra prendre dans les prochains mois des mesures plus drastiques encore (couper dans toute une série d’avantages dont bénéficiait la population), ont cherché par le biais de ce qu’on appelle ici les "parlements ouvriers" (une sorte de vaste consultation dans les entreprises sur les mesures à prendre pour faire face à la crise) à préparer la population au pire. Une manière —disent plus d’un observateur— d’éviter une possible explosion sociale !

Mais c’est là l’étrange : à discuter avec les uns et les autres, et sans les réserves et prudences d’usage, on a l’impressison que ce mécontentement généralisé ne dépasse pas le stade de la colère individuelle. Sans doute y-a-t’il à Cuba quelques groupes d’opposants au régime de Fidel, quelques organisations de droits humains, quelques opposants politiques, mais ils sont si peu nombreux, si divisés aussi, si démunis, qu’ils ne regroupent guère plus que quelques dizaines de membres. Et encore ! Il est vrai que le régime n’a pas manqué de leur faire la vie dure. De manière d’ailleurs si efficace et subtile qu’il reste toujours difficile de l’incriminer directement : brimades fastidieuses (téléphone coupé par exemple), menaces indirectes (renvoi du travail pour des raisons apparemment non politiques), harcèlements divers (manfestation d’hostilité devant le domicile). Rien de toute façon qui puisse ressembler avec ce qui se passe dans d’autres pays d’Amérique latine (détentions-disparitions, exécutions sommaires, etc). Pas étonnant à ce niveau que la propre commission des droits humains de l’ONU ait eu tant de peine à apporter des preuves concrètes aux allégations si souvent portées contre Cuba en ce qui concerne sa politique des droits humains.

Mais il ya plus. La révolution dirigée par Fidel n’a pas été une révolution imposée de l’extérieur (comme dans les pays de l’Est). Elle ne s’est pas non plus systématiquement rigidifiée sous le joug d’une nomenklatura impitoyable (comme en Urss). Et si elle ne fut pas exempte de déformations bureaucratiques, Fidel semblait toujours là -de manière il est vrai très pragmatique et paternaliste- pour en appeler au peuple et à ses intérêts fondamentaux et pour s’attaquer aux abus les plus extrêmes. De plus cette révolution a correspondu à un authentique et massif mouvement de libération nationale et populaire qui au fil du temps a pu tenir plus d’une de ses promesses originales (travail, santé, éducation pour tous et toutes, ce qui n’est pas rien pour un pays du tiers-monde). Et si au niveau économique le système produisait mal, il n’en avait pas moins réussi à répartir relativement équitablement l’essentiel, à faire exister le plus grand Etat providence qu’un pays du Tiers-monde ait pu mettre en place. Le socialisme à la cubaine avait su -et quoiqu’on en dise- garder une certaine souplesse et ainsi ne pas s’aliéner toute ferveur populaire.

Reste un ultime facteur : le fait d’avoir été depuis le début des annnées 60 en but aux velléités revanchardes des USA (y compris jusqu’à aujourd’hui avec le blocus renforcé par l’administration Bush), a fini par donner au peuple cubain —dirigé par ailleurs par un leader formé à la guérilla— une mentalité de "peuple assiégé", de "peuple résistant", le forçant à s’organiser en conséquence... sur le mode militaire et hiérarchique, l’amenant plus souvent qu’autrement à attendre que les solutions viennent d’en haut, des "commandantes", de ceux qui depuis 30 ans avaient présidé —avec passablement de bonheur— aux destinées du pays.

C’est sans doute ce qui explique le formidable blocage socio-politique qu’on retrouve à Cuba. Un blocage qui s’exprime par une souterraine désorientation chez les plus vieux (spécialement les membres du parti), et par une étrange passivité chez les plus jeunes. Ca va de mal en pis à Cuba... mais à la différence des tentatives d’organisation populaire qu’on retrouve à la base un peu partout en Amérique latine pour faire face à la crise, on fait ici confiance aux solutions qui seront trouvées —d’en haut— par Fidel et le parti, et ce même si on est de plus en plus sceptique sur leurs résultats. Ou alors on cherche à partir, à fuir, à quitter le pays, à la première occasion, sentant intuitivement qu’au niveau socio-politique la situation est totalement paralysée, sans espoir de transformation rapide. Dans tous les cas, chacun vit quelque part (et en secret) une profonde crise d’identité, crise qui peut prendre de multiples formes : crise morale, doute, inquiétudes et qui s’exprime tout aussi bien par une recrudescence des pratiques religieuses, qu’elles soient d’ailleurs catholiques ou liées aux traditionnels cultes afro-cubains, que par la fuite en avant dans les valeurs de la consommation ou même celles de la délinquance. Il faut chercher un sens nouveau à la vie, trouver, se trouver une nouvelle place. Pour le meilleur comme pour le pire. Un peu à la manière du héros d’un film cubain qui à La Havane fait ces temps-ci fureur, "Fraise et chocolat". Homosexuel et soumis à tous les préjugés d’une société encore profondément machiste, il réussit à devenir l’ami d’un jeune et idéaliste membre du parti à qui il fait comprendre peu à peu les limites du systéme dans lequel il vit. Une critique à peine voilée de la société cubaine et de ses actuelles contradictions.

Echo de ces remises en cause, ces quelques mots glissés par une mère de famille, serveuse de restaurant de son état et pourtant ardente partisane de Fidel : "avant pour les jeunes la vie était plus facile, il y avait du transport, ils pouvaient aller à la plage, à la discothèque, aujourd’hui que leur restent-ils, quel avenir vont-ils avoir ...Moi même avant je pouvais facilement me payer l’hotel... maintenant on ne peut même plus y entrer, ils sont réservés aux touristes..?". Un cri du coeur ! Comme si souterrainement le monde, l’univers dans lequel avaient vécu les Cubains depuis trente ans, était en train de s’effriter de toutes parts, et ce malgré tous les discours contraires qu’on continue officiellement à leur tenir !

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Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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