Édition du 16 avril 2024

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Asie/Proche-Orient

Dans la manifestation de Tel-Aviv, Israël contre Israël

La société israélienne est-elle en voie d’implosion, alors que les manifestations contre la « révolution » institutionnelle voulue par le nouveau gouvernement Nétanyahou ne faiblissent pas et que celui-ci renvoie dos à dos les colons extrémistes et les « anarchistes » de Tel-Aviv ? Paroles de manifestants à Tel-Aviv, où 150 000 personnes ont défilé samedi soir.

Tiré de Médiapart.

Tel-Aviv (Israël).– Un président qui craint de voir son pays « plonger dans de terribles abysses » et d’en arriver à la « guerre civile » ; Un ancien président de la Knesset bousculé par des militaires alors qu’il manifeste son soutien aux Palestiniens à Hurawa ; des colons israéliens qui lancent des pierres sur l’armée israélienne ; un premier ministre qui compare des manifestant·es défendant leur démocratie à des colons ayant mené une expédition punitive collective dans un bourg palestinien ; un ministre de la sécurité intérieure qui accuse une frange des manifestants de vouloir l’assassiner ; un chef rabbin de Jérusalem qui proclame que les répliques dans le pays du tremblement de terre qui a fait des milliers de morts en Turquie et en Syrie sont une conséquence directe du nombre de mariages gays en Israël ; la femme du premier ministre exfiltrée d’un salon de coiffure pour échapper à des manifestants ; un équipage de la compagnie nationale El Al qui refuse d’embarquer Benyamin Nétanyahou pour l’Italie…

Pourtant accoutumé aux outrances, l’espace public israélien a pris ces derniers jours une tournure quasi apocalyptique qui fait parfois dire qu’Israël serait au bord de la rupture, voire de la guerre civile, avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Nétanyahou et sa volonté de remettre en cause l’édifice institutionnel du pays. Emmené par des ministres partisans du suprémacisme juif, au premier rang desquels Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, le gouvernement entend faire passer un train de « réformes » contestées massivement et toutes les semaines dans la rue.

Dans le sillage des démocraties « illibérales »

Le plus important de ces changements porte sur la subordination de la Cour suprême à la Knesset, le Parlement israélien, alors que cette institution judiciaire possède une place centrale dans l’équilibre des pouvoirs dans ce pays sans Constitution. Mais un autre vise à contraindre les juges à prononcer la peine de mort en cas de conviction pour terrorisme.

La peine de mort existe dans le droit israélien mais n’a été appliquée que deux fois, en 1948 d’abord, à l’égard d’un espion à la solde des Britanniques, mais la décision s’est révélée plus tard être une erreur judiciaire. Ensuite en 1962, lorsque le nazi Adolf Eichmann a été pendu dans la prison de Ramla après son enlèvement par des agents du Mossad en Argentine et un procès retentissant…

Pour les détracteurs de l’actuel gouvernement, ce train de réformes remet en question la nature même du régime politique israélien, l’entraînant dans le sillage de l’oxymore des démocraties « illibérales », à l’instar de la Hongrie, pays sur lequel la télévision publique multiplie en ce moment les reportages.

Ce que ce gouvernement désigne comme une « révolution du système remet en cause les fondamentaux d’Israël », juge ainsi Michel Warschawski, figure historique de la gauche israélienne. Mais il ne croit toutefois guère à une fracture définitive de la société israélienne. « Notre côté “tribu” nous protège sans doute d’une implosion interne », juge-t-il en racontant une anecdote.

« Pendant les protestations contre le massacre de Sabra et Chatila, en 1982, qui sont les seules comparables par leur ampleur à ce qui se passe aujourd’hui, le chef de la police était venu me voir discrètement alors que nous faisions un sit-in devant la maison du premier ministre d’alors, Menahem Begin, en me disant de pousser ma femme à ramener notre bébé à la maison parce qu’ils allaient bientôt disperser la manifestation avec du gaz… »

On scande « démocratie »

Paradoxalement, cette idée est également formulée à l’autre extrémité du spectre politique israélien, parmi les colons de Cisjordanie les plus mobilisés en faveur de l’actuel gouvernement. Nadia Matar, fondatrice du mouvement Souveraineté qui demande l’annexion sans délai de la vallée du Jourdain et, à moyen terme, de l’ensemble de la Cisjordanie, et qui fustige les « gauchistes qui tiennent le pays, la Cour suprême, l’armée et la police depuis 1948 », ne croit pas non plus à la guerre civile.

« Le pays n’est pas au bord de l’abysse, il faut le dire à tous ceux qui préparent déjà la fête en Europe. C’est en famille qu’on se dispute le plus. J’espère simplement que la gauche ne réussira pas à renverser un gouvernement élu, parce que dans ce cas, Israël ne serait plus un État démocratique et pourrait se comparer à ses voisins, la Syrie ou l’Iran », affirme-t-elle dans le but de renverser la charge contre les manifestant·es qui scandent le mot « démocratie » sur tous les tons dans les manifestations récentes.

Celles-ci ont atteint, samedi 4 mars, des chiffres record : 150 000 manifestantes et manifestants à Tel-Aviv, 35 000 à Haïfa, au nord du pays, plusieurs milliers à Netanya, ville pourtant réputée très à droite… Des chiffres considérables à l’échelle d’un pays de 8 millions d’habitant·es, et alors que les Palestiniens et Palestiniennes d’Israël, qui représentent plus de 20 % de la population, y sont invisibles. Une absence qui marque d’ailleurs à quel point ces derniers se sentent peu concernés par la vie politique et les institutions du pays, alors même que la Cour suprême a, historiquement, le plus souvent défendu leurs droits, contrairement à ceux des Palestiniens et Palestiniennes de Cisjordanie ou de Gaza.

Ces manifestations consistent d’abord en une impressionnante marée de drapeaux israéliens, longtemps étendards de la droite, que les protestataires cherchent à se réapproprier. Sur l’estrade défilent de nombreux réservistes de l’armée qui affirment leur refus de servir un tel gouvernement, reprochent au ministre de la sécurité intérieure d’extrême droite, Itamar Ben Gvir, de « n’avoir pas fait un seul jour d’armée » et affirment « avoir encore plus peur aujourd’hui que lorsqu’ils menaient des opérations en territoire ennemi »… La plupart de celles et ceux qui se succèdent au micro sont aussi particulièrement outrés de l’accusation lancée par le premier ministre Benyamin Nétanyahou, qui les a traités d’« anarchistes ».

Ces discours à tonalité patriotique et militariste peuvent aussi expliquer pourquoi les Palestinien·nes d’Israël et certains Israélien·nes marqué·es très à gauche se tiennent éloigné·es de ces manifestations en rappelant que la Cour suprême est loin d’avoir toujours été du côté des droits des Palestinien·nes, et en déplorant l’hypocrisie de certains manifestants, qu’ils soient issus du secteur de la high-tech, dont la puissance est étroitement corrélée au domaine sécuritaire et militaire, ou de la gauche classique protestant contre un déni de démocratie quand elle risque d’en être elle-même victime et pas lorsque ce sont les Palestiniens et Palestiniennes qui en souffrent.

Étendard arc-en-ciel

Noah, une jeune artiste de Tel-Aviv, n’est, elle, pas gênée d’être traitée d’anarchiste puisqu’elle se revendique de cette mouvance. « Je n’aime pas du tout les drapeaux, mais je fais une exception pour celui-ci. » Elle agite en effet un drapeau palestinien, théoriquement interdit. Dans une petite manifestation qui se tenait lundi 27 février à Jérusalem pour protester contre l’expédition punitive menée par des colons israéliens dans le bourg palestinien d’Huwara, en Cisjordanie, les rares petits fanions palestiniens ont été confisqués par la police, même si l’un des protestataires rusait en brandissait une ébauche de ce drapeau dépouillée de ses couleurs.

À Tel-Aviv, au milieu de la marée humaine brandissant des drapeaux israéliens, parfois colorés en rose pour rappeler le combat LGBT dont l’étendard arc-en-ciel est aussi très présent, la police n’intervient pas contre la vingtaine de drapeaux palestiniens du « bloc anti-occupation », constitué d’une centaine de personnes motivées qui veulent articuler protestation contre les réformes légales du gouvernement Nétanyahou et politique israélienne de l’autre côté de la ligne verte ou à Gaza.

La mémoire de la Nakba

Ce petit groupe de manifestant·es montre des photos d’Huwara en feu demandant à l’armée et à la police « Où étiez-vous ? » et chante des slogans comme « Égalité pour tous du Jourdain à la mer », « La démocratie et l’occupation sont incompatibles » ou encore « On ne tire pas, on ne pleure pas, on refuse d’être ennemis », en écho à une expression en hébreu, « yorim ve bohim » (« on tire et on pleure »), utilisée pour critiquer la tendance d’une certaine gauche israélienne à verser des larmes de crocodile tout en continuant d’opprimer les Palestiniennes et Palestiniens.

On trouve dans ce « bloc anti-occupation » des membres des Checkpoint Watch, ces femmes qui surveillent le comportement de l’armée israélienne aux barrages, dont l’une porte une pancarte rédigée ainsi : « On s’est tu pendant l’occupation, on a reçu la dictature » ; des membres de l’organisation Combattants pour la paix ou encore de Zochrot (littéralement « Elles se souviennent »), qui cherchent à promouvoir la mémoire de la Nakba, l’expulsion des Palestiniens en 1948, par exemple en faisant visiter Lifta, l’une des rares localités palestiniennes du côté israélien de la ligne verte à n’avoir pas été détruite ou en permettant de télécharger une application qui identifie dans tout le pays les villages palestiniens dont il ne reste pas trace visible…

Dans cette manifestation, Immanuel Levy fait partie de la minorité de la minorité. Dans le « bloc anti-occupation », il est en effet le seul à porter une kippa. « Je suis religieux, et je considère que c’est mon devoir de juif religieux d’être solidaire avec ceux qui seraient les premières victimes de la réforme de la Cour suprême : les Palestiniens d’Israël, les réfugiés, les groupes LGBT… » Le jeune homme de 27 ans, né en Israël et qui enseigne la Bible dans un lycée de la banlieue de Tel-Aviv, appartient aux Fils d’Abraham, un petit groupe de religieux opposés à « l’occupation et l’apartheid ». Pour lui, depuis l’expédition punitive menée par des colons israéliens contre le bourg palestinien d’Huwara en représailles au meurtre de deux jeunes Israéliens, les habitant·es du pays sont davantage conscient·es que la réforme du système judiciaire et l’occupation « sont les deux faces d’une même pièce ».

La pression incessante des colons

« Regarder l’occupation dans les yeux » fait partie des récentes et rares émanations de la gauche israélienne qui laissent un peu d’espoir à ce camp réduit à peau de chagrin. L’idée de ce groupe, qui participe au « bloc anti-occupation », est double. D’abord fracturer la bulle de Tel-Aviv en montrant, chaque jeudi, des images de Cisjordanie dans les rues de la plus grande ville du pays qui, en ce début de mois de mars, se trémousse déjà en musique sur la plage pendant que les morts palestiniennes sont quasi quotidiennes de l’autre de la ligne verte.

Ensuite, profiter des mobilisations contre Nétanyahou et ses tentatives d’échapper à un procès pour corruption pour sensibiliser les manifestants et manifestantes à la problématique de l’occupation en articulant la politique israélienne en général, de plus en plus dépendante de l’agenda des colons des Cisjordanie, à la spécificité du sort des Palestiniennes et Palestiniens en particulier.

C’est ainsi que Dalia Migdal, 60 ans, installée en Israël depuis 1981 en provenance d’Uruguay et tout juste retraitée d’une entreprise high-tech, a mis les pieds pour la première fois de sa vie en Cisjordanie il y a un an et demi. « J’étais aux précédentes manifestations anti-Nétanyahou qui se tenaient devant sa résidence à Jérusalem quand j’ai été abordée par des militants qui m’ont proposé de venir avec eux voir des Palestiniens de l’autre côté de la ligne verte. Je faisais partie de la gauche, mais on ne parlait jamais de l’occupation. Toute ma perspective a alors changé. »

Sa vie aussi, puisqu’elle est devenue un pilier de cette organisation étroite du point de vue du nombre mais consistante politiquement. Rencontrée à la gigantesque manifestation de Tel-Aviv du samedi 4 mars, elle avait ainsi déjà manifesté la veille dans le quartier palestinien de Cheikh-Jarrah, à Jérusalem, qui vit sous une pression incessante des colons, et faisait l’avant-veille partie du groupe de quelques centaines d’Israélien·nes ayant tenté de rejoindre le bourg palestinien d’Huwara, mis à feu et à sang par des colons à la fin du mois de février dernier. « Bien sûr que je m’oppose à la réforme de la Cour suprême, mais je pense que le combat premier que nous devons mener, si l’on veut sauver Israël et la démocratie, est celui à mener contre l’occupation. Mais si nous n’arrivons pas à nous débarrasser de ce gouvernement emmené par des colons extrémistes, j’envisage de partir, alors que cela fait quarante ans que je vis là. »

Départ collectif en Europe

La tentation du départ est de plus en plus répandue parmi les Israéliennes et Israéliens opposés à l’actuel gouvernement Nétanyahou. Croisée dans la manifestation de Tel-Aviv, Valérie Dahan, une Française qui travaille dans la high-tech pour une entreprise de sécurité, envisage très sérieusement de rentrer en France, alors qu’elle est installée depuis 1999 en Israël, où elle élève deux enfants adolescents. « En ce moment, autour de moi, tout le monde secoue son arbre généalogique pour savoir quel passeport il pourrait obtenir », sourit-elle.

De nombreux pays européens, notamment l’Espagne et plus récemment le Portugal, offrent en effet facilement la nationalité aux juifs qui peuvent faire valoir leurs origines, parfois à partir d’un simple nom de famille. « J’ai un collègue qui pouvait obtenir la nationalité polonaise, mais son grand-père avait interdit à toute la famille de ne jamais la demander. La famille a donc été chercher du côté de la mère, qui était éligible à la nationalité portugaise », pays dont le consulat est pris d’assaut depuis l’entrée en fonction du nouveau gouvernement Nétanyahou.

Elle explique ainsi que des garin – nom donné initialement aux « noyaux » ou « groupes » de quelques familles ou individus ayant émigré en Palestine ou en Israël après 1948 – se sont récemment mis en place pour préparer un départ collectif en Europe ou à Chypre, destination prisée car peu exigeante sur la délivrance de passeports et permettant de rester à proximité d’Israël.

Valérie aurait pour sa part une idée originale à proposer à Joe Biden, appelé à l’aide par de nombreuses pancartes dans les manifestations de Tel-Aviv : « Les États-Unis pourraient offrir aux 300 000 “hightechistes” [travailleurs de la high-tech – ndlr] que nous sommes ici un coin inhabité du Nebraska ou d’ailleurs. Et on lui construit en quelques mois une seconde Silicon Valley ! »

Si Valérie Dahan envisage de partir, c’est aussi pour une autre raison. « Je ne veux pas que mon fils serve une armée fasciste. » Or, s’il quittait Israël après ses 16 ans, il serait tenu de faire son service militaire. « À court terme, je reste optimiste sur la possibilité que ce gouvernement ne tienne pas, mais la pente à long terme est difficilement tenable si on n’est pas religieux et de droite. »

Plutôt que par une guerre civile annoncée par certains, le camp des sionistes religieux aujourd’hui au pouvoir risque de gagner la bataille sur tapis vert. Parce que les colons, et encore davantage les ultra-orthodoxes, font beaucoup plus d’enfants que les catégories sociales qui manifestent chaque samedi à Tel-Aviv et que l’équilibre démographique est de plus en plus en défaveur de ces dernières. Mais aussi parce qu’il est probable que si la situation empire, une partie non négligeable des manifestant·es feront leurs bagages.

En attendant que certain·es s’envolent sous des cieux plus démocratiques, c’est toute une partie des comptes bancaires qui s’est déjà envolée à l’étranger, ajoutant à une incertitude économique qui pourrait déstabiliser le gouvernement Nétanyahou si les manifestations n’y réussissent pas.

Joseph Confavreux

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