Édition du 22 septembre 2020

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États-Unis

Derrière la choquante victoire de Donald Trump, le poids de la démographie

On a du mal à proclamer un vainqueur après une campagne électorale si laide et aux résultats si serrés. Mais le perdant est évident, c’est la notion même d’États-Unis d’Amérique

Joël Kotkin, chroniqueur, Forbes.com, 9 novembre 2016,
traduction Alexandra Cyr

Au lieu de cela nous avons des populations et des lieux géographiques qui ne semblent pas appartenir au même pays, peut-être même pas à la même planète. L’électorat est tellement divisé que plusieurs états ont appuyé ou M. Trump ou Mme Clinton par des marges inégales. Le nord est a été solidement démocrate ; Mme Clinton y a gagné les trois quarts du vote et plus dans New-York, au Massachusetts et au Vermont. A Washington DC , où la population noire domine et où se trouvent les bureaucrates et les commentateurs, elle l’a remporté par un score d’allure soviétique : 93%.

M. Trump a gagné presque aussi facilement dans une série d’états. Au Tennessee et au Kentucky, il a raflé les trois cinquième des votes. En Virginie occidentale il a gagné la bonne moitié du vote exprimé soit plus que le candidat républicain Mitt Romney n’avait fait en 2012.

Ailleurs, le modèle habituel s’est répété. Les Démocrates ont dominé en Illinois et sur la côté ouest et les Républicains se sont maintenus dans le sud. L’élection s’est décidée comme prévu dans les États où le vote demeurait incertain : la Floride, la Caroline du nord et l’Ohio.

La révolte dans l’Amérique du centre

Les États-Unis sont un pays à multiples économies. Ceux et celles qui produisent des biens tangibles, de la nourriture, des fibres, de l’énergie et des biens manufacturés ont voté massivement pour D. Trump. Il a gagné dans pratiquement tous les États entre les Appalaches et les Rocheuses. Il ne lui a manqué que le Colorado, le Nevada et le Nouveau Mexique où la population hispanique est importante et l’Illinois, l’État du Président Obama.

C’est dans les États où l’économie énergétique est importante où la révolution de la fracturation a créé un boom de prospérité qu’on trouve ses marges les plus élevées. Généralement parlant, plus l’économie prospère grâce au carbone, plus les Républicains ont fait des gains. Ces États sont l’Ohio, le Texas, la Louisiane, le Wyoming, l’Idaho et singulièrement, la Virginie occidentale. Donald Trump y a triomphé avec 68% du vote contre 27% (pour Mme Clinton). C’est une marge remarquable. L’industrie de l’énergie pourrait bien être la grande gagnante financière de cette élection.

Le piège vert

Mme Clinton a beaucoup mis l’accent sur la nécessité de nouvelles lois en faveur du climat. Dans les priorités de l’électorat ce n’est pourtant pas très élevé. Elle l’a fait parce qu’elle voulait s’attirer le vote des environnementalistes qui risquaient de la critiquer sur sa gauche. Mais cet enjeu n’a jamais rejoint le cœur de la nation qui tend à considérer que l’atténuation des conséquences des changements climatiques leur est préjudiciable.

Cela peut s’avérer un mauvais calcul important puisque l’économie énergétique est intimement liée au secteur manufacturier. Mais, au-delà des changements climatiques cet électorat avait bien des raisons de craindre la poursuite des politiques du Président Obama. Particulièrement celles concernant les règlements et le commerce mondial. Il semble qu’ils aient été un facteur majeur dans la victoire protestataire de M. Trump dans le Wisconsin normalement modéré économiquement quoiqu’il puisse aussi être plus libéral.

D. Trump a aussi gagné, ou est arrivé bon deuxième, dans tous les États où l’industrie manufacturière traditionnelle est importante, l’Ohio, le Wisconsin, l’Indiana, l’Iowa et même le Michigan et là où le commerce est aussi un enjeu. Les électeurs-trices syndiqués-es n’y ont pas soutenu Mme Clinton comme ils et elles l’avaient fait pour M. Obama. M. Trump y a fait mieux que Mitt Romney qui était pourtant natif du Michigan. Mais le tournant le plus significatif s’est passé en Ohio que M. Obama avait conquis par 51% du vote en 2012. Cette année le candidat Trump a inversé ce résultat et gagné par 7 points.

Les États où l’agriculture est la base économique, ont subi la baisse des prix des matières premières et se sont aussi tournés vers lui.

L’électorat blanc n’est pas mort

Comme c’est souvent le cas, le facteur racial a joué un rôle majeur dans cette élection. La plupart des commentateurs-trices, particulièrement dans les médias de la côte est, ont ardemment souligné ce que CNN a appelé, « le déclin de l’électorat blanc ». C’était laisser entendre, que les « Nouveaux États-Unis » seraient une coalition de minorités, de travailleurs-euses éduqués-es et de « milléniaux ».

Il est clair que la part des minorités est appelée à grandir dans l’électorat. Elle passera de 30% aujourd’hui à 40% en 2032 puisque les décès excèdent les naissances chez les blancs. Entre 2012 et 2016 seulement, les électorats latinos et asiatiques ont progressé respectivement de 17% et 16% alors que celui de race blanche n’a avancé que d’un mince 2%.

Au Colorado, cette présence des nouvelles minorités s’est exprimée particulièrement chez les Latinos, chez les personnes éduqués-es des banlieues de Denver et les « milléniaux ».

Il se peut que ce soit une tendance du futur, mais maintenant c’est maintenant. Les sondages nationaux à la sortie des urnes montraient que D. Trump a gagné la moitié des votes des gens sans diplôme collégial. C’est équivalent avec ce que Mme Clinton a récolté chez ceux et celles qui en détiennent un, mais qu’elle a perdu au sein des diplômés-es de premier cycle universitaire qui avaient pourtant toujours voté pour les Démocrates depuis 1988. Simplement, il y a plus de diplômés-es du niveau secondaire que du premier niveau universitaire, et la majorité de ce groupe est blanche. Une certaine prospective nous permet de voir qu’il va diminuer, mais en ce moment, il peut encore déterminer le résultat d’une élection.

La victoire de D. Trump en Floride l’illustre mieux que nulle part ailleurs. C’est l’état où résident un nombre important de retraités-es de race blanche dont une partie vient des vieux états industriels.

Les Latinos sont probablement le groupe des « Nouveaux États-Unis » qui a fait la différence pour Mme Clinton non seulement au Colorado mais aussi au Nevada. Les Républicains ont payé le prix des propos outrageants de leur candidat contre l’immigration et le Mexique. Ce sont également eux qui ont déterminé les résultats serrés au Texas et en Caroline du nord et permis la victoire de Mme Clinton en Virginie. Mais, les Afro-Américains-es et les « milléniaux » ne semblent pas avoir autant participé au vote, que ce soit en nombres absolus ou en pourcentage, que ça n’avait été le cas lors de l’élection du Président Obama. Il semble que D. Trump ait fait de modestes gains dans ces groupes contrairement aux idées reçues.

Une lutte de classe

Les classes sociales ont été un facteur plus important cette année qu’elles ne l’ont jamais été dans aucune élection depuis l’époque du « New Deal ». La rébellion de D. Trump a largement navigué sur les peurs des classes moyennes et ouvrières à propos de la mondialisation, de l’immigration et de la culture des élites « progressistes ». Bill Clinton comprenait cela mieux que son épouse.

Donald Trump doit sa victoire à ce qu’un écrivain a nommé « les laissés-es pour compte ». Les commentateurs-trices peuvent bien les traiter de pitoyables et d’affligeants-es, il n’en reste pas moins que leurs doléances sont réelles ; leurs revenus et leur espérance de vie ont diminué. Comme Thomas Frank l’a écrit, ils et elles ont pris conscience que les Démocrates étaient « passé du parti de Decaturi au parti de Martha’s Vineyardii ».

Beaucoup de ces électeurs-trices ont été démocrates dans le passé et se sentent trahis-es. Cela inclut une large partie de la classe moyenne dont la fureur explique beaucoup ce qui s’est passé le soir du 8 novembre. D. Trump a réussi à mieux capter l’humeur de cet électorat que ne l’avait fait M. Romney qui avait réussi à gagner la couche sociale qui gagne entre 50,000$ et 90,000$ par une mince marge de 52%. Les premiers résultats de l’élection de cette année montrent que D. Trump a fait mieux au sein de cet électorat.

Mais, ceux et celles qui gagnent 100,000$ et plus, les possédants-es, semblent avoir afflué vers les Démocrates. C’est la première fois que les « riches » ont voté contre les Républicains depuis la débâcle de B. Goldwater en 1964. M. Obama avait mieux fait que son adversaire chez les possédants-es en remportant 8 des 10 comtés les plus riches du pays en 2012. Dans tous ces comtés, cette année, Mme Clinton a fait encore mieux.

Qu’est-ce que cela signifie pour la traditionnelle classe moyenne des États-Unis dont l’ampleur diminue depuis une génération ? Le Centre de recherche Pew souligne que si elle a longtemps été la majorité, ce n’est plus le cas. Ce sont les plus basses et hautes classes qui, ensemble, dominent. Malgré tout, comme ce qui est advenu dans la population anglaise, la classe moyenne américaine a montré qu’elle n’était pas prête à envisager sa disparition.

Et maintenant ?

Étant donné la nature imprévisible de Donald Trump, il est difficile de dire ce qu’il va faire. Personnellement, comme homme d’affaire, il a subi l’opposition de sa propre classe. Mme Clinton a largement récolté plus d’appuis des grandes entreprises et de l’élite des affaires. Dans une primaire de multimillionnaires, Mme Clinton aurait gagné par 20 points.

Pour les industriels-les de Wall Street, de la Silicon Valley et d’Hollywood, proches de M. Obama et des Clinton, la position actuelle est d’observer de près le déroulement de la nouvelle situation en toute discrétion. La nouvelle administration devrait être sensible au maintien de leurs avantages grâce à l’évitement fiscal. Les fusions d’entreprises, une autre forme d’inflation des actifs, vont continuer tel qu’elles, particulièrement dans le secteur des technologies et des médias.

L’enjeu majeur pour le nouveau Président, (je ne peux pas croire que j’écrive cela), ne sera pas tant de punir ses ennemis, mais bien de garder le lien étroit qu’il a développé avec son électorat largement de la classe moyenne, des banlieues, des petites villes et de race blanche. Il ne fait pas partie de son monde mais il est devenu Président grâce à lui. S’il s’installe dans son rôle de réformateur radical, il pourra avoir un apport positif. Par exemple, en diminuant les écarts d’imposition, en restaurant le fédéralisme, en saisissant les avantages de la révolution énergétique et en améliorant l’état de préparation des armées.

Reste à savoir s’il le fera, s’il en sera capable. Une administration H. Clinton aurait été plus sûre et prédictible mais ne se serait pas attaqué à ce qui a fait que les Américains-es se sont tournés-es vers ce pédant et bizarre politicien. Maintenant, D. Trump doit se hisser à la hauteur de ses promesses pour rétablir la confiance du pays en lui-même. Et à nous tous et toutes de nous assurer que tout est fait en respect de la Constitution et de la décence.

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