Édition du 27 septembre 2022

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Arts culture et société

Don’t Look Up : impuissants face au désastre climatique

La sortie de la comédie satirique d’Adam McKay, Don’t look up : Déni cosmique, a généré un vif débat qui oppose deux camps : ceux et celles qui l’ont adorée et ceux et celles qui manifestent un regard plus critique et détaché. Si tout se discute, nous rejetons par contre la position exprimée par le réalisateur sur les réseaux sociaux pour qui les personnes n’ayant pas apprécié l’œuvre seraient insensibles à la crise climatique.

Hebdo L’Anticapitaliste - 597 (06/01/2022)

Par Hélène Marra

Film étatsunien d’Adam McKay, Netflix, 2h25 min, sorti le 24 décembre 2021.

Tout en traitant d’une façon originale le thème du climat, le film n’est pas simple à digérer car il place le spectateur dans une position d’impuissance et d’inertie qui se heurte à l’accélération technologique et sociale (1).

Et si nous avions 6 mois et 14 jours pour sauver le monde ?

Superproduction Netflix dotée d’un budget de 75 millions de dollars, ce cadeau empoisonné est sorti sur la plateforme le 24 décembre 2021. Son intérêt principal réside dans sa capacité à mettre en scène, d’une façon caricaturale, l’inaction et l’indifférence des puissants face à l’urgence du réchauffement climatique. Pour véhiculer son message de dénonciation, le réalisateur, inspiré par un tweet du journaliste David Sirota ayant co-écrit le film, choisit la métaphore de la comète, un danger imminent qui s’apprête à détruire la planète et à mettre fin à notre espèce. Contrairement à celui dont on a disposé à partir des premières alertes lancées par les scientifiques et les mouvements sociaux depuis un demi-siècle, le temps du récit est très court : six mois et 14 jours. Un astronome et sa doctorante (interprétés par un talentueux Leonardo DiCaprio et l’actrice Jennifer Lawrence) en font la découverte et essaient d’alerter le monde politique et les médias. Ils se retrouvent toutefois engloutis par la spirale de l’infotainment et de la politique­-spectacle, et doivent composer avec le pouvoir des mastodontes de la high-tech qui, comme les Gafam, orientent les décisions des États.

Les coups de gueule des deux scientifiques dans les médias ne serviront à rien car leur monde se dirige progressivement et inexorablement vers l’apocalypse.

Une critique sévère de la politique américaine et des médias

Cible principale du réalisateur, la société étatsunienne devient le symbole du déclin politique et culturel de notre temps. Les médias audiovisuels (la vedette de la télé est interprétée par Cate Blanchett) produisent du pur divertissement pour endormir les masses et empêcher l’émergence de l’esprit critique. Le rire et la légèreté remplacent la vérité de la réalité en produisant un discours consensuel et optimiste qui évacue toute aspérité et tout conflit. La critique des médias s’élargit également à la presse où la recherche de l’audience et la logique de l’économie du clic se substituent au véritable travail d’enquête journalistique. Le potentiel des nouvelles est donc mesuré à partir des phénomènes de buzz et de circulation sur les réseaux sociaux.

La mise en cause la plus puissante concerne toutefois la sphère politique. Absorbée par les affaires et totalement centrée autour de la construction de sa communication politique, la présidente, interprétée par Meryl Streep, ne semble pas être très concernée par le problème de la comète. Une fois les données confirmées par la communauté académique, elle se voit tout de même obligée à agir. Elle profite alors de la situation pour construire une campagne qui rappelle le « Make America Great Again » de Donald Trump.

La main destructrice du marché

Le lancement spatial d’un héros suprémaciste pour sauver la patrie est bloqué suite aux recherches effectuées par l’entreprise de Peter Isherwellpar, une sorte d’hybride entre Jeff Bezos et Steve Jobs dans lequel la philosophie new age se mêle aux principes du marché libéral. C’est alors ce prophète techno-utopiste, ayant été également le plus gros donateur de la campagne présidentielle, qui se retrouve à diriger un deuxième programme de sauvetage contournant les processus de la science et prétendant extraire de la comète des précieux minerais nécessaires à la fabrication des produits technologiques. Le plan est fatalement destiné à échouer, montrant la nature destructrice et mortifère du capital et l’incapacité des puissants de la terre à répondre aux crises et aux désastres produits par ce mode de production.

Bien qu’elle ne soit pas abordée d’une façon explicite (et c’est dommage), le film montre la centralité de la dimension politique et l’absence d’une véritable neutralité et linéarité dans le progrès technologique et scientifique. L’un comme l’autre s’inscrivent dans les rapports de forces de la société capitaliste.

« Il ne nous reste plus qu’à pleurer »

Dans son pessimisme fataliste, le film ne fait pas réellement rire et, tout en soulevant le débat, il n’encourage pas l’émergence d’un véritable activisme environnemental et anticapitaliste.

Il transmet, peut-être sans vraiment le vouloir, un sentiment d’impuissance et d’immobilisme face à la catastrophe. Il semble en effet plus facile d’envisager la fin du monde que de prévoir un changement social radical.

Dans le scénario, la grande absente est la société ainsi que ses forces de résistance organisée. Il n’y a que des individus qui agissent de façon solitaire en générant des likes. Le mécontentement s’exprime uniquement à travers les formes de représentation viables dans « la société du spectacle ». La résistance devient donc elle-même un spectacle qui perd tout contact avec son référent réel : les deux mouvements Look Up et Don’t Look Up, médiatisés par les technologies, sont incarnés par des stars censées inspirer une foule peu imaginative et toujours placée dans une posture passive.

Le mécontentement social s’exprime alors sous la forme de l’émeute et du pillage, il renvoie à une modalité d’action irrationnelle se propageant dans l’espace de la ville sans générer des sujets politiques organisés et capables de modifier le cours des événements.

Cela contribue à frustrer les spectateurEs, catapultés dans un univers qui est trop loin de la dystopie pour générer la critique et trop proche de la réalité pour en construire une satire efficace.

1. Hartmut Rosa, Accélération, Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011.

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