Édition du 28 mars 2023

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Afrique

Égypte – La révolution s’organise

Mahienour al-Massry est une jeune militante d’Alexandrie. Elle a débuté l’activité politique dans le mouvement Kifaya en 2006, puis a rejoint les Socialistes révolutionnaires en 2008.

Sous quels angles la politique du conseil militaire est elle contestée en ce moment  ?

Ce sont les généraux qui ont intérêt aux accords de Camp David et aux financements américains. Et ce sont aussi des hommes d’affaires, ils possèdent une partie de l’Égypte, or ni les petits officiers ni les soldats n’en profitent. Le 9 avril, on était très nombreux dans les rues, au Caire comme à Alexandrie et des fissures sont apparues dans l’armée. Le fait que des jeunes de l’armée aient rejoint les manifestants place Tahrir montre que le sentiment d’oppression et d’injustice est là. Ils n’en parlaient pas jusque-là, pas plus que le peuple égyptien avant que cela prenne une forme de révolution.

Un point méconnu est que la première fois que des chars de l’armée sont apparus au début de la révolution, les gens les ont attaqués ! Il n’y avait pas cette ligne rouge au sujet de l’armée.

Où en est la grande mobilisation ouvrière qui a précédé et succédé la chute de Moubarak ? Et le processus d’organisation indépendante des travailleurs ?

Jusqu’au 9 février, les travailleurs participaient en tant qu’individus, puis les grèves on commencé et, sans avoir été la base de la révolution du 25 janvier, ils ont accéléré le processus et mis fin au gouvernement, alors que la bataille devenait difficile.

Maintenant le conseil militaire craint les grèves et leur généralisation qui pourraient poursuivre les revendications qui étaient les nôtres pendant la révolution.

En ce moment les grèves ont ralenti, on en est davantage à la phase de la construction des syndicats et ce n’est pas une mauvaise chose. Des syndicats indépendants se créent dans les secteurs les plus divers : par exemple des artisans se réunissaient il y a trois jours pour parler de la création d’un syndicat ou encore les ingénieurs du secteur pétrolier.
C’est la preuve que, dans les dernières années, ce n’était pas de l’indifférence chez les travailleurs, mais de la patience.

Quelles sont les spécificités d’Alexandrie du point de vue du mouvement et du réseau politique en son sein ?

Alexandrie est une ville de pêche, mais aussi industrielle avec une tradition qui remonte au début du xxe siècle. C’est la première ville pour les Frères musulmans, et les Salafistes sont très nombreux. Il y a aussi un fort mouvement de jeunes qui a débuté avec Kifaya et s’est développé avec le drame de Khaled Saïd (en juin 2010).

Avant cela, on pensait globalement que si tu n’es pas impliqué en politique, ni trop religieux, ni trop pauvre, le système ne te fera rien.

Or Khaled Saïd était tout cela, et pourtant la police l’a tué. Cela a impliqué beaucoup de gens, tout particulièrement de la classe moyenne. Jusque-là quand il y avait 100 personnes dans une manifestation c’était un grand succès, et on a atteint 6 000 personnes. Le jour où la photo de Khaled Saïd est sorti sur Internet, des jeunes se sont rassemblés devant la section de police, prêts à faire face.

La différence à Alexandrie c’est que les jeunes dominent le mouvement. Des Frères musulmans à nous en passant par les libéraux, on travaille ensemble tout en gérant nos différences. Ainsi on a créé en mai 2010 un bureau de coordination1 et tous les membres ont entre 15 et 33 ans. On est un petit nombre donc on a besoin les uns des autres, mais on n’efface pas les différences idéologiques pour autant, on débat en permanence. On a travaillé comme ça jusqu’à la révolution, ou plutôt l’étape révolutionnaire. Et à partir du 25 janvier, mais plus sérieusement à partir du 27, c’est ce groupe qui a organisé le mouvement à Alexandrie.

Après cela des problèmes sont apparus avec les Frères musulmans pour leur orientation réformiste, et puis avec la constitution2. Plus encore au sujet de la prise de la Sécurité nationale3. On s’est retrouvés avec des jeunes militants du mouvement, la gauche et les Salafistes, sans libéraux, et les Frères musulmans ont refusé de participer. Ils sont néanmoins un bout de la révolution, il serait faux de le nier, comme de nier qu’ils participent à la contre-révolution maintenant.

Où est-ce que vous, les Socialistes révolutionnaires, intervenez ?

Les syndicats indépendants sont une base de notre programme, on pense qu’il n’y aura pas de véritable changement sans que les travailleurs soient libérés de la domination de l’État dans leurs organisations.

Ensuite il y a les comités populaires de défense de la révolution4, qui tirent leur origine des comités de défense de quartier. Après l’étape révolutionnaire, les jeunes, qui étaient restés ensemble pendant toute cette période, ont vu que leur rôle était aussi politique. Ces comités sont des moyens pour porter la voix et fourniront des candidats pour les élections municipales ou locales. Ils organisent aussi un groupe de défense des manifestations.

Dans les deux cas, ce ne sont pas des organisations socialistes mais on y pratique une démocratie par en bas, on conjugue des revendications démocratiques et sociales. Ainsi s’il y a un nouvel ébranlement, on aura des outils pour obtenir des victoires pour le peuple, ce qui a manqué pendant la révolution.

Propos recueillis par Melanie Souad.

Notes

1. Composé des Frères musulmans, al Ghad, le parti al Gabha, le Mouvement du 6 avril,
Al Karama, la Justice et la liberté, Al Hachd (mouvement populaire démocratique) et les Socialistes révolutionnaires.

2. Les Frères musulmans se sont alliés au conseil militaire pour soutenir le oui aux amendements constitutionnels, contre la gauche et une partie des libéraux.

3. Le 4 mars, le bâtiment de la Sécurité nationale à Alexandrie a été pris d’assaut par les manifestants, ouvrant la vague dans le pays.

4. Il y a 40 comités de 7 à 8 personnes chacun à Alexandrie.

Mahienour al-Massry

Jeune militante d’Alexandrie, elle a rejoint les Socialistes révolutionnaires en 2008.

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