Édition du 31 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis : des élevages malades du productivisme

L’association américaine Natural Ressources Defense Council a révélé dans un rapport publié le 27 janvier dernier des documents internes de la Food and Drug Administration (FDA) qui montrent un recours généralisé et incontrôlé à des antibiotiques dans les élevages industriels américains, afin de stimuler la croissance du bétail. Des faits révélateurs d’une civilisation capitaliste malade de sa croissance.

L’usage dévoyé des antibiotiques

Ces documents internes, disponibles ici, dévoilent que de 2001 à 2010, pendant dix ans, l’administration de la FDA, chargée entre autres missions d’assurer la sécurité alimentaire, a mené des études sur 30 additifs alimentaires à base d’antibiotiques pour en évaluer la sécurité et les risques sanitaires.

Résultat : 18 d’entre eux comportent un « risque élevé » de contamination des hommes par le biais d’une consommation de viande, d’un contact avec les animaux ou par la dissémination dans l’environnement de bactéries infectieuses résistantes aux antibiotiques. Les 12 autres présentent des données insuffisantes et leur sûreté reste à prouver. Malgré ces risques sanitaires élevés, l’agence américaine a maintenu l’autorisation de ces antibiotiques dans les élevages américains.1

Des risques sanitaires mondialisés

Certains penseront, un peu trop facilement, que c’est là un problème américain puisqu’ailleurs, au Canada ou bien en Europe, la régulation sur la sécurité alimentaire serait plus stricte. C’est oublier cependant que les bactéries se moquent des frontières plus que jamais à l’heure de l’échange généralisé entre les différentes parties du monde. N’en déplaise aux partisans des frontières nationales, la grippe porcine issue des élevages mexicains en 20092, tout comme la grippe aviaire originaire de l’Asie du Sud-Est (diffusée vers l’Europe, la vallée du Nil, l’Asie centrale et l’Afrique de l’Ouest entre 2003 et 2007), démontrent en pratique que ces questions sanitaires sont des problèmes mondiaux. Ce qui se déroule dans les élevages industriels de Chine, des États-Unis ou du Mexique constitue donc une question politique qui nous concerne tous.

La crise de la relation métabolique homme/nature

L’enjeu sanitaire est d’ailleurs de taille. L’utilisation massive d’antibiotiques dans l’élevage tue chaque année 23 000 Américains en raison d’infections causées par des bactéries résistantes aux antibiotiques telles que les staphylocoques et les salmonelles.3 Deux millions d’Américains en tombent malades chaque année.

Au cœur de ces risques gît une crise « écologique » profonde, celle de la relation que partage l’homme avec la nature. Placé devant la nécessité de trouver des ressources alimentaires pour une population mondiale croissante et de plus en plus urbaine (et donc ayant une consommation alimentaire plus occidentalisée), le capitalisme intensifie sans cesse la production agricole pour en accroître les rendements à l’aide de différents « intrants ». Les antibiotiques étudiés par la FDA viennent donc s’ajouter à une longue liste de pesticides, insecticides, additifs et engrais devenus des piliers de l’agriculture productiviste au fil des différentes vagues de « modernisation » agricole dans les différentes parties du monde depuis les années 1950. Pour accroître les rendements de la production dans les élevages, les exploitants s’immiscent ainsi jusque dans les rythmes de croissance et les paramètres biologiques du vivant pour adapter ce dernier à leur impératif de profit et à la production/consommation de masse.

Il en découle des risques sanitaires accrus, amplifiés ensuite par l’intégration planétaire des économies et des sociétés. A titre d’exemple, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), branche de l’ONU, craint la mutation du virus H5N1 de la grippe aviaire en agent pathogène transmissible d’homme à homme. Une telle mutation entraînerait selon ses experts un accroissement de la mortalité mondiale de 40 à 50 millions de morts, similaire à l’ampleur de la « grippe espagnole » de 1918-20.

Leçons politiques d’une crise écologique

Certains courants écologistes comme la deep ecology offrent une lecture de ces faits marquée par le catastrophisme. Nous serions condamnés selon eux à vivre des catastrophes apocalyptiques dans les décennies à venir, semblables à la Grande peste de 1348-1351 qui a décimé entre le tiers et la moitié de la population européenne.

En rupture avec de telles perspectives qui neutralisent la capacité de penser et d’agir sur la crise écologique en cours, l’écosocialisme tente au contraire de saisir ses aspects politiques. Si le capitalisme a permis depuis la révolution agricole du Nord-Ouest de l’Europe au XVIIIe siècle des progrès certains dans la capacité des hommes à se nourrir, tout semble indiquer aujourd’hui qu’il a atteint un plafond historique.

Il y a d’une part ce milliard d’hommes, de femmes et d’enfants pauvres qui souffrent de la faim à l’échelle planétaire, et ce, en dépit des capacités productives excédentaires de l’agriculture productiviste. Jean Ziegler souligne à juste titre dans Destruction massive (2011) que nous avons aujourd’hui la capacité de nourrir presque deux fois la planète entière (12 milliards d’hommes).

D’autre part, le productivisme agricole suscite comme le montrent les documents de la FDA et les analyses de l’OMS de nouveaux risques sanitaires mondialisés. Mettre un frein à la course aux profits dans l’élevage, contraindre les firmes de l’agrobusiness et les grands exploitants au respect de la nature et du vivant, interdire le détournement des médicaments par les politiques productivistes, voilà autant d’axes esquissés par l’écosocialisme pour répondre à cette dimension de la crise écologique.

Comme le rappelle la déclaration de Cochabamba de 2010 : « L’humanité est aujourd’hui à la croisée des chemins : poursuivre sur la voie du capitalisme, de la mise à sac et de la
mort ou emprunter le chemin de l’harmonie avec la nature et du respect de la vie. »4


Illustration : photographie intitulée « More » de Marika Zisyadis, album « ENTRE-DEUX ». Source : luttes.ch

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