Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

La communauté juive ukrainienne et la guerre

La communauté juive est une partie intégrante et organique de la nation politique ukrainienne multiculturelle.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Le général et le spécifique

Avec le début de l’invasion russe à grande échelle, les Juifs ukrainiens ont été des victimes de la guerre, des personnes déplacées à l’intérieur du pays, des réfugiés, des volontaires, des soldats, des héros de la résistance, comme tous les autres citoyens de leur pays. La Russie cherche à soumettre ou à tuer (ou les deux) les Juifs ukrainiens non pas parce qu’ils sont Juifs, mais parce qu’ils sont ukrainiens.

Dans la confrontation actuelle, les questions d’ethnicité, de religion et de langue de communication quotidienne passent au second plan. Il est peu probable que ses origines juives (et son éducation dans une famille russophone) aient eu un quelconque effet sur le comportement politique du président ukrainien Volodymyr Zelenski, qui a fait preuve d’une détermination et d’un courage qui lui ont valu le respect du monde entier. Face au défi de survie de la nation, la seule chose qui compte vraiment est le choix de l’identité civique. Le violent « plébiscite quotidien » informel, auquel tout le pays participe depuis le 24 février, démontre de manière éloquente que les Juifs, comme la majorité de la population, s’associent clairement à la nation civique ukrainienne, à ses symboles politiques, à la souveraineté de son État et à son intégrité territoriale.

Dans ce contexte, il n’est peut-être pas tout à fait juste de se concentrer spécifiquement sur la situation de la communauté juive en Ukraine. Les Juifs ne souffrent pas plus que tous les Ukrainiens et ne font pas preuve de moins d’héroïsme que les autres.

Cependant, il existe encore quelques particularités. Il existe une mémoire historique particulière qui apporte certainement des nuances quant à la perception de ce qui se passe. La vie de chaque personne est unique et inestimable, mais on ressent une douleur et une amertume particulières lorsqu’on apprend qu’un ancien prisonnier d’un camp de concentration nazi est mort dans le bombardement de Kharkiv, et qu’une femme respectable, qui avait caché des Juifs pendant l’occupation nazie, est morte dans la prise de Marioupol. Un infernal symbolisme a résonné dans les attaques à la roquette russes sur Babi Yar à Kyiv et Drobitsky Yar de Kharkiv, sites des fusillades massives de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Le mémorial de l’Holocauste en ruine, situé dans la banlieue de Kharkiv, est devenu l’un des symboles visuels reconnaissables de l’agression russe, au même titre qu’un immeuble d’habitation endommagé par une bombe à Borodyanka ou le théâtre de Marioupol.

Ce ne sont pas seulement les émotions qui ajoutent une spécificité à la perception « juive » de la guerre. Il existe également des caractéristiques objectives qui distinguent la situation de la communauté juive de celles de la société dans son ensemble. Je vais essayer de les analyser brièvement.

Pertes

La fin de la guerre est terriblement lointaine, et il est encore difficile d’imaginer l’ampleur des dégâts qui résulteront de la folie du chef du Kremlin. L’économie ukrainienne, même si elle est inévitablement différente de celle d’avant la guerre, sera reconstruite sur plusieurs années (ou plutôt décennies) avec l’aide de la communauté internationale. Les villes détruites peuvent être reconstruites – nous espérons tous qu’elles seront encore plus belles et plus confortables qu’auparavant pour une vie épanouie.

Parmi les infrastructures ukrainiennes endommagées pendant la guerre figurent d’importantes installations de la communauté juive. Alors que la synagogue de Kharkiv, qui a souffert des bombardements, peut être restaurée avec relativement peu de travaux, l’ancienne synagogue et le nouveau centre communautaire de Marioupol sont complètement détruits et ne peuvent être reconstruits (et le sud de l’Ukraine doit d’abord être libéré des occupants). Les synagogues ont été endommagées par des tirs de roquettes non seulement dans les villes de la ligne de front, mais aussi à Chortkov, dans la région de Ternopil, à l’ouest du pays, à une centaine de kilomètres de la zone de combat. Les missiles et les obus russes ont fait des ravages dans les cimetières juifs des régions de Kyiv, d’Odessa et de Soumy. Pour la tradition religieuse juive, qui est extrêmement respectueuse de ses morts, c’est extrêmement douloureux. Mais nous devons admettre que, dans l’ensemble, aucun dommage vraiment irréparable n’a été causé au patrimoine culturel matériel juif.

Mais outre les dommages causés aux infrastructures et au patrimoine culturel, la communauté juive d’Ukraine subit également des pertes irréparables. Avant tout, bien sûr, il y a les vies humaines détruites et mutilées, que personne ne pourra jamais voir revenir. Mais au-delà de cela, il y a les pertes pour la société dans son ensemble, et pour la communauté juive en tant que collectivité également.

L’offensive militaire a contraint des millions d’Ukrainiens à fuir leurs foyers. Les Juifs ukrainiens, comme tous les autres citoyens du pays, ont été plongés dans ce flux à grande échelle de déplacements forcés à l’intérieur du pays et de fuite à l’étranger. Des camps ont été mis en place dans les pays voisins avec le soutien de l’agence juive Sokhnut et d’autres organisations pour fournir aux réfugiés l’assistance nécessaire – et ensuite les emmener en Israël.

Cependant, il y a une grande différence entre les Juifs et les autres réfugiés ukrainiens à l’étranger. Contrairement aux autres Ukrainiens, les Juifs ont un État qui est prêt non seulement à les aider et à les accepter immédiatement, mais aussi à leur donner la citoyenneté. Les exigences en matière de documents d’identité et de rapatriement ont été simplifiées et le processus de délivrance des passeports israéliens a été accéléré. Les services de l’État israélien s’efforcent de soutenir les nouveaux immigrants (« olim », comme on les appelle en hébreu), qui ont souvent tout perdu dans leur pays d’origine, et de les intégrer dans la société israélienne.

Plus de 15 000 personnes originaires d’Ukraine ont profité de cette opportunité et ont été accueillies en Israël au cours des seuls deux premiers mois et demi de la guerre (malheureusement, je ne dispose pas de données plus récentes). Si l’on considère que le dernier recensement a enregistré il y a un peu plus de 100 000 Juifs en Ukraine, il s’agit d’un pourcentage significatif (même si l’on considère que le recensement a été effectué il y a plus de vingt ans, et que depuis lors, compte tenu des tendances démographiques évidentes, ce nombre n’a fait que diminuer). Bien entendu, tous les réfugiés ukrainiens ne retourneront pas en Ukraine depuis les pays qui leur ont offert un abri temporaire. Certains n’ont nulle part où revenir – leur maison a été détruite. Certains ne voient pas l’intérêt d’attendre, pendant une durée inconnue, la fin des combats dans leur région. Si la maison de quelqu’un est occupée, qui sait quand et comment la guerre se terminera et s’il pourra un jour revenir ? Même si les combats se terminent maintenant, la Russie en tant que menace existentielle ne va pas disparaître. Pendant ce temps, la vie continue comme d’habitude, les enfants ont été scolarisés dans de nouvelles écoles en septembre, les gens apprennent des langues et trouvent des emplois, c’est normal. Pourtant, la grande majorité des Ukrainiens vivent dans l’espoir d’un retour. Les nouveaux rapatriés d’Ukraine en Israël se trouvent dans une position fondamentalement différente. Leur nouvelle patrie est en passe de devenir leur nouvelle maison pour toujours. Que Dieu accorde à ces personnes une intégration réussie dans la société israélienne et tous nos vœux de réussite. Pour cette population, il s’agit évidemment de la meilleure option possible dans les circonstances actuelles. Mais il est d’ores et déjà clair que la communauté juive ukrainienne a subi, du fait de l’émigration due à la guerre, une perte disproportionnée par rapport à la société ukrainienne dans son ensemble.

Exodus. Ce mot peut être utilisé pour décrire ce qui se passe actuellement dans la communauté juive ukrainienne. En effet, l’ampleur de l’émigration juive d’Ukraine a pris un caractère qui rappelle l’époque de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, une vague d’émigration vers Israël, l’Allemagne et les États-Unis avait déjà chassé un nombre important de Juifs d’Ukraine. Ce phénomène est entré dans l’histoire du judaïsme sous le nom de Grande Aliyah (aliyah est le terme hébreu pour l’im- migration en Israël). Mais ce qui se passe aujourd’hui présente de nombreuses différences avec le processus d’il y a trente ans. Contrairement à la génération de leurs parents qui rêvaient de fuir l’Union soviétique, les milliers de Juifs ukrainiens qui font leur aliyah aujourd’hui n’avaient aucun désir d’émigrer il y a encore six mois. Et à l’époque, la taille de la communauté dans le « pays d’origine » [l’URSS] était encore importante, même après que la vague d’émigration se soit calmée.

Aujourd’hui, elle s’est réduite à un minimum critique. Dans de nombreuses villes, même relativement grandes, après la guerre [Seconde Guerre mondiale], en particulier dans le sud et l’est du pays, les communautés juives ont cessé tout simplement d’exister. De l’extérieur, on pourrait avoir l’impression que la communauté juive ukrainienne pourrait tout simplement « s’épuiser » dans un avenir très proche. Il y a trente ans, une blague disait que la dernière personne à partir devait se souvenir d’éteindre les lumières de l’aéroport derrière elle. Sous une forme modifiée, adaptée à l’absence de trafic aérien et à la nécessité de traverser la frontière polonaise, hongroise, roumaine ou moldave sur le chemin d’Israël après un long et fatigant voyage, cette blague est toujours en cours aujourd’hui.

Bien sûr, ce n’est pas tout à fait vrai. La démographie des Juifs ukrainiens subira des changements, mais la communauté ne sera pas vidée au sens propre du terme. Elle restera en tout cas l’une des plus grandes (probablement après celle de la Hongrie) et des plus visibles d’Europe de l’Est.

Mais outre les indicateurs quantitatifs, il existe également des indicateurs qualitatifs. Un aspect qui n’est presque jamais mentionné est la diversité ethnoculurelle de la communauté juive ukrainienne. Outre les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est, deux autres groupes communautaires uniques se sont formés au Moyen Âge et à l’époque moderne sur le territoire de l’Ukraine. Il s’agit des Karaïtes de Crimée-Halice (Europe de l’Est) et des Krymchaks. Ces groupes, comme les Ashkénazes, avaient une culture et des traditions qui leur étaient propres. Formés dans l’environnement de la population musulmane du sud de l’Ukraine, ils parlaient des dialectes juifs des langues turques. Les Karaïtes sont également connus pour se distinguer de la plupart des Juifs par leur tradition religieuse – ils ne reconnaissent pas l’autorité du Talmud comme équivalente à celle de la Torah.

Le caractère unique de ces petits groupes juifs est tel que l’année dernière, l’Ukraine leur a accordé légalement le statut de peuples indigènes – avec les Tatars de Crimée. Ce fait n’a pas été réellement mesuré par la communauté internationale, mais ce geste est loin d’être anodin. Dans quel autre pays du monde de petits groupes juifs autochtones se sont- ils vu accorder ce statut spécial protégé de peuple autochtone ? Et en Ukraine, sur les trois peuples autochtones officiellement reconnus, deux sont des groupes ethnoculturels juifs. Cette situation est unique et mérite d’être reconnue.

Cependant, les membres non assimilés de ces communautés n’ont pas eu la chance de vivre sur leurs territoires qui sont devenus des zones d’hostilités intenses au cours des trois derniers mois (et également en Crimée, qui a été occupée il y a huit ans). La communauté karaïte de Marioupol a été dispersée, partiellement déportée en Russie et a cessé d’exister en tant que groupe. La seule synagogue karaïte du pays à Kharkiv a été fermée et le bâtiment lui-même a été endommagé à la suite de bombardements. Le chef de la communauté karaïte de Kharkiv fait partie des nombreux déplacés.

Il n’y pas eu que des pertes matérielles pendant la guerre. La communauté juive ukrainienne subit des pertes irréparables. Un élément unique de la mosaïque de la diaspora juive mondiale est détruit sous nos yeux.

L’efficacité de la communauté juive

Mais au-delà des pertes, aussi « normales » qu’elles puissent paraître au cours d’une guerre d’une telle ampleur, je voudrais souligner quelques aspects posi- tifs importants. Dans des circonstances extrêmes, la communauté juive a prouvé qu’elle était une partie visible et active d’une société civile ukrainienne très développée et forte.

Parmi les divers mouvements juifs en Ukraine, le judaïsme réformé (ou progressiste) n’a jamais occupé une position dominante (contrairement, par exemple, à l’Amérique du Nord). Celui-ci tend à mettre l’accent sur la dimension éthique de la religion. En Occident, le réformisme juif a créé une base conceptuelle solide pour justifier la nécessité d’une participation juive active dans la société, notamment dans le travail social, la charité et la lutte contre l’injustice. Bien que n’ayant pas été auparavant encline à conceptualiser la valeur de ses propres activités sous l’angle de ce concept de « réparation du monde » social, le tikkoun olam, la communauté juive ukrainienne s’approche en fait aujourd’hui de l’incarnation de la communauté idéale des penseurs réformistes.

Au cours des premiers mois de la guerre, on a vu chaque jour beaucoup plus de personnes dans les synagogues et les centres communautaires juifs de Kyiv lors des fêtes juives les plus importantes. Il ne s’agissait pas d’une question de religiosité naturellement accrue face à une époque pleine de défis existentiels. Au contraire, la fonction religieuse de la communauté juive en Ukraine a plutôt été reléguée au second plan. La fonction sociale, qui, en fait, a toujours été importante pour elle, est passée au premier plan. Il suffit de dire qu’en mars, la Fédération des communautés juives d’Ukraine, la plus grande association de communautés du judaïsme orthodoxe (principalement des hassidim de l’obédience Habad-Loubavitch), a émis un ordre pour que les rabbins ne ramassent pas les téléphones portables le jour du sabbat. Cette violation de l’une des interdictions les plus habituelles concernant l’observation du sabbat a été justifiée par la nécessité d’aider les gens et de sauver des vies humaines (le principe de pikuach nefesh [1]). Il est évident que les gens ne peuvent pas appeler un rabbin le jour du sabbat que dans une situation de besoin urgent – et tout aussi évident que de telles prescriptions sont loin d’être évidentes dans une situation de guerre. Ce n’est qu’un petit exemple, presque curieux, mais très typique de la façon dont la communauté a réagi de manière appropriée et flexible aux circonstances d’urgence.

Bien sûr, les changements dans la vie communautaire sont de nature beaucoup plus sérieuse. De no breuses infrastructures communautaires juives sont devenues des centres humanitaires polyvalents. Bien sûr, dans les villes où il n’y a pas de bombardements permanents et où les circonstances le permettent, de la nourriture, des médicaments et d’autres biens sont acheminés en permanence, souvent achetés et apportés par les membres des communautés juives des pays européens. Les envois sont déchargés, triés, distribués aux personnes dans le besoin ou expédiés plus loin. En règle générale, ils sont envoyés dans les régions dans le besoin, qui sont les plus proches de la zone de combats intenses ou dans des endroits où des combats ont eu lieu récemment. Mais l’aide humanitaire est également distribuée dans le voisinage, pour aider les personnes âgées ou malades qui sont seules et dans le besoin, sans soins appropriés ou sans l’aide de parents et d’amis qui sont partis au front ou qui se sont déplacés plus à l’ouest, dans des régions plus sûres ou hors d’Ukraine.

Ici même, dans de nombreux centres communautaires juifs, les personnes dans le besoin reçoivent des soins médicaux, un soutien psychologique, de la nourriture et souvent un abri. Il s’agit principalement de personnes déplacées d’un territoire occupé ou d’une zone de combats intenses. Beaucoup n’ont pas de vêtements, pas de vêtements d’enfants et parfois pas même de documents officiels. Ils ont été forcés de fuir sans rien. Beaucoup d’entre eux n’ont plus de maison.

De nombreuses personnes déplacées, notamment les personnes âgées seules et les personnes à mobilité réduite, ont dû être aidées physiquement pour assurer leur évacuation. Les organisations communautaires juives, en particulier l’Association des communautés et organisations juives d’Ukraine (Vaad Ukraine [2]), ont fait un effort particulier pour organiser et fournir toute la logistique nécessaire à l’évacuation de la zone de guerre des civils qui en avaient besoin. De nombreuses personnes ont été évacuées par la communauté juive de villes dont les noms peuvent être entendus chaque jour dans les rapports provenant du théâtre des hostilités, par exemple, lors de la prise d’assaut de Roubijne, dans l’oblast de Louhansk, prise sous le feu. Vaad a pu organiser même l’évacuation des personnes à mobilité réduite de manière rapide et efficace.

Ces derniers mois, la ligne de front s’est relativement stabilisée et le flux de personnes déplacées commence à faiblir. Dans les zones libérées du nord-est, la vie reprend son cours normal, et la nécessité de fournir d’urgence des produits de première nécessité dans les villes isolées devient moins urgente. Il va sans dire que la communauté juive aide les personnes dans le besoin, quelle que soit leur origine ethnique ou religieuse.

La société ukrainienne a répondu à une pression sans précédent venue de l’extérieur par un élan de solidarité et d’unité sans précédent. Le pays tout entier s’est transformé en une immense fourmilière, dans laquelle, sans intervention du gouvernement, ni même de coordination élémentaire, un agrégat d’initiatives à la base travaille avec un objectif commun. Ce ne sont probablement pas des dizaines mais des centaines de milliers de personnes qui se sont impliquées à des degrés divers dans cette activité auto-organisée. Aider les civils et aider le front, collecter des fonds, acheter, livrer et distribuer toutes sortes de marchandises en provenance de l’étranger – des aliments pour bébés aux lunettes de visée, des gilets pare-balles, du matériel médical coûteux aux véhicules spécialement équipés pour les services d’urgence et l’armée. Il est impossible de tout mentionner.

Le travail humanitaire de la communauté juive ne se limite pas, bien sûr, à la collecte de fonds ni à la distribution d’aide. Il existe des dizaines de pro- grammes différents visant à soutenir les populations dans les pays touchés par la guerre. Pour comprendre la nature de ce travail, laissez-moi vous donner un seul exemple. Depuis le début de l’été, Vaad Ukraine a mis en place un programme pour les familles qui ont été sévèrement touchées par les combats et qui ont besoin d’un soutien psychologique.

Le programme comporte deux volets : un projet pour les familles déplacées à l’intérieur du pays qui ont perdu un soutien de famille à cause des combats ; et le projet Enduring Mother pour les femmes avec enfants qui ont besoin d’un soutien psychologique en raison d’avoir subi l’occupation, le blocus d’une ville, les bombardements multiples, la perte d’un membre de la famille, la perte du logement, ou lorsque les femmes et les enfants ont été témoins de crimes de guerre ou en ont été eux-mêmes victimes. Le programme comprend des sessions de trois semaines dans une région sûre, dans les Carpates, pendant lesquelles des psychologues professionnels travaillent avec les familles. Plus de 600 personnes ont déjà suivi ces séances de réhabilitation. Il est clair que le programme ne touche qu’une petite minorité de ceux qui ont vraiment besoin d’aide. Mais ce n’est qu’un exemple, qui donne une idée du travail que les professionnels de la communauté juive, ainsi que les bénévoles et les militants, accomplissent 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

La communauté juive s’est avérée être une actrice très visible et, me semble-t-il, objectivement très efficace dans les processus humanitaires à grande échelle qui se déroulent dans le pays et au-delà. Bien sûr, l’idéologie du judaïsme réformé, mentionnée ci-dessus, a préparé les conditions préalables à cette efficacité.

Le succès de la communauté juive dans le travail humanitaire aujourd’hui est dû à certaines de ses caractéristiques structurelles, qui ont évolué au fil des ans. Tout d’abord, il y a l’infrastructure sociale déjà existante et l’expérience considérable acquise précédemment dans le travail caritatif. Pour des raisons socio-démographiques, la communauté juive d’Ukraine a connu un vieillissement rapide au cours des dernières décennies. De nombreux jeunes et per- sonnes d’âge moyen sont partis en Israël, aux États-Unis ou en Allemagne, tandis que les personnes âgées seules ont été laissées aux soins des institutions communautaires. La communauté, s’appuyant sur sa tradition de charité religieuse (tzedakah) et utilisant les opportunités ouvertes par l’arrivée en ex-Union soviétique de structures telles que le Joint Distribution Committee américain, a pu construire un réseau de mécénat à grande échelle. Elle s’est avérée une excellente base pour étendre cette expérience afin de répondre aux défis actuels posés par la guerre. Auparavant, avant la guerre, le système établi de relations de service, qui avait habitué de nombreuses personnes à une attitude consumériste à l’égard des structures organisées de la communauté juive et qui, d’une certaine manière, supprimait même l’initiative à la base, a suscité les critiques de nombreux observateurs. Mais dans des conditions extrêmes, lorsqu’un nombre énorme de personnes ont objectivement commencé à avoir besoin d’aide, les organisations juives ont pu intensifier leurs activités relativement rapidement et efficacement sur la base de l’expérience qu’elles avaient acquise. Cela s’est révélé tout simplement nécessaire et, pour beau- coup, tout simplement salvateur.

Le deuxième facteur qui a propulsé la communauté juive au premier rang de la société ukrainienne dans son ensemble en termes d’efficacité du travail humanitaire pendant la guerre est l’existence de nombreux contacts de travail avec les institutions communautaires à l’étranger. La solidarité juive internationale s’est révélée capable d’une mobilisation extrêmement efficace. Des décennies de liens religieux, personnels, professionnels et institutionnels ont aidé la communauté juive à organiser rapidement à la fois une chaîne d’approvisionnement optimale de toutes sortes de biens nécessaires en provenance d’Europe (ou d’Israël et d’Amérique via l’Europe) et l’accueil du flux de réfugiés. Des camps ont été mis en place en Moldavie et en Pologne, en Hongrie et en Roumanie avec le soutien financier des structures occidentales et l’aide directe des communautés juives locales afin de fournir une gamme complète d’assis- tance aux réfugiés, qu’ils soient juifs ou non.

L’aide humanitaire a commencé à affluer de l’Ouest par le biais d’organisations juives internationales. Les salles communautaires sont devenues des entrepôts de nourriture, de médicaments, de produits d’hygiène et de vêtements pour enfants. Les structures communautaires ont dressé des listes de personnes dans le besoin, déchargé et livré des centaines de tonnes de fournitures d’aide.

Les périodes de crise mobilisent et rassemblent toujours. La communauté juive ukrainienne a ressenti le fort soutien dans le monde qui a été encouragé par la vague de solidarité avec l’Ukraine dans la diaspora juive mondiale.

Ce soutien offre l’espoir d’une possible reconstruction après la fin de la guerre. Malheureusement, il semble qu’elle ne soit pas encore à portée de main.

[1] NdT : principe selon lequel la préservation de la vie humaine l’emporte sur pratiquement toute autre règle religieuse.
[2] NdT : Vaad d’Ukraine représente 265 organisations juives, communautés religieuses, organisations éducatives et culturelles, ainsi que des associations de survivants des ghettos et des camps de concentration.

Vyacheslav Likhachev

Vyacheslav Likhachev est chercheur, spécialiste de la communauté juive et défenseur des droits humains. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’antisémitisme, les crimes de haine et l’extrême droite dans les pays post-soviétiques. Depuis le début de l’agression russe en 2014, il travaille sur la documentation des violations du droit international humanitaire.
4 octobre 2022

Traduction Patrick Le Tréhondat

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...