Édition du 19 novembre 2019

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Livres

Première partie

La réalité du néolibéralisme et les défis qu'il pose à l'émancipation

À propos du livre de Dardot et Laval : "Ce cauchemar qui n’en finit pas - Comment le néolibéralisme défait la démocratie"

Pierre Dardot et Christian Laval viennent de publier « Ce cauchemar qui n’en finit pas, comment le néolibéralisme défait la démocratie ». Ce livre constitue une tentative de définition et une synthèse des traits du néolibéralisme aujourd’hui. C’est aussi une pièce importante pour tout débat sur l’émancipation en ce moment de renforcement du système néolibéral au niveau mondial. Nous allons dans un premier article résumer les principales analyses des auteurs dans les mots mêmes de ces derniers. Dans un second article, nous allons discuter les perspectives qu’ils tracent dans la lutte pour la refondation de la démocratie comme expérimentation du commun.

Voir le site du livre.

Pour ces auteurs, nous vivons une accélération de la sortie de la démocratie qui a deux dimensions : une puissance renouvelée de l’offensive oligarchique dirigée contre les droits sociaux, économiques des citoyens et citoyennes d’une part et d’autre part, une multiplication des dispositifs sécuritaires visant à contrer les droits civils et politiques : renforcement des pouvoirs de la police, surveillance généralisée des mouvements sociaux, enfermement arbitraire. Cette sortie de la démocratie opère donc une transformation radicale des rapports entre gouvernants et gouvernés.

Le néolibéralisme continue d’étendre et d’imposer la logique du capital à toutes les relations sociales. Il concentre le pouvoir dans les mains des acteurs politiques. Il discipline la population. Il exacerbe la lutte identitaire. Il développe la rage nationaliste. Il fragmente la société et il ouvre la voie à l’avancée de l’extrême droite. Il désactive la démocratie et impose une raison politique unique qui constitue une véritable cage de fer. Pour eux, le néolibéralisme est bien davantage que des politiques économiques, c’est un système social total, une nouvelle mouture du capitalisme.

1. Gouverner par la crise.

À la faveur de la crise, le néolibéralisme connaît une véritable radicalisation. Contrairement à diverses hypothèses qui prétendaient qu’il serait remis en question, car il avait bloqué la croissance, augmenté le chômage et engendré un creusement de la dette, le néolibéralisme est sorti plus fort de la crise de 2008. De plus, le néolibéralisme ne s’est en rien réformé. Il favorise encore l’explosion de bulles financières. Les produits dérivés prolifèrent. La finance internationale demeure déréglementée. Les inégalités s’accroissent et la part des salaires dans la richesse totale est réduite déprimant la demande. Le chômage et la précarité de l’emploi se développent.

Sous le néolibéralisme, les gouvernements mènent des politiques qui visent à approfondir et à accélérer les transformations des économies, des systèmes sociaux et des systèmes étatiques, mais également à néolibéraliser non seulement les sociétés, mais également les esprits. Les gouvernements néolibéraux favorisent la flexibilisation du marché du travail et adoptent des lois qui diminuent la capacité des syndicats d’agir pour défendre les droits des travailleurs et des travailleuses. Ils continuent à baisser les impôts des riches et laissent prospérer les paradis fiscaux. Ils baissent les dépenses sociales. Et tout cela se fait au nom du primat accordé au principe du renforcement de la compétitivité des entreprises.

2. Le projet néolibéral, un projet antidémocratique

Ce projet néolibéral se réalise contre la souveraineté du peuple. La démocratie est redéfinie non plus comme l’expression de la souveraineté populaire, mais comme une technique de désignation des gouvernants. C’est donc un projet d’un antidémocratisme foncier. Pour le néolibéralisme, l’autorité suprême ne relève par du peuple, mais doit être détenue par une minorité de riches et d’experts au nom de la souveraineté des lois.

Comment cela se concrétise-t-il ? L’oligarchie au pouvoir cherche à soustraire les règles du marché à l’orientation politique d’un gouvernement redevable devant une majorité électorale dont il serait issu. La responsabilité des gouvernements envers leurs propres électeurs est escamotée. Le rôle joué par les responsables de l’Union européenne pour amener Syriza à rejeter le programme sur lequel il avait été élu est exemplaire à cet égard. Comme la dit Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

3. Système néolibéral et capitalisme

Le néolibéralisme par la permanence d’un interventionnisme gouvernemental est porteur d’un ordre nouveau. Il est inséparable de la mondialisation et de la place stratégique prise par les firmes multinationales comme acteurs principaux de la mondialisation. Il définit de règles et des normes qui organisent la mondialisation et qui créent un espace particulier favorable à la concurrence entre entreprises financières de grande taille se liant à une lutte féroce sur ce marché international. Le néolibéralisme met également en concurrence des salariats, des systèmes sociaux et fiscaux et des institutions politiques. La compétitivité devient une norme supérieure à laquelle les lois, les normes, la fiscalité doivent être soumises. Le néolibéralisme ne se définit pas seulement comme un autre régime d’accumulation, mais comme une autre société, car le capitalisme est un complexe économique juridique admettant une multiplicité de figures singulières. C’est en fait une société ou tout individu est appelé à devenir du capital humain, la nature à n’être qu’une ressource productive et toute institution à assurer la profitabilité du capital. Les gouvernements néolibéraux visent à repousser toujours plus loin les frontières de l’appropriation de la nature qui est soumise à un système de brevets et livrée à la logique de la bourse (du carbone).

Plus encore, le néolibéralisme peut être défini comme régime de la subjectivité. Les citoyen-ne-s sont pressés à prendre en main la conduite de leur vie à la façon d’une entreprise. Dans le néolibéralisme, les sujets sont invités à se rapporter à eux-mêmes sur le mode de l’autovalorisation. On se rappellera des arguments sur l’endettement étudiant comme un investissement pour le futur qui nous furent servis si souvent au cours de la lutte étudiante en 2012. L’imaginaire entrepreneurial tente à s’imposer à tous les domaines de la vie.

4. L’union européenne et l’empire des normes.

L’Union européenne est exemplaire du projet néolibéral. Elle a établi un système de normes qui interdit toute politique de gauche. Elle cherche à détruire les acquis sociaux en s’attaquant aux droits du salariat organisé dans tous les pays de l’Union. Le projet de loi El Komri en est un exemple. Elle prépare ainsi le terrain à la droite, à la xénophobie. Elle se construit dans le dos des peuples par la dépossession de leur souveraineté populaire. .

Les gouvernements néolibéraux sont voués à la défense des intérêts de l’oligarchie. C’est pourquoi ils se moquent de la volonté générale des citoyens et des citoyennes. Le projet de l’UE est de construire un marché concurrentiel. Cela implique de plier la société aux contraintes de la compétitivité. L’Union européenne se fait par le droit, par les normes. Et c’est cette production normative qui fait sa formidable puissance. Le pouvoir politique ne s’inscrit plus principalement dans le cadre d’une démocratie représentative, mais se réduit à une gouvernance expertocratique qui impose les volontés du grand capital. Cette gouvernance expoertocratique s’emploie à cadrer les politiques nationales non seulement dans le domaine budgétaire, mais également sur l’ensemble des politiques gouvernementales.

5. Le nœud coulant de la dette

La Grèce a été le laboratoire d’un nouveau mode de gouvernement par la dette. On a utilisé la monnaie et la dette pour imposer des politiques d’austérité. La troïka a réduit le parlement grec à une simple chambre d’enregistrement des volontés de Bruxelles. Elle a mis en tutelle la Grèce et a renversé le sens du vote populaire qui avait porté au pouvoir Syriza sur une politique rejetant l’austérité imposée par les gouvernements précédents. Les quatre piliers du gouvernement de Syriza étaient le traitement de la crise humanitaire, le développement de l’emploi, la restauration du droit du travail et la refonte citoyenne de l’État et de ses institutions.

Pour les autorités de l’Union européenne, il était nécessaire de casser ces quatre piliers du programme de Syriza. Pour cela, la Troïka a mené une véritable guerre économique et idéologique contre Syriza pour le soumettre à la logique sécuritaire. Elle a instauré un blocus monétaire et financier et a d’emblée menacé les banques grecques de fermeture. Elle a obligé le gouvernement Syriza à appliquer des politiques d’austérité au nom du rétablissement de la capacité de payer la dette grecque. La dette est devenue un outil de gouvernement. Cela a démonté que pour les oligarques européens, la démocratie libérale de type classique n’est plus à l’ordre du jour en cette période qu’ils caractérisent comme une période de guerre économique et militaire généralisée. La démocratie libérale doit donc être bridée sinon évidée.

Les autorités de la zone euro aspirent maintenant à définir les politiques budgétaires des États comme cela a été fait dans le cas grec. Ces autorités ont fait pression pour constitutionnaliser l’équilibre budgétaire et le soustraire au débat démocratique. Elles veulent s’arroger le droit de changer et d’édicter les lois d’un pays. Dans le cas grec, ils se sont permis de visiter les ministères pour définir leur fonctionnement, de rédiger des projets de loi et des décrets, de fixer la liste des privatisations, d’opérer un contrôle direct des fonctionnaires chargés des dettes publiques. Ces autorités ont ainsi réduit le parlement national grec à un organisme d’enregistrement des consignes des créanciers.

C’est pourquoi nous pouvons parler de « dettocratie » ou de pouvoir souverain des créanciers, du pouvoir souverain de l’oligopole financier. Ce pouvoir explique pourquoi le pacte keynésien de relance par la dépense publique ne fonctionne plus. Les responsables gouvernementaux s’autosoumettent à la puissance de la finance. Ils sont d’ailleurs de plus en plus recrutés dans le même sérail. Les créanciers avec l’aide des agences de notation privées sont devenus les vrais maîtres du jeu du fait de leur rôle essentiel dans le financement des États. Ils ont acquis le pouvoir d’assurer ou non la continuité de la vie économique et sociale. Ce qui s’est passé en Grèce est maintenant en train de s’imposer en France, en Espagne et ailleurs en Europe.

L’oligarchie utilise la dette pour asservir les sociétés en imposant des privatisations, l’abaissement des coûts salariaux, la flexibilisation du marché du travail, la diminution de la dépense publique et les attaques contre les retraites. Elle utilise la dette pour imposer des transformations économiques, sociales et politiques à l’avantage des oligarchies locales en jouant sur les conditions de prêts aux gouvernements. Les créanciers en arrivent à exercer un pouvoir de vie et de mort sur le système bancaire, sur l’appareil productif et sur l’ensemble de la population.

Quelles conclusions peut-on tirer de la défaite de Syriza ? Il faut comprendre que les intérêts oligarchiques constituent un pouvoir qui ne peut être contré par la force des arguments rationnels ou en faisant preuve de bonne volonté. Les peuples font face à une guerre généralisée menée par l’oligarchie financière et par les gouvernements à leur service pour changer le monde selon les normes de la rationalité capitaliste.

6. Le bloc oligarchique néolibéral

Le système oligarchique néolibéral a trois grandes caractéristiques : il est capable d’assurer l’autoreproduction bien rodée des élites économiques et politiques. Et il s’inscrit tant au niveau national qu’au niveau international. Cette nouvelle oligarchie autolégitime la concentration de la richesse et du pouvoir politique dans les mains d’un petit nombre, car elle se prétend garante du maintien du bien-être relatif de la population.

Ce système oligarchique met en jeu différents acteurs : a. l’oligarchie gouvernementale et la haute caste bureaucratique ; b les financiers et le top management des grandes entreprises ; c. les grands médias d’opinion et de divertissement et les composantes universitaires et éditoriales qui fournissent le ciment discursif de ce pouvoir oligarchique. Ces différents acteurs du bloc oligarchique néolibéral forment une nouvelle aristocratie. Ce bloc hégémonique est donc le fruit de l’interpénétration du monde des affaires, de la bureaucratie d’État et de la politique professionnelle. Cette interpénétration des élites conduit à un système de corruption généralisée qui se manifeste par les abus de biens sociaux, le financement illégal des partis, la fraude fiscale, les trucages des marchés publics et des commissions occultes et autres systèmes de primes opaques.

La professionnalisation de la politique conduit à une désactivation de la démocratie électorale. L’ensemble des partis politiques qu’il soit de droite ou de gauche partage la même doxa économique : un même programme de libéralisation de la finance de marché ; un même programme de libéralisation du marché du travail et un même soutien à la libéralisation des marchés internationaux. Le jeu d’opposition entre droite et gauche chez les professionnel-le-s de la politique tend donc à s’effacer. Les élections n’offrent plus des véritables choix en termes d’alternatives politiques, mais elles offrent plutôt le jeu d’une alternance entre deux fractions d’une même oligarchie politico-médiatique. Pour prétendre à une diversité d’offres politiques, les secteurs de cette oligarchie politico-médiatique se différencient au niveau des valeurs, des mœurs et des libertés individuelles.

Nous sommes donc entrés dans l’âge du pouvoir entrepreneurial dans lequel un secteur bancaire très puissant et très concentré est en osmose avec la haute administration publique. Hauts fonctionnaires et ministres se recrutent dans le secteur bancaire et dans celui des grandes entreprises. Les directeurs et les personnels du Trésor public viennent le plus souvent de la banque privée et ces individus ont complètement intériorisé les normes de la finance internationale. Ils défendent donc de façon inconditionnelle l’orthodoxie économique et les intérêts des grandes entreprises. Cela se traduit par des politiques de dérégulation financière, d’allègement des impôts sur les profits, de précarisation de l’emploi et de multiplication des freins à la transition écologique véritable...

Dardot et Laval nous livrent une analyse éclairante et sans compromis. Nous verrons dans un prochain article, les perspectives de lutte pour l’émancipation qu’ils déduisent de cette analyse. Cela nous permettra de revenir sur cette dernière et de discuter les pistes qu’ils tracent à la lutte pour l’émancipation.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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