Édition du 21 juin 2022

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Afrique

Le Burkina au bord de l’effondrement. La présence française en question

Depuis plusieurs mois la situation se dégrade au Burkina Faso, les attaques se multiplient, la population manifeste sa colère contre le gouvernement et l’intervention française n’a jamais été aussi impopulaire.

Tiré du blogue de l’auteur.

Jamais depuis l’indépendance une crise au Burkina n’a été aussi grave. Le Burkina semble s’enfoncer dans une crise politico-militaire, sans qu’aucune perspective de dessine.

Dans un de nos précédents, articles récents (voir le dernier paragraphe à https://blogs.mediapart.fr/bruno-jaffre/blog/101021/enfin-le-proces-de-lassassinat-de-sankara-et-de-ses-compagnons), nous évoquions déjà l’électrochoc ressenti après l’attaque de la localité de la ville de Solhan, située à proximité d’un site d’orpaillage, qui avait fait 132 victimes, sans que l’armée n’ait été capable d’intervenir à temps, alors qu’un garnison n’était distante qu’à une quinzaine de kilomètres.

De nombreuses attaques se produisent très régulièrement laissant de nombreuses victimes. Il y a peu, les dits terroristes s’en prenaient aux civils, parfois aux religieux, avec pour objectif clair de faire fuir les personnels administratifs et les habitants, s’ils ne respectaient pas leur consigne. Les incursions menaçantes touchent de nouvelles régions plus au sud que le grand nord du Burkina. Les terroristes semblent se déplacer à leur gré dans de nombreuses régions, souvent par groupe de dizaines ou centaines de motos. Ils se promettent même de revenir s’ils ne sont pas entendus, donnant l’impression. L’armée parait dépassée et manquant de renseignements.

L’audio ci-dessous, datant de quelques jours illustrant le désarroi de la population. Elle provient du Nayala, une province située à environ 150 km à l’ouest de Ouagadougou, à peine plus au nord, est révélatrice de la progression de leur avancée vers le sud.

Audio en provenance du centre du Burkina

La population n’en peut plus. Si Ouagadougou semble vivre dans une certain insouciance, de nombreuses villes voient affluer des déplacés venir se réfugier fuyant l’insécurité. Depuis déjà plusieurs mois, de nombreuses manifestations se déroulent dans les grandes villes du nord et de l’est, les plus touchées par les attaques. Elles dénoncent très clairement l’incompétence du gouvernement et l’incapacité de l’armée. Souvent à l’origine de coalitions locales qui encadraient les manifestations, d’autres fois, avec un certain décalage à l’appel de l’opposition politique dirigée par le CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès, le parti de Blaise Compaoré). La guerre frappe souvent aux portes de ces villes qui accueillent dans un élan de solidarité sans faille, des dizaines de milliers de déplacés.

Inata, l’attaque de trop

L’attaque d’Inata, le 14 novembre dernier fait l’effet d’un électrochoc. Bilan, 57 tués dont 53 gendarmes, après un assaut de dizaines de motos accompagnées de pickup munis de mitrailleuses, attribué au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaeda, dans cette localité du nord du pays. 113 gendarmes et 5 civils étaient présents dans le camp. Un carnage doublé d’une grave défaite militaire. Le même jour une autre garnison à Kelto était attaquée mais selon un communiqué officiel de l’armée, les FDS et les VDP ont pu la repousser. Et le 21 novembre, une l’attaque d’un détachement de gendarmerie à Foubé, dans la province du Sanmatenga, tuant une dizaine de civils et neuf gendarmes.

Une défaite militaire écrasante ! Chacune de ces défaites est ressentie comme une humiliation pour ce pays, hier encore fier de son insurrection de 2014, qui a chassé Blaise Compaoré et de la victoire contre le putsch de 2015, organisé par le général Diendéré actuellement jugé pour l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons. Sept ans après, le Burkina est méconnaissable.

On lisait encore régulièrement il y a peu, sur Facebook des sarcasmes de Burkinabè à l’encontre des militaires d’autres pays, notamment au Mali, qui a entamé des négociations avec les russes de la milice Wagner pour affronter les terroristes.

Et la colère grandit au fur et à mesure que les informations sur ce dernier drame se précisent. Dramatiques et révoltantes s’il en est ! Lefaso.net, média numérique de référence, fait rarissime, est sorti de sa neutralité le 23 novembre. On peut lire dans un éditorial intitulé Inata la grande honte de la muette, (voir https://lefaso.net/spip.php?article109233) des extraits d’un message radio, daté du 12 novembre, issu de la garnison se plaignant « d’une rupture totale de provision alimentaire » obligeant les soldats à abattre les animaux alentours pour se nourrir et ce depuis 2 semaines. Et plus loin un groupe de gendarmes « qui se présente comme les « gendarmes de la mission Dablo/Foubé » révèlent qu’ « avant le mois de mars 2021, tous ceux qui ont effectué des missions dans ces deux zones n’ont reçu que la moitié des primes. Aucune prise en charge sanitaire ». « Pourquoi ? » exclame le groupe qui dit n’avoir eu que des promesses de la part de ses supérieurs qui sont responsables de ces coupures ». Les gendarmes étaient donc abandonnés à eux-mêmes sans nourriture depuis près de 2 semaines !

Nouvelles promesses du président Roch Marc Christian Kaboré

Une première réaction du président intervient d’abord le 17 novembre sous forme de condoléances. Et après un très long silence gouvernemental, la réponse aux manifestations qui se multiplient dans le pays intervient dans un discours le 25 novembre à 23h30 ! Il annonce le lancement d’une enquête administrative suivie de sanctions et de poursuites judiciaires, des changements dans la hiérarchie militaire, l’envoi sur le terrain des chefs militaires souvent accusés dans les réseaux sociaux de rester en sécurité à Ouagadougou, une équipe gouvernementale resserrée. Mais aussi ce qui est nouveau, et très attendu, une opération mains propres pour vider tous les dossiers pendants de corruption pour « mettre fin aux dysfonctionnements inacceptables qui sapent le moral de nos troupes combattantes et entravent leur efficacité dans la lutte contre les groupes armés terroristes ».

Quelle crédibilité accordée à ces déclarations ?

Alors que de nombreux partis ont rejoint la majorité présidentielle après les élections, le Chef de l’État apparait bien seul pour affronter la crise, bien faible même si tant est qu’il ait vraiment la volonté politique d’affronter les problèmes qui assaillent le pays. Même le MPP (Mouvement du Peuple pour le progrès), ce méga part, issu juste à temps d’une scission du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès, le parti de Blaise Compaoré, ayant obtenu la majorité absolue lors des précédentes élections, semble aphone devant la gravité des évènements. Il s’est contenté d’appeler à « fédérer des énergies contre le terrorisme ». Seul est monté au créneau l’UNIR MPS (Union pour la renaissance, Mouvement patriotique sankariste), appartenant à la majorité présidentielle. Son président, Me Bénéwendé Sankara[i], a proposé lors d’une conférence de presse, des changements dans l’armée, et la mise en place de l’état d’urgence et l’état de siège ».

Pourtant la majorité présidentielle est écrasante après le ralliement de nombreux partis au lendemain des dernières élections. Leurs militants sont surtout formés pour organiser les élections mais s’avèrent incapables d’affronter cette grave crise politique et de se mobiliser pour défendre la politique gouvernementale. Par contre les journaux sont envahis de déclarations ou compte rendus de conférences de presse, de petites organisations sans envergure, affirmant leur soutien ou demandant la démission du Président.

Déjà lors des nombreuses grèves des années 2016 et 2017 à l’appel des syndicats demandant des augmentations de salaire, des voix s’exprimaient dans le pays dénonçant la faiblesse du gouvernement qui satisfaisait les revendications alors que la guerre s’amplifiait.

En réalité, La corruption et les dysfonctionnements de l’armée sont dénoncés depuis de nombreuses années sans que le gouvernement n’ait engagé d’action pour y remédier.

Des officiers corrompus, des moyens aériens déficients

Les FDS (forces de défense et de sécurité) qui affrontent les terroristes subissent de très graves revers, suivis parfois de quelques communiqués de victoire annonçant la mise hors d’état de nuire de dizaines de terroristes. Malheureusement le doute s’est installé depuis que par le passé, de simples civils se trouvaient assez facilement qualifiés de terroristes. Des organisations de la société civile, comme le MBDHP (Mouvement burkinabè des droits humains) dénoncent régulièrement les exactions des militaires.

La population qui ne ménage pas ses déclarations de soutien aux FDS ne cesse de déplorer les pertes militaires et civiles. Elle découvre avec stupeur mêlée d’une colère grandissante les très graves dysfonctionnements de l’armée.

A Inata les gendarmes n’étaient plus approvisionnés en nourriture depuis plus de deux semaines, faute d’indisponibilité d’un hélicoptère. Et ils abattaient les animaux alentours, ce qui n’est pas la meilleure façon d’acquérir la sympathie et la collaboration des habitants. Et ils s’apprêtaient même à quitter leur position faute de réponse de la hiérarchie, demandant sans succès que l’évacuation se fasse par hélicoptère. Mais ce n’est pas tout. La relève devait être assurée depuis début novembre. (Voir https://www.jeuneafrique.com/1268390/politique/burkina-faso-problemes-de-ravitaillement-absence-de-releve-ce-que-lon-sait-de-lattaque-dinata/). C’est un cantonnement isolé et abandonné par sa hiérarchie qui a été massacré. La moite environ des gendarmes ont été tués, on ne sait pas ce que sont devenus les autres, s’ils ont été blessés, évacués ou enlevés.

Ra-Sablga Seydou Ouedraogo[ii], directeur de l’institut de recherche indépendant Free Afrik, était interrogé sur 3TV le 25 novembre (voir https://www.facebook.com/latele3tv/videos/4006064206161720 ). Dès janvier 2017, a-t-il déclaré, l’institut Free Afrik a publié un rapport intitulé « Burkina Faso 2016/2017 : s’éloigner du précipice ; engager le renouveau » dans laquelle les dysfonctionnements actuels étaient déjà signalés, et notamment la corruption des officiers. : « Rien n’a été fait depuis » a-t-il lancé avec colère. Les militaires au front ne touchent plus leurs primes depuis plusieurs mois, une information reprise dans la presse.

Par ailleurs, Il a fustigé les députés de l’actuelle assemblée nationale dont beaucoup se sont fait élire pour bénéficier de l’immunité parlementaire. On trouvera ci-dessous la vidéo de l’interview de Ra-Sablga Seydou Ouedraogo à 3TV.

Concernant les moyens aériens de l’armée, questionné lors du débat à l’assemblée nationale, le ministre de la défense le général Aimé Barthélémy Simporé a déclaré « Vous avez parlé des capacités aériennes, nous les renforçons. Bientôt, d’ailleurs, nous allons vous présenter de nouvelles acquisitions en matière d’outils aériens ». Ce débat a permis de rendre public les chiffres prouvant l’accroissement des moyens mis à la disposition de la défense. Ainsi, le portefeuille de la défense et de la sécurité est passé de 157 ,97 milliards de FCFA en 2016 à 428, 32 milliards de FCFA en 2021 !

Récemment, des communiqués de l’armée rapportaient les différentes sorties aériennes pour soutenir l’armée ou le retour des civils dans leurs villages. Pourtant lors de l’attaque de Sohlan, le ministre de la sécurité questionné sur l’absence d’hélicoptère avait déclaré « L’hélicoptère ne vole pas à toute heure. Il faut un certain équipement pour pouvoir voler de nuit » (voir http://touteinfo.com/spip.php?article3550). Plus grave, un bruit récurant, dont j’ai fait vérifier la véracité par deux sources sérieuses, court selon lequel des hélicoptères achetés par l’armée ne sont pas opérationnels. Ce serait l’œuvre de circuits mafieux d’achat d’armes que dénoncent M Ra-Sablga Seydou Ouedraogo dans sa vidéo. D’ailleurs 48 heures après l’attaque d’Inata, des troupes d’élite de la gendarmerie ont pu reprendre le contrôle de cette position. Mais c’est un Transall C-160 de l’armée française qui les a transportés avec leur matériel d’abord à Djibo, la ville la plus proche, puis un hélicoptère français a ensuite fait la navette à partir de Djibo pour les transporter sur place.

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