Édition du 16 juin 2020

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« Les Juifs de France entre République et sionisme », par Charles Enderlin : Retour sur une histoire méconnue

Paradoxalement, alors que les médias parlent souvent des juifs de France, les éditeurs leur consacrent peu de livres sérieux. Et lorsqu’il s’en publie un, il provoque une levée de boucliers chez les inconditionnels d’Israël. Il suffit de lire Les Juifs de France entre République et sionisme de Charles Enderlin pour à la fois apprécier la richesse d’une histoire au long cours et comprendre l’absurdité des noms d’oiseaux qu’elle lui a valus.

Tiré de Orient XXI.

La grande qualité du dernier livre de Charles Enderlin, l’ancien correspondant de France 2 à Jérusalem, comme d’ailleurs de ses ouvrages précédents, c’est le refus de l’approche superficielle à la mode, sous couvert d’actualité et de sensationnalisme. Car la relation de la France avec ses juifs ne commence pas lors de la résurgence des actes antisémites en 2002. À défaut de remonter jusqu’aux origines de communautés datant de l’occupation romaine, puis victimes de persécutions répétées sous l’Ancien Régime avant d’être émancipées par la Révolution (1), l’auteur entame son récit avec le décret Crémieux et l’affaire Dreyfus.

Si les violences antijuives d’alors n’atteignent pas, en métropole, le degré des pogroms meurtriers d’Algérie, elles n’en traumatisent pas moins les juifs de l’époque. Et pourtant ceux-ci se veulent pour la plupart assimilés au point de se présenter comme « israélites ». Initiateur, comme Émile Zola et tant d’autres intellectuels, du combat contre la réaction antisémite, Bernard Lazare rompt dès 1899 avec Theodor Herzl, pour qui les juifs, inassimilables, doivent disposer d’un État bien à eux en Palestine.

Ancré dans la victoire des dreyfusards, ce choix qu’on pourrait qualifier – n’en déplaise à Emmanuel Macron — d’« antisioniste » est conforté par la contribution du judaïsme français à la première guerre mondiale. Mais la haine des juifs redresse la tête au cours des années 1920 et 1930 pour atteindre son apogée avec Vichy et le génocide. Charles Enderlin raconte les spoliations, les rafles, les déportations et la résistance qu’elles provoquent, mais il soulève aussi le voile pudique qui dissimule, d’ordinaire, la collaboration du Consistoire central et de certains membres de l’establishment juif avec Philippe Pétain et son « État ».

Vient, après-guerre, la percée du sionisme, d’abord lors de la naissance d’Israël en plein conflit, puis plus nettement encore à l’occasion de la guerre de 1967. La mobilisation, à l’époque, doit beaucoup aux juifs d’Afrique du Nord, devenus majoritaires du fait de l’arrivée massive des pieds-noirs d’Algérie. Au « franco-judaïsme », jusque-là presque unanime, va progressivement s’imposer le « franco-sionisme ».

Comme toute médaille, le choix historique de Charles Enderlin comporte un revers. Les éditeurs trouvent volontiers les livres trop longs. Confronté aux exigences du sien, l’auteur explique n’avoir pas voulu sacrifier les résultats, effectivement passionnants, de sa plongée dans le passé. Il lui a donc fallu faire court — trop court ? — sur la période récente. Enderlin évoque la radicalisation du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et de ses intellectuels organiques, parallèle à celle des gouvernements israéliens de droite et d’extrême droite. Mais le lecteur reste un peu sur sa faim. S’agit-il d’un phénomène propre à l’institution, ou bien reflète-t-il l’évolution des Français juifs ? Comment vivent-ils la résurgence, réelle et exagérée, d’un certain antisémitisme ? Quel rapport entretiennent-ils avec Israël et ses actuels dirigeants ?

On trouvera de précieux éléments de réponse dans le livre de Samuel Ghilès-Meilhac sur le CRIF (2), mais aussi dans les enquêtes, plus ou moins fiables, réalisées par des instituts de sondage (3).

Dominique Vidal, Journaliste et historien, auteur de Antisionisme = antisémitisme ? (Libertalia, février 2018).

Notes

1- Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Points Seuil, Paris, 1997.

2- Le CRIF. De la Résistance juive à la tentation du lobby, Robert Laffont, Paris, 2011.

3- On lira notamment les enquêtes d’IPSOS de décembre 2017 et de novembre 2018 pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme.

Dominique Vidal

Né en 1950, Dominique Vidal a étudié la philosophie et l’histoire. Journaliste depuis 1968, professionnel depuis 1973, il a notamment travaillé dans les rédactions des hebdomadaires "France Nouvelle" et "Révolution", puis du quotidien "La Croix". Après avoir coordonné les activités internationales du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ), il a fait partie, de 1995 à 2010, de l’équipe permanente du "Monde diplomatique", dont il a en particulier créé le réseau d’éditions internationales et coordonné les Atlas. Spécialisé dans les questions internationales et notamment le Proche-Orient, il vient de publier "Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron" (Libertalia, 2018). Auparavant, il avait sorti "Comment Israël expulsa les Palestiniens 1947-1949" (Éditions de l’Atelier, 2007, avec une postface de Sébastien Boussois) ; "Israël, une société bousculée. Vingt-cinq années de reportage" (Editions du Cygne, 2007) ; et "Le Mal-être juif" (Agone, 2003). Dominique Vidal a écrit en collaboration avec Alain Gresh : "Les 100 Clés du Proche-Orient" (dernière édition avec Emmanuelle Pauly chez Fayard, 2011) ; ; "Palestine 47 : un partage avorté" (dernière édition chez André Versaille, 2007) ; "Golfe : clefs pour une guerre annoncée" (Le Monde Éditions, 1991) ; et "Proche-Orient : une guerre de cent ans" (Messidor, 1984). Depuis 2010, il dirige avec Bertrand Badie l’annuel collectif "L’état du monde", chez La Découverte. Le dernier en date, paru en 2018, s’intitule "Le Retour des populisme". Autres ouvrages : "L’Opinion, ça se travaille… Les médias, l’OTAN et la guerre du Kosovo" (Agone, Marseille, dernière édition 2015 avec Serge Halimi, Henri Maler et Mathias Reymond) ; "Le Proche-Orient, les banlieues et nous" ( Éditions de l’Atelier, 2006 avec Leila Shahid, Michel Warschawski et Isabelle Avran) ; "Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation" (Agone, 2005 avec Karim Bourtel) ; "Les historiens allemands relisent la Shoah" (Complexe, 2002) ; " Promenades historiques dans Paris" (Liana Levi, 1991 et 1994, avec Christine Queralt) ; "Portraits de China Town, le ghetto imaginaire" (Autrement, 1987, avec Éric Venturini). Chez Sindbad/Actes Sud, Dominique Vidal a coordonné "Palestine-Israël : un Etat, deux Etats ?" (2011) et "Palestine : le jeu des puissants" (2014). Chez Demopolis, il vient de diriger "Les Nationalistes à l’assaut de l’Europe".

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