Édition du 26 octobre 2021

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Afrique

Maroc-Algérie : une rupture choc au Maghreb

La normalisation par le royaume chérifien de ses relations diplomatiques avec Israël en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la marocanité du Sahara occidental achève de pourrir la relation exécrable entre le Maroc et l’Algérie.

Tiré de Mediapart.

C’était il y a neuf mois, le 16 décembre 2020. Le couscous était consacré « patrimoine culturel immatériel » par l’Unesco après la candidature commune de quatre pays : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie. Sous l’égide des Nations unies et de son organisme chargé de « construire la paix dans l’esprit des hommes et des femmes », « la gastro-diplomatie » scellait l’union et le vivre-ensemble maghrébins autour d’un plat ancestral emblématique de cette rive méditerranéenne, loin des interminables et clivants débats : « Le couscous est-il marocain ou algérien ? », « berbère ou arabe ? », « à base de semoule de blé dur ou d’orge ? », « avec ou sans viande ? », « avec ou sans batata (pommes de terre) ? »...

Mais dans la cuisine des peuples du Maghreb, qui a éprouvé « fierté » et « joie » devant cette union multinationale de façade, lancée dans la discorde à cause des « frères ennemis » comme on désigne les deux poids-lourds de l’Afrique du Nord : l’Algérie et le Maroc (en 2016, l’Algérie a voulu revendiquer la maternité de la musique raï, ce qui a ulcéré le Maroc qui, en représailles, a réclamé la maternité du couscous) ?

Enlisés dans un bourbier géopolitique depuis les lendemains de l’indépendance et le conflit frontalier de la « guerre des Sables » en 1963, les deux grands États du Maghreb nourrissent une relation des plus dégradée au grand désespoir des populations que tout unit : une langue, une culture, une civilisation...

La fermeture en août 1994 par l’Algérie de la frontière terrestre avec le Maroc après un attentat islamiste à Marrakech, dont le royaume rendait responsables les services de renseignement algériens, est l’un des symboles de cette conflictualité. Vingt-sept ans que des familles maroco-algériennes sont séparées par des murs et des barbelés, empêchées de se retrouver. Et ce n’est pas le tapage médiatique autour du couscous, « graine de la réconciliation », qui les réunira.

Le 22 décembre 2020, six jours après la consécration du couscous à l’Unesco, un événement a torpillé les efforts pour briser la glace entre le royaume chérifien et l’Algérie : la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la marocanité du Sahara occidental, la cause sacrée de la monarchie marocaine.

Cette vaste étendue désertique est, depuis le retrait du colonisateur espagnol en 1976, au cœur d’une bataille politique et militaire irrésolue. D’un côté, les indépendantistes du Front Polisario, qui ont proclamé une République sahraouie (RASD) au début des années 1980 et qui luttent, armes à la main, avec le soutien de l’Algérie, pour l’autodétermination. De l’autre, le Maroc qui contrôle en grande partie ce territoire au très fort potentiel économique et énergétique et qui propose un plan d’autonomie sous sa souveraineté.
Un cessez-le-feu a été signé en septembre 1991 sous l’égide de l’ONU mais les tensions vont croissant ces dernières années. En témoignent les accrochages armés de Guerguerat lorsque, en novembre 2020, le Maroc a ouvert une brèche pour ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne, une violation du cessez-le-feu pour le Front Polisario et l’Algérie (que le Maroc considère comme « une partie prenante réelle du conflit »).

Un mois plus tard, Donald Trump a ajouté de l’huile sur le feu avec son « deal ». En ralliant une nouvelle capitale arabe (sans que celle-ci ne réclame en contrepartie la création d’un État palestinien) pour aider Israël à sortir de l’isolement, et en lui reconnaissant en échange la souveraineté d’un territoire disputé, l’ancien président américain a signé un coup d’éclat à même de fragiliser la paix au Maghreb, en déséquilibrant la très précaire relation entre le Maroc et l’Algérie.

  • L’Algérie ne perçoit plus le Maroc comme un rival, mais comme un potentiel ennemi.
  • Luis Martinez, chercheur

C’est bien à la loupe de cet accord signé par le triangle Washington-Rabat-Tel-Aviv qu’il faut lire la récente aggravation des liens entre les deux pays voisins qui dépasse la lutte pour le leadership régional. Après avoir annoncé, le 24 août, la rupture totale de ses relations diplomatiques avec le Maroc, le gouvernement algérien a franchi un palier supplémentaire le 22 septembre en décidant de fermer immédiatement son espace aérien à tous les avions civils et militaires marocains et à tous ceux immatriculés dans le royaume chérifien.

« L’Algérie ne perçoit plus le Maroc comme un rival, mais comme un potentiel ennemi aspirant à déstabiliser un régime déjà affaibli par une économie mise à mal par la chute du prix du baril de pétrole en 2014, et par une situation politique dans l’impasse depuis l’émergence du Hirak, en février 2019, mouvement pacifique qui revendique une transition démocratique », analyse dans une tribune au Monde le chercheur Luis Martinez.

Plusieurs événements ont achevé cet été d’exaspérer Alger, qui invoque des « actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc contre l’Algérie » : l’ambassadeur du Maroc à l’ONU plaidant pour le droit du peuple kabyle « de jouir pleinement de son droit à l’autodétermination » (l’Algérie répliquera en accusant le Maroc et le MAK, mouvement pour l’autonomie de la Kabylie, d’être impliqués dans les incendies meurtriers qui ont ravagé cette région berbérophone) ; les révélations sur l’espionnage massif par le Maroc via le logiciel israélien Pegasus de milliers de téléphones algériens, dont des hauts responsables politiques et militaires ; la visite à Rabat du ministre des affaires étrangères israélien Yaïr Lapid le 13 août.

Ces deux derniers événements révèlent combien la proximité désormais affichée officiellement au grand jour entre Rabat et Tel-Aviv bouleverse aux yeux de l’Algérie la donne à l’échelle du Maghreb et de toute l’Afrique. « La normalisation signe d’abord l’échec de l’Algérie qui appuie le Front Polisario depuis 1975, décrypte dans Orient XXI la politologue Khadija Mohsen-Finan. Même si l’administration Biden n’a pas confirmé cette reconnaissance du Sahara occidental et que l’Union européenne conserve un silence éloquent sur cette question, les Algériens savent que c’est une question de temps et que le Maroc se verra bien octroyer ce territoire, au mépris d’un processus de résolution du conflit saharien confié aux Nations unies depuis 1991.Par-delà cet échec, l’Algérie n’a plus prise sur son ennemi et rival marocain. »

« Aujourd’hui, le Maroc n’opère plus prioritairement dans le cadre du Maghreb, et son ambition n’est plus d’être leader au Maghreb, mais en Afrique, poursuit l’universitaire. La normalisation de ses relations avec Israël lui donne les moyens de ses nouvelles ambitions. » Et c’est ce qui inquiète l’Algérie, qui avait dénoncé, à l’heure de l’annonce de l’accord entre Washington-Rabat-Tel-Aviv, par la voix de son premier ministre, « l’arrivée de l’entité sioniste à nos portes ».

Le 13 août, à Rabat, le ministre des affaires étrangères israélien, Yaïr Lapid, a déclaré à son homologue marocain Nasser Bourita être « inquiet du rôle joué par l’Algérie dans la région, du rapprochement d’Alger avec l’Iran et de la campagne menée par Alger contre l’admission d’Israël en tant que membre observateur de l’Union africaine ».

  • On estime entre 2 et 3 points de PIB la perte liée à la fermeture de la frontière terrestre pour les économies de la région.

« Jamais, depuis 1948, on n’a entendu un membre du gouvernement israélien proférer des menaces contre un pays arabe à partir du territoire d’un autre pays arabe », a condamné en retour le ministre algérien des affaires étrangères, Ramtane Lamamra.

« En aidant Israël à retrouver son statut d’observateur au sein de l’Union africaine (UA), perdu en 2002, le Maroc lui montre qu’il est capable de peser efficacement au sein de l’instance africaine, explique Khadija Mohsen-Finan. L’Algérie a tenté de s’opposer à la réintégration d’Israël, rappelant aux membres de l’UA que cette instance a toujours appuyé la cause palestinienne [...]. Pour Tel-Aviv, son statut au sein de l’UA constitue une première étape pour un déploiement géostratégique en Afrique de l’Ouest notamment. En contrepartie de son aide, le Maroc souhaite bénéficier d’investissements israéliens importants, allant bien au-delà des 500 millions d’euros estimés. »

Bien que englués dans une guerre froide qui ne dit pas son nom aux conséquences désastreuses (on estime entre 2 et 3 points de PIB la perte liée à la fermeture de la frontière terrestre pour les économies de la région), jamais, depuis des décennies, le risque de confrontation n’était apparu aussi grand entre le Maroc et l’Algérie. La dernière rupture diplomatique remonte au 7 mars 1976, quand Rabat avait mis fin à ses relations avec Alger qui avait reconnu la République arabe sahraouie démocratique, autoproclamée par les indépendantistes du Front Polisario.

Une question est sur toutes les lèvres : les deux régimes autoritaires aux abois, qui exacerbent à l’intérieur de leurs frontières la fibre nationaliste avec force propagande, iront-ils jusqu’à l’escalade militaire ? « Si un avion marocain survole l’espace aérien algérien, que va faire l’Algérie, l’abattre ?, s’interroge un fin connaisseur de la région, « inquiet » devant « le niveau de tensions inédit ». En dégainant la carte de l’interdiction des couloirs aériens, l’Algérie montre combien elle est aux abois. Elle n’a plus beaucoup de cartes à jouer contre le Maroc. Mais elle est surarmée, tout comme le Maroc. »

L’Algérie menace aussi d’utiliser son arme gazière en fermant le gazoduc Maghreb-Europe, qui relie depuis 1996 les gisements algériens à l’Europe via le Maroc et dont le contrat expire en octobre prochain. Elle n’utiliserait plus que le gazoduc Medgaz, reliant directement les installations algériennes à l’Espagne, et porterait ainsi un coup certain à la production électrique du royaume chérifien. Mais ce changement de braquet pourrait lui coûter très cher sur les plans logistique et financier.

Le Maroc regrette des décisions « complètement injustifiées », rejette « les prétextes fallacieux, voire absurdes, qui les sous-tendent » et assure dans les discours tendre la main à « l’Algérie soeur » sans que cela ne soit suivi d’effet. Après la mort vendredi 17 septembre de l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui avait été chassé du pouvoir, après vingt ans de règne, par le Hirak, le roi du Maroc, Mohammed VI, a envoyé deux messages où il dit « se remémorer les attaches particulières qui liaient le défunt au Maroc, que ce soit lors des périodes de l’enfance et des études dans la ville d’Oujda, ou encore au temps du militantisme pour l’indépendance de l’Algérie sœur ».

Pendant ce temps-là, la diplomatie marocaine continue de brocarder l’Algérie ennemie, comme à l’assemblée générale de l’ONU où le voisin algérien a été notamment encore repeint en « responsable de la création et de la poursuite » du conflit du Sahara occidental...

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