Édition du 24 mars 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Propos sur Les femmes de droite d’Andrea Dworkin

Les éditions du Remue-ménage viennent de publier la traduction française de ce livre qui a marqué l’époque féministe dès sa première publication en 1983. Y avoir accès dans notre langue n’est pas un événement anodin tellement le propos analytique et théorique est encore pertinent.

L’auteure

Andrea Dworkin est une auteure et militante américaine née en 1946 et décédée en 2005. À partir des années soixante, elle s’est engagée dans les combats de l’heure, contre la guerre au Vietnam et dans le mouvement féministe. Emprisonnée dans la foulée de ses actions militantes, elle est confrontée au traitement fait aux femmes dans les prisons. Elle commence alors une longue lutte pour la dignité et l’égalité des femmes, contre la violence qui leur est faite qui passe par la lutte contre la pornographie. Son influence s’est étendue non seulement au mouvement féministe mais au milieu politique et juridique américain.

Elle a publié une quinzaine de livres : essais, fictions et poésies.
Jusqu’à maintenant, un seul avait été traduit en Français Pouvoir et violence publié par les éditions Sysiphe en 2007. Il s’agit d’une courte anthologie.

Introduction

Ce n’est pas un livre facile. Non pas qu’il soit difficile à lire (hommage ici au traducteur et la traductrice) mais parce qu’il nous oblige à réexaminer nos conceptions de la place des femmes dans nos sociétés et nos pratiques de luttes féministes. C’est une analyse radicale qui ne ménage personne, la droite comme la gauche, surtout les hommes mais aussi certaines féministes et leur mouvement de libération.

Il faut cependant tenir compte de deux distances par rapport à nous qui le lisons maintenant. Premièrement, une distance temporelle. Si la situation des femmes ne s’est pas fondamentalement renversée, loin s’en faut, depuis la fin des années quatre-vingt, elle s’est quand même modifiée. Le livre peut permettre un examen de ces avancées ; travail qui reste à faire me semble-t-il. Deuxièmement, une distance sociétale. Malgré notre proximité, et sans penser que nous sommes si différentEs des autres sur le continent, il y a des différences entre nos sociétés. Impossible de les jauger correctement en cours de lecture mais il faut garder cet aspect en tête.

Sans doute que plusieurs ont déjà pris connaissance de ce bouquin depuis sa sortie en Anglais. Pour moi, qui ne suis plus impliquée directement dans la lutte féministe c’est une prise de contact avec une théorie féministe qui m’a secouée. Heureusement que la magnifique préface de Christiane Delphy met en garde contre le pessimisme. Avec cette petite lampe allumée dans le cerveau c’était un peu plus facile d’avancer dans la lecture et, ma foi, de passer à travers. Tout n’est pas nouveau dans ces analyses mais tout est poussé au bout de la logique sans aucune complaisance, sans aucun pardon pour qui que ce soit.

Éléments de base de la théorie féministe d’A. Dworkin (Tel que je les ai saisis)

Tant que nous n’aurons pas renversé la société patriarcale, la liberté sera impossible pour les femmes. Toutes les femmes : de la plus opulente et émancipée qui soit en ce moment, jusqu’à la plus misérable et la plus privée de liberté.

Ce renversement de la société patriarcale est la tâche du féminisme révolutionnaire. Or, jusqu’à maintenant le féminisme n’a été que réformiste. Il n’a pas établi la lutte sur une analyse de classe de sexe (I) et n’y a donc pas subordonné les autres éléments de classe sociopolitique et économique.

Tous les hommes, tous les partis politiques, tous les mouvements sociaux, de droite comme de gauche ne font que contribuer à des degrés différents à maintenir le système patriarcal, à en profiter voire à travailler à le reproduire.

Il n’y a donc pas de véritable égalité des sexes possible dans ces conditions. Tout ce que nous identifions comme des avancées s’avèrent être, au mieux des tolérances du système patriarcal dans des zones non dangereuses pour lui parce qu’il a les ressources et la force de les retourner en sa faveur, au pire, des leurres qui nous éblouissent mais nous bloquent dans notre lutte en cachant les enjeux essentiels.

La misogynie est fondatrice et structurante de toutes nos sociétés et la seule éducation n’en viendra pas à bout. L’égalité ne peut être établie que par la promulgation des droits humains pour tous et toutes dans leurs moindres détails.

Les lieux structurels de l’enfermement des femmes

Pour Andrea Dworkin c’est d’abord et avant tout le sexe. Le sexe physique et toutes ses déclinaisons existentielles. Dans la société patriarcale, antiféministe à la base, où règnent en maitres les hommes et leur misogynie, les femmes ne valent que par leur fonction sexuelle. Cette valeur est fixée par les exigences masculines quant au cadre dans lequel s’exerce « la baise » :« La fonction de femme est d’être baisée- si elle se trouve enceinte, c’est qu’elle a été baisée, qu’elles qu’aient été les circonstances ou la méthode. Avoir été baisée n’a pas violé son intégrité en tant que femme parce qu’être baisée constitue son intégrité en tant que femme » (II) . Et : « Toute femme, quelle que soit sa race ou sa classe sociale- et le degré de privilèges ou de haine que lui valent l’une et l’autre- est réductible à son utérus » (III).

La plupart du temps, la femme mariée, a plus de valeur que la prostituée surtout celle qui s’offre dans les pires conditions. Mais les deux participent du même statut féminin, fondamentalement à égalité. Dans cette logique, la libération sexuelle des années soixante est tout sauf une libération. Elle a finalement rendu toutes les femmes disponibles sexuellement puisque l’argument de la grossesse non désirée ne tenait plus. Dans ce contexte, refuser « la baise » était jugé comme un manque d’intérêt pour la chose et source de rejet. Même les petits camarades se sont servis au banquet. De là, de la déception des militantes devant le peu de différence entre les comportements de leurs camarades se réclamant de la gauche et ceux des autres hommes dans la société, s’est structuré le courant du féminisme radical et matérialiste aux États-Unis et ailleurs dans le monde, y compris chez-nous. La poète féministe Robin Morgan écrivait : « I want a revolution like I want a lover » (IV) . Mais malheureusement, ce courant a été assimilé à une position d’exclusion absolue des hommes de la lutte et de la vie des militantes. Beaucoup avaient compris qu’on les tenait pour l’ennemi principal. Ils étaient donc devenus infréquentables. La majorité des femmes et l’ensemble des populations se sont dissociés de cette perception et ce courant est devenu presque invisible.

De ce point de départ, A. Dworkin dégage donc deux modèles d’assignation à demeure pour les femmes, celui de la ferme et celui du bordel. Le modèle de la ferme est lié à la maternité et au mariage. Il est conforté par l’idéologie romantique mais la femme s’y trouve enfermée dans sa condition de disponibilité sexuelle à un seul homme (en principe) et à la reproduction. Mais, nous ne le savons que trop, c’est aussi un lieu de violences de toutes espèces où l’interdit de parole sur ce sujet est d’une force terrible. Elle n’y est peut-être pas soumise aux viols collectifs mais n’échappe pas aux viols correctifs, ceux par lesquels elle est rappelée à ses devoirs et à son statut.

Celui du bordel est bien sûr, lié à la prostitution au sens strict. Là, les femmes sont souvent considérées, malgré tout, comme libres sexuellement par ceux et celles qui tiennent la pratique de la prostitution comme un libre choix de travail et de vie. Même ceux et celles qui se déclarent contre la prostitution arrivent, à des moments donnés, à soutenir qu’au moins certaines prostituées en ont fait le choix. A. Dworkin explique comment il arrive que même des féministes soient happées par les ruses machiavéliques de l’anti féminisme et intègrent ses raisonnements. C’est, me semble-t-il, ce qui joue dans les prises de positions sur le libre choix de la prostitution. Le bordel est le lieu où les femmes sont à la merci de tous les hommes qui décident de « se les payer ».

Les femmes sont toujours susceptibles d’appartenir à l’un et l’autre modèle à des moments différents de leur vie ou en même temps. Les deux modèles sont pourtant des négations de la totalité de la liberté humaine dont elles devraient disposer. L’antiféminisme constitutif de nos sociétés maintient ces modèles. Les États et les religions jouent un rôle non négligeable dans cette perpétuation.

Les femmes de droite

Elles sont partie prenante de ces structures sociales. Ce qui se dégage du texte d’A. Sworkin c’est l’idée qu’elles auraient plus de flair, d’intuition voire d’intelligence pour saisir que tant que la révolution fondamentale pour libérer les femmes et leur accorder leur statut d’êtres humains à part entière, n’aura pas eu lieu, vaut mieux se conformer à l’ordre existant. Vaut mieux y chercher une niche où on sera protégée même si c’est théorique et bien temporaire. Avec ce choix, vient l’adhésion aux idées qui le structurent qu’elles soient religieuses, sociales ou politiques. Il s’agit souvent d’une adhésion forte et militante même quand elle va contre ses propres intérêts. Quand on a accepté la fonction de mère comme base existentielle comment permettre l’avortement ? comment se dire qu’on aurait pu « se débarrasser » de l’enfant conçu un soir de viol par un mari par ailleurs reconnu (par les autres) comme un mari aimant ? Et à qui on a confié sa sécurité sinon sa survie ?

Les femmes de droite sont donc dans un perpétuel ajustement de leurs conduites et de leurs sentiments comme prix à payer pour leur intégration dans les normes sociales de la société patriarcale, misogyne et antiféministe profondément ancrée dans une structure religieuse et culturelle. Elles voient donc le système comme clos et inaltérable et elles ont jaugé les incapacités des féministes à vraiment changer les choses jusqu’à maintenant.

Conclusion

Christine Delphy conclut sa préface en disant que, malgré le premier choc, les analyses d’A. Dworkin ne sont pas complètement déprimantes. Elle souligne entre autre que : « Le patriarcat n’est pas la condition humaine ; (…) c’est une organisation sociale, qu’on peut changer, qu’on changera par la lutte » (V). D’ailleurs Andrea Dworkin a toujours tenté de convaincre les hommes autant que les femmes que la révolution féministe était à faire pour arriver à une société où la haine du dominant pour la dominée disparaitrait, et prendrait un essor jusqu’ici inconnu.

Elle insiste, dans ce livre, sur la nécessité de reconnaitre comme socialement et politiquement première, l’existence de la classe de sexe, que toutes les femmes partagent donc une condition commune. Il s’agit de lutter pour l’exigence d’un critère unique de dignité humaine. (p.218) Exemple : « …le viol est une menace pour les femmes communistes et fascistes, libérales, conservatrices, démocrates et républicaines, les femmes racistes et les femmes noires, les femmes nazies et les femmes juives, les femmes homophobes et les femmes homosexuelles » (VI).

Ce sont donc les contenus, les orientations et les articulations de ces luttes féministes qu’il nous faut revoir. Non pas pour rejeter tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant mais bien, comme nous savons le faire, de distinguer ce qui peut nous permettre d’avancer le plus efficacement vers l’objectif. Je pense que le mouvement a été, jusqu’à un certain point, victime de l’antiféminisme ambiant. Comme dans les autres lieux de lutte, la parcellisation des enjeux a pris le dessus ; l’avortement, l’insertion dans le monde du travail, la poursuite de la libération sexuelle sur une base très individuelle, la pauvreté et la discrimination la plus visible ont été traités comme des éléments mais sans grands liens organiques entre eux.

Ce livre est un rappel de fonds. Pour douloureux que puisse en être la lecture, il apporte les éléments d’une révision en profondeur de nos actions politiques.

Notes

I J’utilise les termes dont se sont servis le traducteur et la traductrice

II P. 92,

III P. 152

IV « Je veux la révolution autant que je veux un amant ». Merci à l’historienne et féministe Andrée Lévesque de m’avoir fourni cette citation avec ses remarques judicieuses dans l’élaboration de ce texte.

V P.18

VI P.218

Alexandra Cyr

Retraitée. Ex-intervenante sociale principalement en milieu hospitalier et psychiatrie. Ex-militante syndicale, (CSN). Ex militante M.L. Actuellement : membre de Q.S., des Amis du Monde diplomatique (groupe de Montréal), animatrice avec Lire et faire lire, participante à l’établissement d’une coop. d’habitation inter-générationnelle dans Rosemont-Petite-Patrie à Montréal. Membre de la Banque d’échange communautaire de services (BECS) à Montréal.

Sur le même thème : Féminisme

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...