Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Résistance contre la re-criminalisation de l'avortement

La révolution se poursuit

RebELLEs, sur Canadian Dimension. - Jodi Proctor, l’auteure, est une militante féministe, enseignante et travailleuse sociale à Montréal. Elle collabore à ReBELLEs comme écrivaine et organisatrice communautaire depuis la fondation du mouvement en 2008.

Traduction, Alexandra Cyr

Est-ce que des accusations de meurtres devraient être portées contre une femme enceinte qui fait une tentative de suicide ? En Indiana, aux États-Unis c’est ce qui l’attend. En 2011, Bei Bei Shuai a survécu à une tentative de suicide au cours de laquelle son fœtus est décédé. Elle a été accusée de meurtre grâce à une loi sur le « foeticide ». La poursuite l’accuse d’avoir fait sa tentative de suicide dans l’intention explicite de mettre fin à sa grossesse.

Ce genre de loi permet à l’État de poursuivre les femmes parce qu’elle attribue le statut légal de « personne » au fœtus. Aux États-Unis, elles ont permis la poursuite de centaines de femmes sous toutes sortes de motifs, depuis la consommation de drogues qui mettent en danger la vie du fœtus jusqu’à l’exposition à la violence de l’enfant à naitre. L’Indiana est le seul État qui a adopté récemment, des lois en ce sens, les : Fetal Protection Act et Unborn Victims of Violence Act. Ce sont des lois qui, loin de protéger les fœtus et embryons des violences dans le milieu, retirent aux femmes le droit à l’avortement, la liberté face à leurs corps et l’accès à des services de santé à travers le pays.

Au Canada, le fœtus n’a pas le statut légal de « personne ». L’enfant l’acquiert quand il est sorti vivant du corps de la mère. C’est ce qui empêche des poursuites de la sorte, ici. L’avortement se fait selon les règles édictées par l’Association médicale canadienne ce qui l’interdit après 20 semaines de grossesse sauf circonstances extraordinaires. Notons toutefois, que sur l’Ile-du-Prince-Edouard, dans beaucoup de milieux ruraux et nordiques l’accès à un avortement légal, sécuritaire et gratuit est impossible.

Le Canada devrait servir de modèle aux progressistes américainEs qui luttent pour les droits en matière de reproduction. Nous vivons pourtant le contraire ; ce sont les positions régressives des RépublicainEs qui inspirent nos propres Conservateurs-trices. Depuis 1987, au moins 45 projets de loi contre le libre choix des femmes et des couples ont été présenté à la Chambre des Communes. La plupart visaient à accorder le statut légal de « personne » au fœtus avec l’interdiction de l’avortement comme réel objectif.

La plus récente version de ces tentatives vient du député Stephen Woodworth. Il présente un projet de loi privé, M-312, qui demande, assez stratégiquement, la création d’un comité spécial des Communes qui devrait établir le moment où la vie commence. Cela pourrait remettre en cause l’article 223,1 du code criminel qui statue que les enfants ne deviennent des êtres humains qu’après la naissance. Le premier débat sur la proposition M-312 a eu lieu le 26 avril dernier et (revient dans la procédure en ce moment). L’Association canadienne pour le droit à l’avortement a déclenché une campagne nationale contre ce projet de loi. Selon sa directrice, Joyce Arthur, plusieurs facteurs augmentent la nécessité de s’engager dans la lutte pro-choix. D’abord, il y a la majorité conservatrice au parlement et il y a de plus en plus de censure à l’intérieur des agences qui reçoivent des fonds du gouvernement (pour des services aux femmes). Le gouvernement a aussi adopté des lois qui limitent considérablement les organismes sociaux qui offrent des services de défense des droits. Le climat anti-choix qui règne aux États-Unis est complètement alarmant et pèse lourdement sur le gouvernement Harper.

Dans ce contexte comment maintenir la lutte, avec le même message sur les droits des femmes sans sombrer dans la « fatigue féministe » qui survient à force d’avoir à défendre constamment aux mêmes enjeux ? Mme Arthur nous intime l’ordre de « devenir créatives ». On ne semble pas avoir de problème avec cela ici, au Canada. Souvenons-nous de la manifestation des Radical Handmaids devant le parlement en mars. Elles étaient des centaines habillées de rouge en lien direct avec l’héroïne du roman de 1987 de Margareth Atwood, The Handmaid’s Tale ; un récit défrisant qui dépeint les femmes comme de simples reproductrices au service de l’État. Une autre manifestation s’est passée plus discrètement ; tous les députés du pays, dont M. Woodworth, ont reçu sur leur bureau des vulves tricotées, auxquelles était accroché un message disant : « Maintenant que vous avez le vôtre, cessez de vous attaquer au mien ». Au cours de la deuxième lecture du projet M-312, vous pourrez voir des vulves tricotées voler d’un bord à l’autre de la Chambre avec son message répétitif peut-être, mais révolutionnaire.

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