Édition du 15 octobre 2019

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Toni Morrisson : « Pas de place pour l’apitoiement sur soi, pas de place pour la peur »

En hommage à Toni Morrison, disparue le 5 août 2019, nous publions la traduction d’un article qu’elle a confié à l’hebdomadaire The Nation, dont elle était membre du comité de rédaction, pour son 150e anniversaire. Cet article, paru le 23 mars 2015, côtoyait entre autres des contributions de James Baldwin – dont elle fut l’éditrice – et de Howard Zinn.

« Dans les moments d’angoisse, les artistes ne doivent jamais choisir de garder le silence. »

Le lendemain de Noël, en 2004, à la suite de la réélection présidentielle de George W. Bush.

Je regarde par la fenêtre avec une humeur extrêmement sombre, me sentant impuissante. Puis un ami, un collègue artiste, m’appelle pour me souhaiter de joyeuses fêtes. Il demande : « Comment vas-tu ? » Et au lieu du « Oh, bien, et toi ? », je lâche la vérité : « Pas bien. Non seulement je suis déprimée, mais je n’arrive pas à travailler, à écrire, c’est comme si j’étais paralysée, incapable d’écrire quoi que ce soit de plus dans le roman que j’ai commencé. Je n’ai jamais ressenti ça avant, mais l’élection…. » Je suis sur le point d’expliquer avec plus de détails quand il m’interrompt en criant : « Non !, Non, non, non ! C’est précisément le moment où les artistes se mettent au travail, non pas quand tout va bien, mais dans les moments les plus sombres. C’est notre travail ! »

Je me sentais ridicule le reste de la matinée, surtout quand je me souvenais des artistes qui avaient accompli leur travail dans des goulags, des cellules de prison, des lits d’hôpital ; qui faisaient leur travail tout en étant persécutés, exilés, calomniés, critiqué, mis au pilori. Et ceux qui ont été exécutés.

La liste – qui englobe des siècles, pas seulement le dernier – est longue. Une brève énumération comprendrait Paul Robeson, Primo Levi, Ai Weiwei, Oscar Wilde, Pablo Picasso, Dashiell Hammett, Wole Soyinka, Fyodor Dostoyevsky, Alexander Solzhenitsyn, Lillian Hellman, Salman Rushdie, Herta Müller, Walter Benjamin. Une liste exhaustive en dénombrerait des centaines.

Les dictateurs et les tyrans commencent régulièrement leur règne et maintiennent leur pouvoir par la destruction délibérée et calculée de l’art : censure et autodafés de la littérature non autorisée, harcèlement et détention de peintres, journalistes, poètes, dramaturges, romanciers et essayistes. C’est la première étape d’un despote dont les actes spontanés de malveillance ne sont pas simplement insensés ou diaboliques ; ils sont aussi clairvoyants. Ces despotes savent très bien que leur stratégie de répression permettra aux véritables outils du pouvoir oppresseur de s’épanouir. Leur plan est simple :

1. Choisir un ennemi utile – un « Autre » – pour transformer la rage en un conflit, voire en une guerre.

2. Limiter ou effacer l’imagination que l’art offre, ainsi que la pensée critique des intellectuels et des journalistes.

3. Distraire avec des jouets, des rêves de pillage et des symboles de religion supérieure ou de fierté nationale provocatrice qui enchâssent les blessures et les humiliations du passé.

Une Nation [effective] n’aurait jamais pu exister ou progresser en Espagne dans les années 1940, en Syrie en 2014, en Afrique du Sud en régime d’apartheid ou en Allemagne dans les années 1930 [1]. Et la raison est claire. Elle est née aux États-Unis en 1865 [2], l’année de l’assassinat de Lincoln, alors que les divisions politiques étaient féroces et mortelles – dans des moments de terreur, comme l’a dit mon ami. Mais aucun prince, roi ou dictateur ne pourrait s’imposer avec succès ou à jamais dans un pays qui valorise sérieusement la liberté de la presse. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des forces qui ont essayé d’imposer la censure, mais elles n’ont pas pu, à la longue, gagner. La Nation, avec son histoire d’essais bouleversants, révélateurs et intelligents, offrant une large place à la critique d’art, aux analyses, à la poésie et au théâtre, est aussi cruciale aujourd’hui qu’elle l’a été depuis 150 ans.

Dans ce monde contemporain de protestations violentes, de guerres intestines, de revendications pour la nourriture et la paix, dans lequel des villes entières dévastées sont érigées en abris pour des populations dépossédées, abandonnées, terrifiées, qui fuient pour leur vie et le souffle de leurs enfants, que devons-nous faire (les soi-disant civilisés) ?

Les solutions tendent vers l’intervention militaire et/ou les camps – par le meurtre ou l’emprisonnement. Tout geste autre que ces deux-là dans ce climat politique dégradé est considéré comme un signe de faiblesse. On se demande pourquoi le qualificatif « faible » est devenu le péché ultime et impardonnable. Est-ce parce que nous sommes devenus une nation si effrayée par les autres, par elle-même et par ses citoyens qu’elle ne reconnaît pas la vraie faiblesse : la lâcheté qui insiste sur les armes partout, la guerre partout ? A quel point est-il adulte, viril de tirer sur des médecins pratiquant l’avortement, sur des écoliers, des piétons, des adolescents noirs en fuite ? Quel est le sentiment de force, de puissance d’avoir une arme meurtrière dans la poche, sur la hanche, dans la boîte à gants de votre voiture ? Dans quelle mesure est-ce un signe de leadership de menacer de guerre dans la politique étrangère simplement par habitude, par peur fabriquée ou par ego national ? Et à quel point cela est-il pitoyable ? C’est pitoyable parce que nous devons savoir, à un certain niveau de conscience, que la source et la raison de nos agressions infligées ne relèvent pas seulement de la peur. Mais aussi de l’argent : le profit de l’industrie de l’armement, le soutien financier du complexe militaro-industriel contre lequel le président Eisenhower nous a mis en garde.

Il est facile de forcer une nation à recourir à la force lorsque les citoyens sont rongés par le mécontentement et éprouvent un sentiment d’impuissance qui peut être facilement apaisé par la violence. Et lorsque le discours politique est détruit par une déraison et une haine si profondes que les maltraitances vulgaires semblent normales, la désaffection règne. Nos débats, pour la plupart, sont des exemples indignes d’un terrain de jeu : injures, gifles verbales, ragots, ricanements, le tout alors que les basculements et les dérapages du gouvernement restent sans réponse.

Pendant la majeure partie des cinq derniers siècles, l’Afrique a été considérée comme pauvre, désespérément pauvre, en dépit du fait qu’elle est outrageusement riche en pétrole, or, diamants, métaux précieux, etc. Mais comme ces richesses n’appartiennent pas en grande partie à ceux qui y ont vécu toute leur vie, elles sont restées dans l’esprit de l’Occident dignes de dédain, de douleur et, bien sûr, de pillage. Nous oublions parfois que le colonialisme était et est toujours une guerre, une guerre pour contrôler et posséder les ressources d’un autre pays, c’est-à-dire l’argent. Nous pouvons aussi nous leurrer en pensant que nos efforts pour « civiliser » ou « pacifier » d’autres pays ne sont pas une question d’argent. L’esclavage a toujours été une question d’argent : du travail gratuit produisant de l’argent pour les propriétaires et les industries. Les « travailleurs pauvres » et les « pauvres sans emploi » contemporains sont comme les richesses dormantes de « l’Afrique coloniale la plus sombre » – disponibles pour le vol des salaires et le recel des biens, et appartenant à des entreprises métastasiques qui étouffent les voix dissidentes.

Rien de tout cela n’est de bon augure pour l’avenir. Pourtant, je me souviens du cri de mon ami le lendemain de Noël : Non ! C’est précisément le moment où les artistes se mettent au travail. Il n’y a pas de temps pour le désespoir, pas de place pour l’apitoiement sur soi, pas besoin de silence, pas de place pour la peur. Nous parlons, nous écrivons, nous faisons du langage. C’est ainsi que les civilisations guérissent.

Je sais que le monde est meurtri et saigne, et bien qu’il soit important de ne pas ignorer sa douleur, il est également essentiel de refuser de succomber à son animosité. Tout comme l’échec, le chaos contient des informations qui peuvent mener à la connaissance, voire à la sagesse. Comme l’art.

Toni Morrison

• Traduction A l’Encontre publiée le 7 août 2019 : http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/pas-de-place-pour-lapitoiement-sur-soi-pas-de-place-pour-la-peur.html

Notes

[1] Cette idée peut se retrouver dans la formule utilisée par Toni Morrison : « Si Donald Trump est élu, je ne me sentirai plus américaine. Mais je me relèverai. » (Réd. A l’Encontre)

[2] Fin de la guerre de Sécession.

Toni Morrison

Écrivaine américaine.

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