Édition du 22 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres et revues

Extrait

Une proposition politique anticapitaliste : "en finir avec l'Europe"

TIRÉ DU SITE, 02 AOÛT 2013 | MEDIAPART.FR

1. Un livre qui fait polémiquer
(...)

2. Néolibéralisme et Union européenne.

Le livre commence par un rappel de ce que la création de l’Union européenne se fit sous impulsion US. Les néolibéraux tels qu’Hayek étaient favorables à une forme politique fédérale la mieux à même selon lui de contourner tout contrôle démocratique ; les concepteurs de l’UE étaient convaincus de la doctrine des ordolibéraux. L’échelon européen « constitue une terre vierge fertilisée dès l’origine pas des réseaux politico-économiques transnationaux acquis aux idées néolibérales » (5).

S. Kouvelakis précise (6) : « une mise à distance de toute forme de contrôle démocratique et de responsabilité devant les peuples est un principe constitutif du réseau complexe d’agences technocratiques et autres collèges d’experts qui forment la colonne vertébrales des institutions de l’UE ».

C’est aux tout débuts du proto-Etat européen que nous assistons ici. On pourrait objecter qu’il existe des institutions judiciaires européennes qui ne se réduisent pas à être des agents des néolibéraux, on chercherait quelques déclarations bien senties venues à nous depuis le Parlement européen. Mais on se souviendrait alors de ces référendums à propos du Traité constitutionnel européen (TCE) dont le résultat qui fut un désaveu des élites politico-économiques européennes, françaises en particulier ; cette volonté populaire exprimé au moyen du suffrage universel fut simplement ignorée par les néolibéraux. Nous sommes dans une période où les principes démocratiques les plus basiques sont bafoués par les gouvernants. Comment penser le sentiment d’impuissance suscité par l’évocation de cette défaite d’un genre nouveau ? Ce livre contribue à nous permettre d’y penser.

3. La crise révèle depuis 2008 la nature néolibérale et antidémocratique de l’UE

Ce livre insiste sur la crise commençant en 2008 et continuant à ce jour, qui peut apparaître comme une crise exacerbée dans une crise de longue durée. L’idée de Durand comme de Kouvalekis est que cette crise a révélé la nature jusque-là peu apparente de l’Union européenne qui a mis sous tutelle des pays comme la Grèce ou l’Italie. En Grèce, ports, aéroports, autoroutes, eau électricité, énergies renouvelables, patrimoine immobilier public, plages, zones côtières, tout cela a été vendu à vil prix à des investisseurs « étrangers ». Kouvalekis précise : « c’est seulement maintenant, à la lumière de la crise, que nous pouvons appréhender ce mélange d’autoritarisme (…) et de néolibéralisme qui est inscrit dans l’ADN de l’UE. (7)

En mai 2010, Athènes est placée « sous la tutelle de la troïka (FMI, BCE et Commission européenne). En octobre 2011, Papandréou démissionne et est remplacé par « Papadémos, ancien banquier central à Athènes et Francfort ». La Grèce devient un « quasi-protectorat ». En novembre 2011, Mario Monti, « clone transalpin de Papadémos » dirige l’Italie à la place de Berlusconi.

La BCE, Banque centrale européenne (BCE) obtient alors un pouvoir inconnu auparavant (8). On assiste à une « montée en puissance » de la BCE qui est d’autant plus « spectaculaire » si on la compare « à l’impotence du Parlement européen » (9) ; elle contrôle dans le détail la politique, va jusqu’à fournir des dirigeants à ces Etats ; cela sans mandat électif.

4. Un développement inégal dans l’Union européenne. Sauvagement inégal.

W. Streeck compare l’opposition entre l’Allemagne et la Grèce (ou entre L’Allemagne et les Pays Bas et la Finlande versus la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ) à l’opposition entre l’Italie du Nord (Lombardie) et l’Italie du Sud. « Pourquoi les Européens du Nord seraient-ils plus patients envers l’Europe du Sud que les Italiens du Nord envers ceux du Sud ? » (10). Il constate l’effet catastrophique d’un développement inégal entre des territoires (qui en Italie partagent la même langue).

Pour C. Lapavitsas (11), l’Allemagne a vu ses travailleurs subir une cure d’austérité brutale, le niveau de vie des salariés stagner, alors que l’Europe du Sud, et ses ménages étaient encouragés à s’endetter, . Un développement différent entre ces deux zones, qui dès la fin des années 2010 permet à la bourgeoisie allemande d’être en en position de leader de l’UE.

« En Europe, jusqu’à la crise de 2007, on peut ainsi distinguer au moins trois régimes d’accumulation complémentaires mais tout à fait distincts. Dans la périphérie est-européenne, la logique économique dominante est celle d’un régime de prolétarisation par lequel les populations vivant auparavant dans les économies socialistes ont été progressivement insérées dans les réseaux capitalistes transnationaux, ce qui s’est traduit – une fois le choc transitionnel passé et avant celui de la crise financière – par des gains de productivité importants et des hausses de salaires.En Allemagne, au contraire, la pression de cette armée de réserve a favorisé une grande défaite du salariat, manifeste dans la stagnation des salaires et la brutale libéralisation du marché du travail par les réformes Schröder (réformes célébrées aujourd’hui par François Hollande…).Dans les périphéries du sud de l’Europe, la dynamique fut toute autre : les excédents des pays du nord ont été recyclés sous la forme de flux financiers qui ont permis notamment une hausse des crédits à la consommation et des crédits immobiliers ce qui a soutenu l’activité, l’emploi et les salaires sans pour autant que la productivité ne suive. Là, les classes populaires et moyennes ont pu connaître une brève période d’amélioration de leur niveau de vie qu’elles payent aujourd’hui au prix fort. » (12)

5. Les luttes dans l’Union européenne.

A propos des luttes dans l’Europe du Sud, Cédric Durand écrit : « La vague de mobilisation est sans précédent depuis les années 1970 dans la région. C’est d’abord une résistance de classe, socio-économique. Mais de manière sous-jacente, ces luttes ont également une dimension anticoloniale qui découle d’une polarisation centre-périphérie au sein même de la zone euro. »(13)

Et aussi, après avoir cité la Confédération européenne des syndicats s’opposant au TSCG en mars 2012, « grande première », il écrit : « les pays les plus touchés parles politiques d’austérité et les réformes structurelles ont connu une vague de mobilisation sans précédent, depuis les années 1970, à travers de nombreuses grèves, occupations et manifestations ; à l’instar du mouvement des « indignés » en Espagne. La Grèce qui a connu 21 grèves interprofessionnelles entre fin 2009 et janvier 2013, avec multiplication des affrontements aux forces de l’ordre. A ce jour, l’européanisation de le protestation se fait toutefois attendre. » (13)

La question qui se pose aux anticapitalistes est alors celle d’une perspective politique, d’une façon de présenter des revendications qui vise à subvertir le pouvoir d’État, tant de l’État national que du proto-Etat européen.

Dans une interview à Contretemps, C. Durand précise : « De manière très différente, les socialismes réellement existants, les régimes bolivariens en Amérique latine, les contre-sociétés communistes en France et en Italie dans l’après-guerre, les Zones d’Autonomie Temporaires des anarchistes contemporains, l’économie sociale et solidaire ou encore les institutions de l’État social ont réussi à préserver partiellement et/ou temporairement des expériences de vie des impératifs de la reproduction du capital. C’est évidemment beaucoup, mais cela ne suffit certainement pas à se dégager de la subsomption réelle au capital, c’est-à-dire de l’incorporation de l’existence même de la population au mouvement général et global de l’accumulation du capital . » (14)

La question est celle d’une politique anticapitaliste efficace dans cette période où les amis du capitalisme ont si peu d’arguments autres que de répéter que telle la démocratie churchillienne, le néolibéralisme est le meilleur système économique réalisable. Une politique qui propose une direction politique aux luttes, à discuter contradictoirement et massivement.

6. Une Union européenne de plus en plus autoritaire

« La crise ouverte en 2007 a révélé des contradictions inhérentes à la construction européenne. Elle a démontré que l’UE est un régime politique autoritaire, disposé à suspendre les procédures démocratiques en invoquant l’urgence économique ou financière. Gouvernements élus contraints à la démission et remplacés par des technocrates sans légitimité démocratique ; proéminence d’institutions supposées « neutres » comme la Banque centrale européenne ; effacement du rôle du Parlement européen ; annulation de référendums ou encore intrusion du secteur privé au cœur de la prise de décision politique... » (15)

Mettre en série ces actes politiques montre que les Etats européens et le proto-Etat supra-national s’écartent volontairement et résolument des procédures démocratiques qui paraissaient indiscutables il y a une quinzaine d’années dans les pays de l’UE. Les structures européennes contrôlent les budgets et les politiques économiques avant même que les parlements nationaux ne soient saisis. « L’adoption du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance marque l’apogée de ce mouvement. »

En Grèce, cette logique antidémocratique a connu un saut qualitatif avec les groupes nazis d’Aube dorée qui prospèrent avec l’appui des forces de répression. « La crise apporte aujourd’hui à l’Etat l’occasion rêvée de débarrasser la société du droit de grève et de manifestation, du droit à un revenu décent, et même du droit d’exprimer la moindre opposition au gouvernement ! Pire, une coalition unissant appareil d’État et bandes de rue néonazies s’en prend quotidiennement aux populations migrantes, aux antifascistes, aux centres sociaux et à la gauche. Toute cette violence pourrait constituer le dernier recours d’un régime que l’austérité a conduit dans une impasse politique et qui n’a plus que la terreur et la violence d’État pour faire sentir sa présence aux habitants du pays ». (16)

Kouvelakis, autre contributeur déjà cité de ce livre, est un militant de Syriza, principale organisation de la gauche radicale grecque, membre de sa minorité (17).

7. Les propositions.

Face à cette concurrence de tous contre tous portée par la néolibéralisme toujours triomphant, face à la haine xénophobe qui se répand dans les pays d’Europe, face à la division des prolétariats et au poison raciste qui se répand, Durand met l’accent sur la nécessité d’avancer des objectifs sans prendre en compte leur faisabilité ou non dans le cadre de l’UE. Ces auteurs posent la question de permettre le développement d’un puissant mouvement anticapitaliste (ce ne sont pas les mots qu’ils emploient mais je ne pense pas trahir l’esprit de leurs propos).

Ces propsitions d’action sont :

1 création d’emplois dans l’aide aux personnes âgées, aux enfants et aux malades, l’amélioration de la vie urbaine (espaces verts, médition sociale, restauration de bâtiments) ; l’environnement, …. (18)

2 socialiser le système bancaire

3 audit sur la dette ; « décider éventuellement une annulation partielle ou totale »

Ces quelques mesures entraîneraient une levée de boucliers des capitaliste et de leurs amis. En perspective, la sortie de l’Union européenne pourrait se discuter alors. Je souligne que la sortie de l’UE n’est jamais présentée dans ce livre comme la panacée ni comme le préalable indiscutable à tourte action politique, comme le font les « souverainistes » qui veulent s’allier à une bourgeoisie qui serait autochtone et réputée plus douce. Ces fadaises xénophobes n’ont rien à voir avec le propos d’ « En finir avec l’Europe ».

Ce livre est fort stimulant. Doit-on suivre les auteurs qui écrivent une équivalence entre Europe/ Union européenne/ Union économique et monétaire/ zone euro ? Le titre est-il le plus approprié au propos ? Cela peut se discuter calmement.

Devant une situation qui est catastrophique dans plusieurs pays européens, la Grèce tout particulièrement, les auteurs proposent un constat argumenté et des solutions qu’ils en déduisent. Pour celles et ceux qui veulent une alternative au capitalisme néolibéral qui a transformé largement les institutions étatiques en institutions à son service exclusif ces dernières années, il propose un coup de force idéologique : considérer les institutions européennes, la question de leur réforme éventuelle, comme très secondaire.


Références :

1. http://www.mediapart.fr/journal/international/280513/en-finir-avec-leurope-ou-pas

2. http://www.mediapart.fr/journal/international/270613/en-direct-de-mediapart-en-finir-avec-leurope

3. http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/250713/intellectuels-critiques-et-ethique-de-responsabilite-en-periode-trouble-michea-durand-keucheya

4.http://blogs.mediapart.fr/blog/samy-johsua/310713/une-question-philippe-corcuff-so-what

5. Cédric Durand, in « En finir avec l’Europe », p 28

6. Stathis Kouvelakis, opus cité, p. 51.

7. idem, p 57

8. Cedric Durand et Ramzig Keucheyan, p. 94

9. idem p 109

10. W. Streeck, p67.

11. C. Lapavitsas, p77

12. C. Durand, P47

13. Durand et Keucheyan, p103

14. http://www.contretemps.eu/interventions/ruse-raison-internationaliste

15. C. Durand et R. Keucheyan, p 89

16. D. Dalakoglou,p130

17. http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/91-remarques-sur-syriza-apres-son-congres-fondateur

18. C. Durand p143

Sur le même thème : Livres et revues

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...