Édition du 16 juin 2020

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Les gilets jaunes

Entrevue avec Alain Bertho

Les gilets jaunes : « Il ne s’agit pas d’un simple mouvement social »

Alain Bertho est professeur d’anthropologie à l’Université Paris 8, directeur de la maison des sciences de l’homme de Paris Nord. Il a consacré une grande partie de son travail aux émeutes urbaines, en France et à l’étranger, pour comprendre la mondialisation de ce vocabulaire de la protestation et en repérer les formes nationales ou locales. Auteur notamment de deux ouvrages abordant ces sujets – Les Enfants du chaos (La Découverte, 2016) et Le Temps des émeutes (Bayard, 2009) –, il revient sur les dernières formes prises par le mouvement des gilets jaunes (lire aussi son blog dans Le Club de Mediapart)s 2008 ? Entretien avec Alain Bertho, anthropologue spécialiste des émeutes.

8 décembre 2018 | mediapart.fr

Existe-t-il des continuités entre les violences des « gilets jaunes » à Paris et l’insurrection des banlieues en 2005 ? Peut-on comparer ce qui se passe aujourd’hui à ce qui s’est produit ailleurs en Europe. Quelle lecture faites-vous de ce qui s’est passé à Paris samedi 1er décembre ?

Alain Bertho : J’en fais une lecture assez classique, eu égard à ce que j’observe depuis maintenant plus de dix ans. La violence contre les biens, voire les personnes, émerge quand il y a des choses qu’on veut dire et qu’on ne peut plus dire, non pas parce qu’on n’a pas les mots, mais parce qu’on n’a pas d’interlocuteurs.

Le passage à l’acte donne à voir cette absence. À Paris, il est évident qu’il y avait des manifestants dont ce n’était pas le premier passage à l’acte, que ce soit du côté de l’extrême droite ou de ce qu’on désigne par « la tête de cortège ».

Ceux-là étaient présents, mais cela n’explique pas tout, parce qu’ils n’ont pas été rejetés par le reste de la manifestation. Les premiers passages devant les tribunaux, lors des comparutions immédiates, montrent que beaucoup de gens ordinaires ont été pris avec un pavé ou une arme par destination. Ceux dont la stratégie politique est d’engager un affrontement avec la police ont ouvert une brèche dans laquelle plein de gens se sont engouffrés, en franchissant le pas.

J’ai toujours été frappé, en observant les situations d’affrontement, par ce qui se passe dans les têtes et dans les corps quand on décide qu’il faut en passer par là pour dire quelque chose. J’ai vu beaucoup de gens oublier les conséquences possibles de leurs actes. On parle beaucoup de la violence contre la police, mais il ne faut pas négliger la violence contenue dans la mise en danger de soi.

Ce qui s’est passé samedi n’est donc pas anecdotique et n’est pas le simple fait de casseurs plus ou moins professionnels. C’est quelque chose qui prend d’autant plus de sens dans une situation où le pouvoir a poussé à bout le dédain vis-à-vis des corps intermédiaires et bloqué les canaux de communication et d’interlocution.

Entre-t-on dans une nouvelle phase du Temps des émeutes, pour reprendre le titre de votre livre datant de 2009 ?

On est dans la continuité, mais c’est une nouvelle phase. Ce qui caractérisait les émeutes récentes, que ce soit en France en 2005, en Grèce en 2008, à Londres en 2011 ou à Baltimore en 2014, et à l’exception des Printemps arabes, c’est que les participants ne pensaient pas pouvoir obtenir satisfaction, voire étaient certains de perdre. Il y a quelques années, à Thiaroye, au Sénégal, j’ai vu des jeunes prendre des risques extrêmes contre des forces spéciales contre lesquelles ils n’avaient aucune chance.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les affrontements que l’on a vus sont issus d’une mobilisation qui pense pouvoir obtenir satisfaction et voit le pouvoir hésiter. Ils s’inscrivent dans une stratégie. Cela me paraît donc tout à fait nouveau.

Il y a eu une erreur de diagnostic de départ. Il ne s’agit pas d’un simple « mouvement social », une expression qui s’intègre dans une vision très construite, héritée du siècle dernier, où la convergence des revendications permet de construire une montée en généralité, puis un programme et éventuellement de remporter des élections.

Ici, les manifestants n’ont que faire d’avoir un programme électoral et jugent que des élections seraient une forme dilatoire de réponse. Ce n’est donc pas un mouvement social, mais un mouvement directement politique.

Les gens ont passé des heures à bloquer des voitures ensemble, à discuter les uns avec les autres. Ils ont construit un récit commun qui articule deux choses : la question des inégalités et de la responsabilité de l’État dans celles-ci ; et le fait qu’on ne fait confiance à aucune forme de délégation ou de représentation. Ni du côté du pouvoir, ni d’ailleurs des manifestants eux-mêmes.

On assiste, en France, à la mise en œuvre d’une idée présente de la place Tahrir jusqu’à la place Syntagma, en passant par la Puerta Del Sol et Occupy Wall Street, qui consiste à vouloir construire ce récit commun sans délégation et sans porte-parole. Nous sommes face à un mouvement politique de type nouveau qui s’installe dans la crise de la représentation et des parlementarismes.

Quelles ressemblances et différences peut-on constater avec les émeutes de 2005 ?

Il y a eu un débat, à l’époque, sur la question de savoir si ces émeutes étaient un mouvement politique, proto-politique, ou apolitique. La réponse que m’ont donnée ceux qui avaient alors brûlé des voitures est restée gravée dans ma tête : « Non, ce n’est pas politique, mais on voulait dire quelque chose à l’État. » Comment dire de façon plus claire que la politique partisane et parlementaire, à leurs yeux, ne servait à rien pour dire quelque chose à l’État ?

En 2018, le mouvement affirme aussi ne pas être partisan, mais dit quelque chose sur la façon de gouverner l’État, qui n’était pas présente en 2005. Il ne s’agit pas seulement d’être entendu, mais de dire ce que la politique doit être.

Faut-il distinguer les émeutes avec pillages et les émeutes sans pillages ?

Il faut en effet être attentif au répertoire d’action qu’est le langage de l’émeute. Jusqu’au début des années 2010, je n’ai pas observé de pillages. J’ai même assisté, à Saint-Denis en 2005, à une scène où toutes les vitrines du centre commercial ont été brisées une à une, à l’exception du cinéma, mais où rien n’a été volé.
L’apparition de pillages date des émeutes britanniques de 2011 et n’a fait que se répandre depuis. La montée de la problématique des inégalités, jusqu’à la question de la survie, ne peut y être étrangère. À cet égard, les émeutes en Occident s’alignent sur ce qu’on connaissait déjà en Amérique latine notamment.

Existe-t-il des spécificités nationales de l’émeute ?

La France rejoint une norme qu’on a déjà connue ailleurs, de façon particulièrement visible car cela s’est concentré dans les beaux quartiers de Paris. Lors des émeutes de Londres en 2011, le Guardian avait fait une cartographie très intéressante montrant que les affrontements s’étaient localisés dans les zones frontières entre les quartiers riches et les quartiers populaires. Là, cela se passe au cœur du Paris le plus favorisé.

Les émeutes sont liées à des phénomènes globaux, mais s’incarnent localement, dans une histoire nationale précise, tissée par les formes de répression, l’action des forces de l’ordre, le poids de la corruption ou les traditions démocratiques. En Afrique ou en Amérique latine, on voit des émeutes dirigées directement contre la corruption, ce qui n’existe pas en France. La subjectivité émeutière varie en fonction de l’histoire des États-nations.

Comment comprenez-vous qu’un niveau de violence relativement inédit n’ait pas suscité davantage d’indignation et que le soutien aux gilets jaunes ne semble guère diminuer ?

Ce qu’on sent dans les phénomènes de passage à l’acte, c’est que nous sommes dans un moment où les transformations dans les têtes vont vite. Vouloir délégitimer un mouvement en mettant en scène la violence est à double tranchant. Si la colère est trop forte, cela peut être contre-productif car la colère s’étend et est partagée.
On est à un moment de bascule. Si, même dans l’opinion publique française, les « scènes de guerre » n’ont pas fait reculer le soutien aux gilets jaunes, cela veut dire quelque chose. Pour moi, la situation est inquiétante, parce qu’on sent la difficulté de trouver des formes d’interlocution entre les peuples et les pouvoirs qui aillent au-delà d’un parlementarisme dévalué.

Ce qui s’est déroulé au Puy-en-Velay résulte-t-il de la même logique que ce qui s’est passé à Paris ?

On est dans le même mouvement. De même qu’il existe des cultures nationales de l’émeute, il existe des cultures locales. Et quand on a moins de grandes banques et de magasins de luxe dans le collimateur que dans les quartiers ouest de Paris, on va viser plutôt la représentation de l’État, à savoir la préfecture, qui était aussi plus accessible que l’Élysée…

Comment les périodes émeutières se terminent-elles ?

La plupart des émeutes, quand elles sont sans stratégie, se terminent de façon inattendue. C’est vrai en 2005. Les émeutes se terminent le 17 novembre sans que le fait que l’état d’urgence ait été décrété n’ait rien changé. Après trois semaines d’émeutes en Grèce, en décembre 2008, cela se termine aussi soudainement.
Quand il n’y a rien à négocier, il y a un moment où le cours de la vie reprend, même s’il reste de la rancœur, du contentieux, du ressentiment, qui peut ressurgir plus tard, y compris sous des formes politiques et électorales inattendues.

Il me semble qu’on peut ainsi tisser des ponts entre l’élection de Bolsonaro, au Brésil, et les manifestations parfois violentes qui ont eu lieu autour du Mondial, des JO et de l’attribution des fonds publics. Et je pense que le fait d’avoir laissé les émeutiers de 2005 sans réponse a pu cheminer et pousser certaines d’entre eux à se lancer dans le djihad.

Avec le moratoire sur les taxes, les gilets jaunes n’avaient pas obtenu de véritables concessions. Quand le moratoire est suivi de l’abandon de ces taxes pour 2019, les gilets jaunes obtiennent surtout la confirmation que le pouvoir a peur.
Cette leçon a été entendue par d’autres, notamment dans un mouvement lycéen toujours prêt à se mettre dans le sillage d’une mobilisation plus large, comme en 2006 ou en 2010. C’est un mouvement qui peut vite s’enflammer, parce qu’il s’est durci depuis 2006, et en raison du fait que nous sommes aujourd’hui face à une jeunesse qui se heurte non seulement à l’État mais aussi à l’avenir.

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