Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

À gauche, l'unité on ne connaît pas ça

Après avoir entendu les incantations pour un printemps bien chaud pendant un hiver bien froid, sinon pour un Printemps érable deuxième édition, nous voilà après quelques mois de mobilisations et de manifestations ’’ dans la marde ’’, essoufflés, déprimés et plus divisés que jamais, et peu soutenus par la population. Nous allons heureusement profiter de l’arrivée de la belle saison pour nous reposer, réfléchir et nous distraire avec le Canadien, l’Impact et les activités estivales. Nous allons reprendre notre souffle et voir comment poursuivre à l’automne la bataille contre l’austérité, le démantèlement de l’état québécois et la privatisation du Québec.

L’élastique étiré jusqu’au bout entre les pas assez pressés et les trop pressés a fini par nous péter au visage. Les étudiants ont été seuls ’’ au bat ’’ suite à la trahison syndicale dont ils ont été victimes. Sans aller dès maintenant en grève générale illimitée et illégale les centrales syndicales auraient pu au moins mobiliser leurs membres et les inviter à se joindre aux étudiants dans la rue tous les samedis plutôt que de les laisser seuls à affronter les matraques de la police, les amendes et les injonctions des tribunaux, tout ce beau monde répondant à une commande politique libérale.

Si nous retournons quelques mois en arrière nous avons accumulé les défaites les unes après les autres alors que des groupes de travailleurs ou autres organisations ont été écrasés les uns après les autres ( postiers, pompiers et policiers, employés municipaux, CDEC-CLD, travailleurs de la santé incluant les médecins, commissions scolaires, services de garde et finalement les étudiants sans avoir créé un rapport de forces pour freiner sinon arrêter le rouleau compresseur néolibéral. Le seul terrain sur lequel nous avons réalisé des victoires est celui de l’environnement, cause qui rallie d’ailleurs une grande partie de la population même si les gestes individuels ne suivent pas toujours.

Les raisons de ce qui est pour le moment une grande défaite du mouvement progressiste sont multiples. Il y a d’abord l’individualisme et le corporatisme qui nous habitent et qui sont paradoxalement à l’image de la société que nous dénonçons. Chaque organisation pour ne pas dire chaque militant a son histoire et sa façon de voir les choses et de faire les choses à sa manière. Seulement pour la lutte contre l’austérité il y a une multitude de coalitions contre l’austérité et on en perd son latin. Il y a aussi dans la gauche un grand manque de confiance en nous, en notre discours et en notre capacité de rallier à notre cause une majorité de la population. Il y a aussi un manque de communication et de liens entre et de recherche de consensus. Il y a aussi beaucoup de bureaucratie et chaque organisation a ses ’’ dossiers ’’ et sa stratégie. On manque également cruellement de courage, de clairvoyance et de perspicacité, ce qui se reflète dans l’absence de leaders crédibles entraînant derrière eux l’ensemble du mouvement. Cela a été frappant récemment chez les étudiants si on compare aux leaders étudiants du Printemps érable. Il y a aussi des erreurs de stratégie comme celle des centrales syndicales de ne pas avoir fait de travail d’éducation politique depuis longtemps chez leurs membres dont ils se sont éloignés avec le temps retardant d’autant une mobilisation massive contre le gouvernement libéral, tout comme à l’inverse la précipitation de L’ASSE de se lancer seule à corps perdu dans la bataille contre l’austérité et les hydrocarbures sans avoir rallié une large base des étudiants en premier lieu contre les coupures dans le secteur de l’éducation tout en s’occupant de questions plus larges. De plus un parti politique comme Québec Solidaire contrairement à Syriza en Grèce n’arrive pas à canaliser l’opposition et à lui donner un débouché sur le terrain politique.

Il y a aussi le climat ambiant dans la population amplifié par des médias de plus en plus vides et insipides occupés par des gens avant tout portés à la défense de leurs privilèges et par conséquent de l’ordre établi. La population victime de la propagande des gouvernements à la solde des milieux d’affaires et des ’’ commentateux ’’ des médias est devenue peureuse, timorée, confuse, déprimée et mêlée. A l’inverse on sent également en sourdine un raz le bol et une colère qui gronde dans la population mais le mouvement social n’arrive pas à le faire s’exprimer à grande échelle, à le canaliser, à le mobiliser et à lui donner une direction.

De nombreux dangers nous guettent collectivement et ne pourraient que s’aggraver si nous faisons trop longtemps du surplace. Tout d’abord il y a l’autoritarisme de nos gouvernements tant à Québec qu’à Ottawa. A coups d’opérations de propagande et de sondages qui confirment leur bon travail ils se disent légitimés de poursuivre dans la direction idéologique qu’ils ont choisie. A la répression politique certains militants répondent par une violence limitée et parfois gratuite qui devient l’exutoire à la frustration et pourrait donner naissance à un nouveau mouvement terroriste qui dans le contexte actuel de peur et de répression ne pourrait qu’accentuer la répression faisant de leurs auteurs des martyrs isolés et rejetés contrairement aux années 60-70 où une partie substantielle de la population voulait ’’ brasser la baraque ’’. Et n’oublions pas l’infiltration policière et la provocation toujours présente dans les organisations d’opposition pour jeter de l’huile sur le feu au profit du pouvoir en place.

Il ne nous reste donc pour le moment qu’à reprendre notre souffle, à tirer des leçons pour la des dernières semaine pour assurer la suite du mouvement. Il faut avoir aussi le courage de pousser le plus loin possible notre réflexion et nos échanges entre nous et avec la population sur nos façons d’être et d’agir. Il ne faut pas avoir peur d’innover et de faire preuve de créativité. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter de nous opposer mais il nous fut également proposer des solutions pour résoudre des problèmes réels auxquels le Québec est confronté depuis des décennies en éducation, en santé et ailleurs, pour proposer des solutions auxquelles nous pourrons rallier nos concitoyens et concitoyennes. Le colloque organisé par des médecins engagés au début mai est une belle initiative à ce niveau. Nous pourrions aller jusqu’à la mise sur pied d’un dialogue national où tout le monde serait invité y compris des gens qui ne pensent pas comme nous sauf évidemment le gouvernement au pouvoir. L’unité est également un condition incontournable si nous voulons marquer des points sinon même gagner la bataille. En attendant l’automne nous pourrions quand même nous serrer les coudes tous ensemble et faire une démonstration de force et d’unité à l’occasion du 1er mai.

Solidairement

Yves Chartrand

Yves Chartrand

Intervenant social
Montréal

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