Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

Afghanistan-Etats-Unis. Face à l’urgence d’une crise humanitaire : maintien des sanctions et répartition impériale des fonds appropriés de la banque centrale d’Afghanistan

Après avoir pris l’été dernier la décision initialement courageuse de retirer d’Afghanistan les forces des Etats-Unis, l’administration Biden a annoncé vendredi 11 février qu’elle avait l’intention de répartir les actifs de la banque centrale afghane qui sont détenus par la banque de la Réserve fédérale de New York. Une partie (3,5 milliards) pour les familles des victimes du 11 septembre 2001. Selon les termes du décret, pour une autre partie, « l’administration cherchera à faciliter l’accès à 3,5 milliards de dollars de ces actifs au profit du peuple afghan et pour l’avenir de l’Afghanistan en attendant une décision judiciaire » (le décret ne précise pas comment l’argent sera débloqué, et cela reste flou). Cette décision met Biden sur la voie de causer plus de morts et de destruction en Afghanistan que les 20 années de guerre auxquelles il a mis fin. [Voir une première contribution de Mark Weisbrot sur ce thème publiée sur ce site en date du 8 février 2022.]

Tiré de À l’encontre.

Pendant des mois, l’administration Biden a débattu de l’avenir des relations économiques avec un Afghanistan contrôlé par les talibans. Les avoirs, qui ont été initialement gelés lorsque les talibans ont pris le contrôle du pays en août 2021, sont essentiels pour assurer les liquidités et le fonctionnement élémentaire de l’économie. Compte tenu de l’absence d’engagement ferme de la part de l’administration Biden de restituer les actifs à la banque centrale afghane – qui, selon les économistes étatsuniens qui ont participé à sa conception et contribuent à sa gestion, est toujours indépendante des talibans – le peuple afghan sera fortement tributaire de l’aide humanitaire dans un avenir prévisible. D’ores et déjà, les rapports indiquent que l’aide ne suffit pas à empêcher l’effondrement des conditions de vie du peuple afghan.

Le premier problème est d’ordre économique. La saisie des fonds de la banque centrale a paralysé l’activité économique. Les gens n’ont plus accès à l’argent détenu dans les banques. Les fonctionnaires et les enseignants ne sont pas payés. Les importateurs n’ont pas accès aux devises pour financer les importations. De même, les exportateurs n’ont pas accès aux devises pour faire fonctionner leurs entreprises. La monnaie, l’afghani, s’est effondrée et, par conséquent, l’inflation est beaucoup plus forte en Afghanistan que dans le reste du monde.

« Toutes les réserves de change qui se trouvent aux Etats-Unis et en Europe appartiennent au peuple afghan », a déclaré Shah Mehrabi, professeur d’économie au Montgomery College [situé dans l’Etat du Maryland], qui siège au conseil suprême de la banque centrale. « La décision de ne débloquer qu’une partie des fonds continuera de faire du tort aux millions d’enfants, de femmes et de familles afghanes qui souffrent de l’une des pires crises humanitaires et économiques au monde. » Shah Mehrabi a déclaré qu’en dépit des articles de presse indiquant que l’argent de la banque centrale serait envoyé à des groupes d’aide humanitaire, il avait bon espoir qu’il serait remis à la banque, qui compte toujours deux membres américains dans son conseil d’administration.

Un porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que l’administration créerait un fonds d’affectation spéciale qui bénéficierait au peuple afghan de diverses manières.

Au cours des derniers mois, alors que les démocrates de la Chambre des représentants se chamaillaient sur le libellé des procurations et que les sénateurs rechignaient à répondre aux questions sur la responsabilité des Etats-Unis dans la crise, la situation sur le terrain en Afghanistan s’est rapidement dégradée. De multiples organisations internationales ont averti que ces conditions ont amené près de 10 millions d’Afghans au bord de la famine. Pour survivre, les gens brûlent leurs meubles et autres biens pour rester au chaud, ou les vendent pour obtenir de la nourriture. Si ces 20 années de guerre, une sécheresse d’une durée particulière et un hiver très rigoureux ont préparé le terrain pour la crise, la cause immédiate de la souffrance du peuple afghan est la saisie des biens afghans, associée aux sanctions imposées par le gouvernement des États-Unis.

Bien que l’administration Biden ait offert 308 millions de dollars d’aide humanitaire et mis en œuvre des politiques visant à simplifier l’acheminement de cette aide, cette saisie de milliards de dollars d’actifs appartenant légitimement au peuple afghan – qui se réadapte à la vie sous la brutale domination des talibans – ne lui laisse aucun moyen de construire une économie durable capable d’importer la nourriture et le carburant nécessaires à sa survie dans l’environnement inhospitalier du pays.

***

Les membres du Congrès des Etats-Unis ont mis du temps à prendre conscience des effets de la politique de l’administration Biden dans la région. En décembre, les représentants Pramila Jayapal (démocrate, Washington), Chuy García (démocrate, Illinois) et Sara Jacobs (démocrate, Californie) ont rassemblé plus de 40 de leurs collègues et adressé une lettre à l’administration qui soulignait la nécessité de « réviser scrupuleusement mais de toute urgence la politique étatsunienne actuelle concernant le gel des réserves étrangères de l’Afghanistan et les sanctions en cours ».

La semaine dernière, Pramila Jayapal, cheffe du Congressional Progressive Caucus, a parrainé un amendement à la loi America COMPETES sur les sanctions. Bien que cet amendement ne demandait pas de mettre fin au régime de sanctions, il aurait préparé le terrain pour que le Congrès étudie officiellement les effets désastreux des politiques économiques des Etats-Unis. Alors que les démocrates de la Chambre des représentants auraient pu faire passer l’amendement avec leurs propres votes, 44 d’entre eux se sont joints à tous les républicains de la Chambre pour bloquer son adoption. Intercept a contacté chacun de ces 44 démocrates, et aucun d’entre eux n’a voulu expliquer officiellement pourquoi il s’opposait à l’étude de la catastrophe à laquelle les Afghans sont confrontés en raison de la politique étatsunienne.

Avec l’échec de l’amendement, l’action législative visant à résoudre la crise semble bloquée pour l’instant, bien que Pramila Jayapal ait exprimé son optimisme quant au fait que le vote [de l’amendement par quelque 180 représentants démocrates sur les 221] pourrait être l’annonce d’un assouplissement des sanctions imposées par les Etats-Unis. Dans un entretien accordé à Intercept mercredi 9 février, elle a déclaré que le caucus a ressenti comme une victoire le fait d’avoir obtenu la grande majorité des démocrates lors d’un vote qui « pour la première fois a vraiment pris en compte les conséquences humanitaires de ces sanctions ». Son bureau n’a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire sur la récente annonce de l’administration Biden mentionnée ci-dessus.

Un important conseiller en politique étrangère du Parti démocrate, à qui l’on a accordé l’anonymat pour qu’il puisse partager ouvertement ses réflexions sur les actions de l’administration Biden, a déclaré que cette politique « équivaut effectivement à un meurtre de masse ». Selon lui, Joe Biden « a reçu des avertissements du Secrétaire général des Nations unies, du Comité international de secours et de la Croix-Rouge, qui s’accordent tous à dire que les liquidités de la banque centrale afghane sont d’une importance capitale et qu’aucune aide ne peut compenser la destruction du système financier afghan et de l’ensemble de l’économie ».

Mark Weisbrot, codirecteur du Center for Economic and Policy Research, a approuvé cette caractérisation de la décision de Biden comme provoquant une « famine de masse ». La plupart des gens « ne comprennent pas les effets économiques » de la décision destructrice de Biden, a-t-il déclaré à Intercept. « Si un pays n’a pas de réserves de change et n’a pas de banque centrale en état de marche, aucun type d’aide ne pourra compenser cela. »

Cette semaine, après des mois d’insistance de la part des activistes des droits de l’homme et des organisations non gouvernementales internationales, le Congrès a enfin commencé à débattre du rôle des Etats-Unis dans la crise humanitaire qui s’aggrave rapidement en Afghanistan. Mercredi 9 février, lors d’une audition attendue depuis longtemps par la sous-commission des Affaires étrangères du Sénat sur le Moyen-Orient, le président de la sous-commission, Chris Murphy (démocrate, Connecticut), a reconnu que l’aide humanitaire seule ne suffirait pas à empêcher la mort de milliers d’Afghans, une qui approche rapidement.

Chris Murphy n’a pas directement appelé à un changement de la politique au cours de l’audience, mais il a déclaré dans un entretien donné à Intercept que l’administration devra alléger les sanctions et débloquer certains actifs afghans pour atténuer la crise. « Je crois qu’il est temps pour nous de débloquer l’argent », a-t-il déclaré, bien qu’il ait réitéré ses inquiétudes quant à la possibilité pour la banque centrale afghane de rester longtemps réellement indépendante sous le règne des talibans.

Le seul autre sénateur à avoir appelé publiquement à ces actions est Bernie Sanders (indépendant du Vermon), il a tweeté sa position sur la question le mois dernier. Les bureaux des deux sénateurs n’ont pas répondu immédiatement à une demande de commentaire sur la décision de Biden.

  • « L’Afghanistan est confronté à une catastrophe humanitaire. J’exhorte l’administration Biden à débloquer immédiatement des milliards de dollars de fonds gelés du gouvernement afghan afin d’aider à éviter cette crise et à empêcher la mort de millions de personnes. »
  • – Bernie Sanders (@SenSanders) 18 janvier 2022

Les autres sénateurs ont pour la plupart écarté les questions relatives à la complicité des Etats-Unis dans un éventuel « génocide » afghan. Dans des entretiens avec Intercept au cours de la semaine dernière, plusieurs sénateurs libéraux à l’habituel franc-parler ont hésité ou rejeté les questions portant sur le régime de sanctions des Etats-Unis. La sénatrice Ladda Tammy Duckworth (démocrate, Illinois), vétérane de la guerre étatsunienne en Irak, a nié avoir entendu parler des nombreux rapports indiquant que l’aide humanitaire seule s’avérera insuffisante pour aider les Afghans. La sénatrice Tammy Baldwin, du Wisconsin, a invoqué le refus antérieur des talibans de permettre aux femmes et aux filles d’aller à l’école et de travailler pour justifier la politique de Joe Biden. Mais elle a déclaré qu’elle étudierait de plus près les rapports laissant entendre que, depuis qu’ils ont pris le pouvoir en août, les talibans continuent de permettre aux femmes de jouer un rôle dans la vie publique.

Le sénateur Rand Paul (républicain libertarien du Kentucky) – un opposant résolu aux sanctions qui a prononcé un discours enflammé contre la proposition du sénateur Ted Cruz de sanctionner la Russie il y a quelques semaines – a fait preuve d’équivoque quant à la situation critique du peuple afghan, déclarant à Intercept que le retrait de l’administration Biden a provoqué la crise et qu’il n’est pas favorable pour le moment à l’assouplissement des sanctions ou au déblocage des avoirs gelés.

***

Lors de l’audition de la sous-commission cette semaine, le président et directeur général de l’International Rescue Committee, David Miliband [secrétaire d’Etat des Affaires étrangères du Royaume-Uni de 2007 à 2010], ainsi que le consultant de l’International Crisis Group, Graeme Smith, ont tous deux vivement condamné les politiques financières de la communauté internationale en Afghanistan. Ensemble, les deux hommes ont réfuté les arguments selon lesquels l’aide humanitaire pourrait compenser la non-normalisation des relations économiques avec l’Afghanistan. Ils ont réfuté ceux qui mettent en avant les cruautés des talibans pour justifier celles infligées par l’Occident.

Leur témoignage contrastait fortement avec les tergiversations des sénateurs présents. Le sénateur démocrate du Massachusetts Ed Markey a mis l’accent sur les politiques discriminatoires des talibans plutôt que sur les destructions que les démocraties occidentales ont infligées au peuple afghan. (Markey a refusé de répondre aux multiples requêtes de Intercept pour clarifier sa position.) Les sénateurs démocrates du New Jersey Cory Booker et Bob Menendez n’étaient pas présents. Le sénateur Todd Young (républicain, Indiana), seul membre républicain présent, a reconnu que les Etats-Unis devaient « identifier une voie à suivre pour agir dans un Afghanistan dirigé par les Talibans ». Mais il a refusé d’ouvrir explicitement la porte à la normalisation des relations économiques et au déblocage des avoirs afghans.

Dans un échange particulièrement révélateur, la sénatrice Jeanne Shaheen (démocrate, New Hampshire) a souligné la marginalisation historique des femmes par les talibans pour justifier le maintien des politiques économiques destructrices des Etats-Unis. David Miliband a répondu que les talibans font des concessions en matière d’égalité des sexes et permettent actuellement aux femmes afghanes – dont les salaires restent impayés dans le cadre du gel des avoirs – de travailler et d’aller à l’école [pas avant fin mars et, toutefois, selon les normes édictées par leur interprétation de la Charia – réd.]. David Miliband a ensuite présenté ce qu’il a décrit comme la question dominante parmi les femmes afghanes de son organisation : « Comment diable l’Occident pense-t-il qu’il aide nos vies alors que nous ne pouvons pas nourrir nos familles ? »

Article paru sur le site The Intercept, le 11 février 2022, Alex Weatherhead et Ryan Grim ont contribué au reportage ; traduction rédaction A l’Encontre.

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