Édition du 21 septembre 2021

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Afghanistan

Afghanistan. « Personne n’a jamais demandé aux femmes afghanes ce qu’elles voulaient »

Titulaire d’un doctorat en histoire, Mejgan Massoumi est chercheuse sur l’Afghanistan moderne. Elle est diplômée de l’université de Stanford, en Californie, où elle enseigne actuellement. Sa famille a fui l’Afghanistan en 1980, un an après la prise du pouvoir par le « régime communiste » qui l’a gouverné jusqu’en 1992. Sa dernière visite dans le pays remonte à 2018, pour effectuer un travail de terrain et des recherches pour sa thèse, comme elle l’explique à l’hebdomadaire Brecha (Montevideo, Uruguay). Le dialogue que nous reproduisons ci-dessous s’est effectué par courriel.

Tiré de À l’encontre.

Depuis que les talibans ont pris le contrôle du pays, l’Occident semble se souvenir du sort des femmes afghanes et paniquer, comme si, pendant les 20 ans d’occupation par les Etats-Unis et l’OTAN, la situation des femmes et de la population en général dans le pays avait été bonne et prospère. Quels sont vos commentaires ou observations concernant cette perception ?

La justification de la « guerre contre le terrorisme » en 2001 était, en partie, liée aux féministes occidentales, qui pensaient que les femmes afghanes devaient être « sauvées » de l’oppression des talibans. C’est intéressant, car personne n’a jamais demandé aux femmes afghanes ce qu’elles voulaient. En fait, on ne le leur demande toujours pas.

Les réalisations de ces 20 dernières années pour les femmes et pour de nombreuses personnes en Afghanistan sont liées au fait que, elles-mêmes, ont fait reculer les systèmes d’oppression qui cherchaient à les contrôler, que ce soit l’impérialisme occidental ou le terrorisme taliban. Dans les médias, de nombreuses femmes ont pris de grands risques dans leur carrière pour être créatives avec de nouveaux programmes, pour être des journalistes qui posent des questions difficiles aux dirigeants afghans et internationaux et leur demandent des comptes. Je ne pense pas que vous puissiez dire que les femmes ont eu l’opportunité de faire ces choses à cause de l’occupation des Etats-Unis et des pays de l’OTAN. Je pense que les femmes afghanes sont fortes, intelligentes et capables de tout faire dans ce monde. Elles se sont battues pour elles-mêmes afin de gagner leur droit de participer à la vie publique et de revendiquer leur autonomie.

Quelle était la situation pendant ces 20 ans ? Y a-t-il eu des améliorations et des investissements réellement significatifs dans la vie et les conditions de vie des femmes ? Compte tenu des milliers de milliards que les Etats-Unis et leurs alliés ont investis dans les secteurs militaire et sécuritaire et dans le soutien aux seigneurs de guerre locaux, qu’est-ce qui aurait pu être fait différemment ?

Je pense qu’il y a déjà suffisamment de preuves pour démontrer tous les échecs de l’aventure des Etats-Unis en Afghanistan. Si vous regardez les rapports SIGAR (Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction) [1] ou les « Afghanistan Papers » publiés par le Washington Post, vous pouvez y constater les preuves de corruption, de mauvaise gestion, l’absence d’un plan clair pour la guerre ou la raison pour laquelle les Etats-Unis étaient là… Tous ces éléments offrent des démonstrations de ce qui a mal tourné…

Lorsque les Etats-Unis ont commencé leur guerre en 2001 après le 11 septembre, leur rhétorique – en particulier sous la présidence de Bush – était « nous ne négocions pas avec les terroristes » ou « ceux qui les abritent ». Pourtant, en 2020, les Etats-Unis ont commencé à élaborer un accord de paix avec les talibans à Doha, au Qatar. Et cela sans la participation du gouvernement afghan. La façon dont les Etats-Unis ont envisagé cette guerre et son objectif était erronée dès le départ, surtout si l’on considère que l’objectif était de se débarrasser des terroristes et que, maintenant, ils ont maintenant signé un accord de paix qui a réinstallé les terroristes en Afghanistan.

Comme je l’ai déjà dit, je pense que les femmes afghanes ont réalisé des progrès importants au cours des 20 dernières années, mais le retour des talibans menace de tous les anéantir. Lorsqu’il a pris le pouvoir, ils ont publié des décrets menaçant de marier les femmes non mariées et les veuves de moins de 45 ans.

Pensez-vous que les talibans ont changé d’une manière ou d’une autre au cours des 20 dernières années, et qu’il y a une différence par rapport sont précédent gouvernement, il y a 25 ans (1996-2001) ? Pourquoi pensez-vous que leur discours a été presque « conciliant » lors des premières conférences de presse et déclarations ?

Non. Je pense que tout ce qu’ils essaient de montrer d’eux maintenant, sous un jour positif, est une façade. Comme je l’ai mentionné, depuis leur prise de pouvoir, ils ont déjà publié des déclarations pour contrôler le corps des femmes et les forcer à se marier. Leur violence ne s’arrêtera pas en une semaine. Il serait très naïf de croire qu’ils se sont réformés. Des rapports et des vidéos provenant de tout le pays montrent qu’ils ont attaqué des maisons et menacé toute personne travaillant avec les Etats-Unis.

Il est également dangereux d’accepter par pragmatisme un groupe terroriste qui a pris le pouvoir. Dès que l’on commence à parler de « bon, mais maintenant ils sont au pouvoir », on leur donne une légitimité. Et je ne pense pas qu’un groupe terroriste devrait avoir la légitimité dans notre monde pour diriger un pays. C’est un crime. Le peuple afghan n’a pas voté pour les talibans. Ce groupe terrorise la population depuis plus de 20 ans et le peuple afghan n’oubliera pas ses atrocités.

Quelle est votre perception de ce que ressent la majorité de la population face au retour des talibans au pouvoir ? Bien sûr, cela peut varier en fonction de la région, du genre, de l’environnement urbain ou rural et ainsi de suite, mais je me demande quelle est leur base de soutien, au-delà de la peur et du respect naturels qu’une organisation armée puissante peut susciter.

Les Afghans se soulèvent et résistent de diverses manières. Ils revendiquent leur drapeau national et les symboles de leur pays et n’acceptent pas le drapeau des talibans. Ils récupèrent leur belle religion en criant « Allahu Akbar » (« Allah est plus grand ») et rejette ainsi cette idée que les talibans peuvent utiliser la religion pour justifier leur violence. L’islam est une religion de paix, pas de violence.

Quels sont les sentiments et les craintes des femmes, que pensent-elles du retrait des Etats-Unis et de la manière dont il a été effectué ? Comment leur vie est-elle et sera-t-elle affectée, et quelles sont les perspectives pour elles ?

Je crains que de nombreux Afghans – qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes – ne ressentent un énorme sentiment de trahison de la part des Etats-Unis. Je pense que tout le monde dans le pays voulait que les forces des Etats-Unis partent, certes, mais pas de cette manière. Les Etats-Unis ont utilisé le territoire afghan pendant 20 ans pour mener une guerre contre le terrorisme et rendre le monde « plus sûr ». Et pourtant, avec ce retrait, les Etats-Unis n’ont alloué aucune dignité au peuple afghan. A l’aéroport, la sécurité des vies américaines est privilégiée par rapport aux vies afghanes. Les Etats-Unis considéraient le peuple afghan comme des « alliés », mais ont traité ces alliés comme des « victimes malheureuses » dans ce scénario. Le fait que le président Biden laisse entendre que les soldats afghans étaient des lâches qui ne voulaient pas se battre pour eux-mêmes revient à nier les quelque 66 000 soldats afghans qui sont morts au cours de cette guerre. Ce chiffre à lui seul est synonyme de sacrifice et d’engagement.

Que pouvons-nous faire dans le Sud, et en Amérique latine en particulier, pour soutenir le peuple afghan ? Que peuvent et doivent faire les organisations féministes pour vraiment comprendre et soutenir les femmes afghanes de manière positive et constructive ?

S’il vous plaît, ne reconnaissez pas et ne soutenez pas le gouvernement des talibans ! Faites pression sur tout gouvernement qui soutient les talibans pour qu’il cesse de le faire et de les financer. A moins de soutenir le terrorisme, ils ne devraient pas permettre que cela arrive à un pays qui a enduré plus de 40 ans de guerre. S’il vous plaît, plaidez pour que l’Afghanistan soit libre, et pour que le peuple afghan décide lui-même de l’identité de ses dirigeants. Cette décision ne doit pas être prise par les impérialistes ou les terroristes talibans. Le peuple afghan doit décider lui-même.

Qu’aimeriez-vous dire ou souligner d’autre sur la situation actuelle qui n’a pas été suffisamment mise en évidence dans les analyses occidentales ?

Je ne pense pas que les gens comprennent vraiment quelle place importante occupe l’Afghanistan dans ce monde. En dehors du fait qu’il est utilisé comme un lieu de guerre, l’Afghanistan est pour moi un lieu de paix, d’imagination, d’expérimentation et, surtout, d’amour. Mais si nous continuons à penser à l’Afghanistan uniquement comme à un lieu de victimes et d’horreur, nous serons aveugles à tout l’amour qu’il offre au monde et comment – s’il a sa propre autonomie et un gouvernement choisi par le peuple – il peut être l’un des endroits les plus puissants de ce monde. Je me demande si c’est la raison pour laquelle tant de puissances mondiales s’y intéressent ?

Entretien publié dans Brecha en date du 27 août 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre.


[1] L’inspecteur général pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) a été créé par le Congrès américain pour contrôler les fonds de reconstruction afghans. Sa mission officielle est de « promouvoir l’économie et l’efficacité des programmes de reconstruction financés par les Etats-Unis en Afghanistan et de détecter et prévenir les fraudes, les gaspillages et les abus en menant des audits, des inspections et des enquêtes indépendants, objectifs et stratégiques ». De manière significative, la première page de son site web contient un rapport intitulé : « What We Need to Learn : Lessons from 20 Years of Reconstruction in Afghanistan ». (Réd.)

Mejgan Massoumi

Titulaire d’un doctorat en histoire, Mejgan Massoumi est chercheuse sur l’Afghanistan moderne. Elle est diplômée de l’université de Stanford, en Californie, où elle enseigne actuellement.

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