Édition du 18 juin 2019

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Écosocialisme

Afrique du Sud : Résistance et recherche d’alternatives contre les dettes illégitimes et pour l’écosocialisme SUITE

Suite du compte-rendu de la mission du CADTM international en Afrique du Sud du 31 mars au 12 avril 2019, à laquelle ont participé Éric Toussaint et Sushovan Dhar.

tiré de : Objet : [CADTM-INFO] Afrique du Sud, mouvements sociaux, Banque mondiale...

Mercredi 3 avril : De la ville du Cap au Cap de Bonne Espérance : une ségrégation raciale et sociale bien visible

Le quatrième jour de la visite a été consacré à un tour dans la ville de Cape Town et la région qui l’entoure jusqu’au Cap de Bonne Espérance qui se situe à environ 70 km. Cette fois notre accompagnateur était Hamied, médecin retraité, dont les grands-parents originaires de Ratnagiri qui se situe aujourd’hui dans la province du Maharashtra en Inde ont immigré en Afrique du Sud dans la première moitié du siècle passé. Hamied nous a montré comment les autorités blanches ont modifié dans les années 1950-1960 l’organisation urbaine pour renforcer la ségrégation raciale. Avec lui, nous nous sommes rendus des townships visités la veille vers le centre-ville. Hamied nous a montré le quartier du Front de mer où il a vécu jusqu’à l’adolescence avant d’être expulsé avec sa famille lorsque les autorités de la ville ont fait du nettoyage ethnique.

Le quartier du Front de mer est devenu de fait un quartier réservé aux Blancs. Ensuite, en nous rendant au Cap de Bonne Espérance, nous avons pu constater qu’une grande partie de la côte (la partie la plus agréable) est de fait réservée aux Blancs et à leurs résidences confortables ou carrément luxueuses. On voit les Blancs attablés aux terrasses ou profitant des plages et de leurs installations, tandis que les Noirs travaillent comme personnel d’hôtellerie et accomplissent toutes les tâches subalternes. Arrivés au Cap de Bonne Espérance, le coût de l’entrée est tellement élevé que le public qui visite les installations est blanc à 90 % tandis que les Noirs sont aux caisses ou dans les tâches d’entretien et de sécurité. La poursuite de la ségrégation raciale et sociale est évidente.

Jeudi 4 avril : Du District 6 à la Maison des Esclaves

Le jeudi 4 avril, comme les jours précédents, nous avons eu un accompagnateur hors pair en la personne de Marcus Salomon. Les grands-parents de Marcus sont venus du Sri Lanka au siècle passé. Marcus est un militant chevronné. En 1964, il a été condamné à 10 ans de prison pour son militantisme anti-apartheid et anticapitaliste au sein du mouvement politique New Unity Movement (qui se situait à la gauche de l’ANC). Marcus a été emprisonné dans la même prison que Nelson Mandela, sur l’île de Robben Island située à 7 km de la ville du Cap. Rappelons que Nelson Mandela y a été emprisonné pendant 18 ans à partir de 1964. Marcus et Nelson n’étaient pas dans le même secteur de la prison. Il faut savoir qu’environ 1 500 prisonniers s’y trouvaient. Libéré en 1974, Marcus a été assigné à résidence pendant 5 années supplémentaires. Il n’a jamais cessé de militer. Aujourd’hui, à 80 ans, il combat sur plusieurs fronts (notamment la défense des droits des enfants) et participe à l’AIDC.

C’était à la fois un honneur et un plaisir d’être en sa compagnie pour visiter le musée du District 6 situé en plein centre de la ville du Cap. Le district 6 est un quartier du Cap qui a été rasé dans les années 1950 dans le cadre de l’approfondissement de la ségrégation raciale imposée par le régime de l’apartheid. Le musée vaut vraiment la peine d’être visité. Ensuite, nous nous sommes rendus à la Slave lodge, un bâtiment choisi par la VOC hollandaise dans la deuxième moitié du 17e siècle pour y regrouper les personnes réduites en esclavage. Elles provenaient de la côte orientale de l’Afrique et d’Asie. Des milliers d’esclaves y ont séjourné dans des conditions terribles. Le musée constitue aussi un passage obligé pour dénoncer la barbarie dont ont fait preuve les Européens. Le musée met en perspective historique l’esclavage et montre que des centaines de millions de personnes sont encore soumises aujourd’hui à différentes formes d’esclavages aux quatre coins de la planète.

Le soir du 4 avril, nous avons pu avoir une longue conversation avec Charles Abrahams avec lequel le CADTM collabore depuis près de 20 ans. Charles vient de publier un livre autobiographique intitulé Class Action (Recours collectif).

Charles, qui est avocat, raconte dans ce livre sa participation au mouvement pour l’annulation des dettes odieuses accumulées par le régime de l’apartheid (chapitres 24 et 25 du livre Class Action). En 2002, au nom de Khulumani Support Group, un collectif constitué de plus de 32 000 victimes de l’apartheid représenté par 85 individus, Charles a introduit auprès de la justice des États-Unis un recours collectif contre une vingtaine de grandes entreprises transnationales : sept compagnies pétrolières, une entreprise d’armement, huit banques, trois entreprises automobiles, trois entreprises informatiques et une entreprise minière [1].

Ces entreprises étaient accusées d’avoir apporté leur soutien au régime de l’apartheid responsable de crimes : assassinats, tortures, viols, arrestations arbitraires… Le CADTM avait apporté son soutien moral à cette plainte et avait invité, en Belgique, Charles Abrahams afin de présenter l’action en cours. Le site du CADTM avait publié un article de Charles Abrahams rendant compte de cette plainte collective (en anglais [en]). Cette action exemplaire n’a pas été soutenue par le gouvernement de l’ANC.

Au contraire celui-ci a demandé à la justice des États-Unis de ne pas donner suite à la plainte collective. Il a donné comme prétexte que l’Afrique du Sud voulait attirer les capitaux étrangers. Finalement après 15 ans de procédure, en 2016, la Cour Suprême des États-Unis a enterré l’affaire en décrétant que la justice des États-Unis n’était pas compétente. Entre temps, Charles Abrahams a introduit auprès de la justice sud-africaine des recours collectifs dans d’autres affaires et certaines ont eu des résultats positifs. Charles résume les succès (relatifs) obtenus par les plaignants qui ont engagé des recours collectifs contre des sociétés privées qui dominent le secteur alimentaire (chapitre 26) ou contre les grandes sociétés minières sud-africaines (chapitres 28-29).

En 2003, Charles a également introduit, pour le compte d’un militant anti-apartheid, un recours en annulation contre l’emprunt réalisé par le gouvernement de l’ANC en 1999 afin d’acquérir des armes pour un montant très élevé, environ 5 milliards de dollars. Cet achat qui avait produit une forte augmentation de la dette publique n’était justifié par aucune menace externe ou interne (chapitre 27). Ce combat fut perdu et le peuple d’Afrique du Sud continue à rembourser cette dette illégitime qui s’est ajoutée à la dette de la période de l’apartheid. Lors de la soirée du 4 avril, nous avons abordé toutes ces expériences avec Charles Abrahams et nous avons conclu qu’il devrait être possible d’engager devant la justice sud-africaine à l’avenir des recours collectifs dans le domaine des dettes illégitimes à condition que des mouvements sociaux s’engagent dans ce combat. À suivre.

Samedi 6 avril, réunion dans la ville de Caledon où la répression a fait deux morts le 4 avril

Sushovan et moi, en compagnie de nos hôtes, Mercia (de l’ONG TCOE qui travaille avec les ouvriers agricoles) et Brian (AIDC), nous sommes rendus dans une petite ville appelée Caledon, située à plus de 110 km de Cape Town. Deux jours avant notre visite, une répression brutale a provoqué la mort de deux jeunes manifestants.

Il semble qu’ils aient été tués par un groupe privé de sécurité, même si la police a participé également directement à la répression avec des armes à feu. De plus, touchée par un tir au cours de la répression, une manifestante a perdu un œil et deux autres jeunes ont été hospitalisés dans un état critique. Ils protestaient car dans leur quartier, où 2 000 personnes vivent dans des baraques de zinc, il n’y a que huit WC et l’accès à l’eau est totalement insuffisant, sans compter l’absence d’égout. Les manifestants demandaient que les autorités de la municipalité améliorent les services de base : WC, eau potable, égouts, voirie, ramassage des déchets... En réponse, les autorités municipales ont fait appel à une milice privée et à la police qui ont utilisé des armes à feu contre les manifestants.

Nous avons effectivement constaté que les gens vivent dans des minuscules baraques de zinc et qu’il n’y a pas de pavements ou d’asphalte dans les rues. Nous avons eu réunion avec une dizaine de personnes qui nous ont raconté les faits.

Parmi elles se trouvaient des conseillers municipaux de l’ANC qui font face à un maire membre de l’Alliance démocratique (parti de droite qui a été rejoint par une scission de l’ANC). Les personnes avec lesquelles nous nous sommes réunis vivent dans un quartier proche de celui que nous venons de décrire. Elles vivent dans des maisons en dur mais celles-ci ne font pas plus de 22 à 30 m2. Le WC est à l’extérieur de la maison. Manifestement l’accès à un logement digne et à des services élémentaires comme l’eau potable et des WC constitue un problème central. La répression de ceux et celles qui exigent cela est brutale à certains endroits. Pendant notre séjour, nous avons pu constater que l’insuffisance des services élémentaires constituait une des sources principales de mobilisations sociales. La veille de notre départ, des actions de blocage des axes routiers étaient réalisées simultanément à 76 endroits de la province du Cap, principalement à proximité des townships ou d’autres quartiers populaires. Cela fait penser aux actions du mouvement des Gilets jaunes en France en 2018-2019 mais aussi aux actions des piqueteros argentins en 2001-2002 ou aux protestations qui se déroulent à Haïti depuis l’été 2018.

6 et 7 avril : Un jour et demi pour discuter de la situation internationale et de l’état des luttes en Afrique du Sud

Pendant une journée et demie, grâce à AIDC, nous nous sommes réunis avec une quinzaine d’activistes qui agissent en milieu urbain et en milieu rural dans la province du Cap. Les discussions ont commencé par une présentation de la situation internationale réalisée par Michael Löwy, Sushovan Dhar et moi-même. Ensuite, une douzaine de militantes et de militants sud-africains ont présenté leurs vues sur les luttes sociales et politiques en cours. Une majorité des participants est investie dans des mouvements qui organisent les actions mentionnées plus haut pour l’amélioration de l’accès aux services publics. D’autres sont des femmes ou des hommes qui jouent des rôles de leaders dans les luttes des ouvriers et ouvrières agricoles. D’autres sont actifs dans le milieu syndical urbain. Certains sont investis particulièrement dans le secteur de la santé. Tous sont favorables à une alternative anticapitaliste, féministe, antiraciste et écosocialiste.

Les discussions étaient très riches et se sont déroulées au moment où se tenait à 1 400 km de là à Johannesburg le congrès d’un nouveau parti, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire lancé par la direction du syndicat des ouvriers de la métallurgie qui compte environ 300 000 membres (Voir aussi cet article). Pendant nos discussions, nous recevions les échos des débats houleux en cours à Johannesburg. Plusieurs des participants/tes à notre réunion étaient réticents à adhérer ou à apporter leur soutien à ce parti car ils et elles considèrent que la direction de ce nouveau parti adopte une attitude verticaliste et étatiste. Mais tous étaient prêts à collaborer avec les membres de ce parti.

Lundi 8 avril : Dans les plantations de vignes, les travailleurs et travailleuses sont surexploités.

En compagnie de Mercia Andrews qui dirige le Trust for Community Outreach and Education (Facebook), une organisation qui lutte avec les travailleurs et travailleuses agricoles et collabore étroitement avec la Via Campesina, nous nous sommes rendus dans une région viticole située près de Worcester et de Robertson à environ 120 km de Cape Town. Le secteur viticole sud-africain est très différent du secteur viticole méditerranéen. Il est organisé sous la forme de plantations dont l’écrasante majorité est possédée par des familles blanches descendantes des Boers hollandais ou des Huguenots français qui ont colonisé la région du Cap à partir de la deuxième moitié du 17e siècle. Pendant des siècles, les propriétaires blancs ont utilisé la main d’œuvre réduite en esclavage.

Après l’interdiction de l’esclavage, ils ont embauché des travailleurs libres qu’ils installaient sur leurs terres dans des habitations minuscules et dépourvues de confort. Aujourd’hui, ces propriétaires essayent de recourir à une main d’œuvre qui vit à l’extérieur de l’exploitation et poussent leurs salariés qui sont encore hébergés dans des logements de la ferme à aller habiter dans les bourgades à proximité.

Pour rendre visite aux travailleuses et travailleurs d’une exploitation agricole, il faut demander une autorisation. La visite que nous avions prévue a dû être annulée à cause du refus du propriétaire. Nous nous sommes rendus pendant la pause de midi dans une autre plantation afin de rencontrer, dans leurs logements, des travailleurs/ses qui font partie du syndicat et qui connaissent bien l’organisation de Mercia. Nous avons croisé de nombreux tracteurs dont la remorque était remplie de raisin car on était en pleine vendange.

C’est en effet la fin de l’été dans cet hémisphère. Les occupants des logements nous ont reçu très chaleureusement et ont tenu à nous montrer l’intérieur de leur habitation dont l’état est proprement lamentable. Certains logements sont purement et simplement dépourvus de revêtement au sol : pas de carrelage, ce n’est pas de la terre battue, c’est une sorte de pavement informe qu’il est dès lors très difficile de maintenir propre. Les habitations sont exiguës. Le toit de la moitié d’entre elles est en amiante-ciment (Eternit), ce qui devrait être strictement interdit. Le propriétaire de la plantation refuse de faire des travaux d’entretien et essaye ainsi de dégoûter les occupants et les pousser à aller se loger en dehors de sa propriété.

Il faut savoir qu’un propriétaire ne peut pas exiger de loyer pour le logement et qu’il ne peut pas expulser un occupant tant que celui-ci travaille dans l’entreprise. Dès qu’un occupant quitte un logement, le patron fait murer les fenêtres et la porte. Les travailleuses/rs nous ont montré leur fiche de paie : ils gagnent environ 180 euros par mois (le coût de la vie en Afrique du Sud est proche de celui de la France ou de la Belgique, plus élevé qu’en Espagne ou au Portugal) en travaillant 5 jours par semaine de 7H30 à 17H00 avec une pause d’une heure à midi. Ils cherchent donc à rester dans les logements du propriétaire car ils n’ont pas de quoi se payer un loyer dans la bourgade voisine et les transports publics sont très rares, ce qui pose d’énormes problèmes pour se rendre sur le lieu de travail quand on n’habite pas à proximité. Elles/Ils n’ont pas de quoi se payer une automobile ou une moto.

Les femmes sont particulièrement exploitées, une cheffe de famille n’a pas le droit d’avoir un logement qui est réservé aux chefs de famille masculins.
Nous avons ensuite visité une autre plantation située à une trentaine de kilomètres de la première et nous y avons rencontré les mêmes conditions déplorables de logement. Comme le reste des familles populaires, les travailleurs agricoles sont également très endettés. L’organisation de Mercia soutient des actions collectives, notamment avec le syndicat CSAAWU afin d’améliorer les conditions de logement, d’obtenir de meilleurs transports publics, de faire augmenter les salaires. Il y a quelques années, grâce à une puissante mobilisation qui avait touché une grande partie des exploitations agricoles, les ouvriers et ouvrières agricoles avaient obtenu d’un coup une augmentation de salaire de 50 %. Cette augmentation est restée en travers de la gorge des propriétaires qui essayent de précariser les contrats de travail et d’affaiblir le potentiel de combat des travailleurs.

À l’échelle du pays, le secteur occupe 300 000 salariés, c’est donc un secteur social considérable.

Au cours de notre visite nous avons été rejoints par trois dirigeants, une femme et deux hommes qui avaient participé à la réunion des 6 et 7 avril.

Nous avons aussi rendu visite à une radio locale qui souhaite intensifier les informations sur le combat des travailleurs ruraux, et dont les animateurs nous ont dit vouloir également faire un programme sur les dettes illégitimes.

Mardi 9 avril : Port Elizabeth, ville industrielle et bastion historique de l’ANC dans la lutte contre l’apartheid

Le 9 avril, accompagnés d’Abraham Agulhas d’AIDC, Sushovan et moi avons pris l’avion pour Port Elizabeth situé à 750 km de Cape Town. Cette ville était dans les années 1980 l’un des principaux bastions de l’ANC et du Parti Communiste sud-africain qui avaient acquis une présence dans tous les quartiers populaires et dans les principales usines de la ville. Abraham Agulhas a été, pendant des années, délégué syndical dans l’industrie métallurgique et a participé à des grèves dures. Un délégué de NUMSA, le syndicat des métallurgistes qui est à la base de la création du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), nous attendait à l’aéroport de Port Elizabeth pour nous mener à notre première réunion qui s’est tenue dans l’université Nelson Mandela.

En chemin, alors que je lui demandais ce qu’il pensait du congrès du POSR qui venait de se tenir à Johannesburg, il m’a dit qu’il était très critique car il considérait que celui-ci reproduisait une vision stratégique très proche de celle du Parti Communiste. Il considérait également que le débat n’avait pas été suffisamment démocratique. Ce militant nous a montré son township appelé Kwazakhele. S’y entassent 120 000 habitants et le taux de chômage atteint 50 %. Une majorité des chômeurs est très qualifiée car beaucoup ont travaillé dans des usines métallurgiques qui ont réduit leur personnel ou ont fermé. À l’université, nous étions attendus par des chercheurs et chercheuses qui donnent un coup de main à un groupe de personnes du township qui souhaitent développer une coopérative de production d’énergie électrique à partir de panneaux solaires. Ils veulent aussi développer des potagers collectifs afin d’essayer de développer un circuit court au sein du township. AIDC apporte un soutien financier au projet.

En soirée, Sushovan et moi avons donné une conférence dans un auditoire de l’université sur le thème « Construire des alternatives face à la crise du capitalisme ». Il y avait deux autres conférenciers, Enver Motala qui a mis en avant l’importance de l’auto-organisation dans tout processus de construction d’alternatives, et Pat Brennan qui a présenté le projet de développement du township de Kwazakhele (voir plus haut). Quant à moi, j’ai concentré mon exposé sur l’action du CADTM, l’importance de prendre à bras le corps la problématique des dettes illégitimes, l’audit citoyen, les actions unilatérales de suspension de paiement et de répudiation de dettes. Sushovan a présenté l’état des luttes sociales en Inde.

Il y avait 50 participants, 25 hommes et 25 femmes, avec un tiers de personnes en dessous de 35 ans. Il y avait une bonne vingtaine de membres et sympathisants du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Le débat a été très intéressant car il a permis d’aborder, d’une part, la problématique des alternatives concrètes (que faire aujourd’hui dans un township pour améliorer les conditions d’existence et renforcer l’auto-organisation ?) et, d’autre part, les propositions d’alternatives globales et comment y arriver.

Mercredi 10 avril : Réunion stratégique sur la possibilité de reprendre une campagne sur la dette en Afrique du Sud

Le mercredi 10 avril au matin nous avons repris l’avion pour Cape Town afin de participer à 14H00 à une réunion stratégique portant sur la possibilité de reprendre une campagne sur la dette en Afrique du Sud. La réunion était convoquée par l’AIDC. Il y avait 21 participants qui représentaient différentes organisations et centres de recherche. J’ai introduit la réunion en mettant en perspective les vingt années de collaboration entre le CADTM et AIDC. J’ai expliqué comment la doctrine de la dette odieuse pouvait s’appliquer aujourd’hui à l’Afrique du Sud. La question des dettes illégitimes privées était également présente dans mon exposé de même que l’importance des audits citoyens et des actes unilatéraux de suspension de paiement de la part de gouvernements qui souhaitent donner la priorité à la justice sociale et à la démocratie.

L’introduction a été suivie d’une douzaine d’interventions et la discussion a été très riche. Les échanges entre les participants ont montré que plusieurs organisations et individus étaient favorables à relancer une activité sur la problématique des dettes. En effet les dettes sont revenues dans l’actualité ces derniers temps car a éclaté un grand débat national à propos de l’avenir d’Eskom, l’entreprise publique de production et de distribution d’électricité. D’importantes coupures d’électricité ont affecté la vie sociale et économique du pays en février 2019 et ont attiré l’attention sur cette entreprise.

Il faut savoir qu’une partie de la population sud-africaine, la plus pauvre, n’a pas facilement accès à la fourniture électrique. Dans les townships, beaucoup d’habitants établissent des raccordements électriques de fortune. D’autres s’organisent pour rétablir le courant quand Eskom interrompt la livraison d’électricité pour non paiement de facture.

La plus grande partie de l’énergie électrique en Afrique du Sud est produite à partir du charbon, ce qui est évidemment très dommageable pour l’environnement et la santé publique (voir l’article : Eric Toussaint, « Afrique du Sud : Les dettes odieuses générées par les centrales électriques au charbon »).

La Banque mondiale oyé un prêt de 3,7 milliards de dollars pour financer la construction de la centrale au charbon de Medupi. De son côté, la China Development Bank a fait un prêt de 2,5 milliards de dollars pour la centrale de Kusile et un de 1,5 milliard de dollars pour la centrale de Medupi. La dette totale d’Eskom s’élèverait à plus de 33 milliards de dollars. C’est énorme. Et le gouvernement vient de réaliser un nouvel emprunt international pour refinancer la dette d’Eskom qui est au bord de la cessation de paiement. De nombreux mouvements, dont AIDC et ses partenaires, demandent l’abandon de la production d’énergie à partir du charbon et du nucléaire ainsi que la mise en œuvre d’un vaste programme de transition énergétique générateur d’emplois décents et respectueux de l’environnement.

Pour le CADTM, est illégitime la dette publique contractée par un gouvernement qui fait le choix de poursuivre la production d’énergie avec du charbon ou/et avec du nucléaire. Cette dette est odieuse parce qu’elle est contractée contre l’intérêt de la population de l’Afrique du Sud. Elle est également contractée contre l’intérêt de la population de la planète. Les prêteurs savent très bien que l’argent qu’ils mettent à disposition d’Eskom est utilisé pour réaliser des centrales à charbon. En plus, ils sont complices de la corruption qui règne autour des grands contrats d’Eskom.

Le gouvernement connaît bien les nuisances que génère la poursuite de la production de l’électricité à partir du charbon. Un rapport d’expertise portant sur des centrales à charbon d’Eskom indique que sur une période de 21 mois (avril 2016 à décembre 2017), il y a eu 3 200 dépassements des taux limites d’émission d’oxyde de soufre (SO2) et d’oxyde d’azote (NOx) [2].

Selon une étude réalisée par l’entreprise Eskom elle-même, la pollution produite par 13 de ses centrales à charbon entraîne annuellement 333 décès prématurés, ce qui représente un coût pour la santé publique de plus d’un milliard d’euros par an (« Emissions from 13 of Eskom’s 15 coal-fired power stations cause 333 premature deaths per year at a health cost of R17.6 billion. »).

De plus, les contrats qui sont financés par les prêts de la Banque mondiale ou par d’autres banques et autres prêteurs qui achètent des titres souverains sud-africains sont marqués par des actes illégaux évidents : corruption, surfacturation, non-respect des cahiers des charges, etc.

D’autres dettes publiques doivent aussi être auditées et remises en cause : celles destinées au projet Transnet, celles liées à la construction du nouveau port en eau profonde de Port Elizabeth, celles liée aux bus de Port Elizabeth, etc.

Vu la bonne disposition des personnes participant à la réunion et à la qualité des échanges, il a été décidé de convoquer une nouvelle réunion pour le 23 avril afin de concrétiser un programme de travail.

Jeudi 11 avril : Conférence sur le thème « Visions émancipatrices et construction de contre-pouvoirs »

Excellente ambiance pour cette conférence qui a réuni pendant une journée complète 50 participants dont une vingtaine de jeunes.

La journée a commencé avec un exposé de Michael Löwy sur l’urgence climatique et sur la perspective écosocialiste. La discussion a été très intéressante. Elle a porté notamment sur les défis de la lutte en Afrique du Sud contre le recours aux énergies fossiles. Ont été également abordées les luttes aux États-Unis, l’orientation de Bernie Sanders, la proposition de New Green Deal.

Ensuite, j’ai présenté mon exposé sur la situation internationale en le centrant largement sur les résistances face aux différentes formes d’attaques contre les droits et les conquêtes sociales et face à différentes formes d’oppression. L’impressionnant et formidable mouvement des femmes en 2017-2018-2019 : États-Unis, Argentine, Espagne, Pologne, à l’échelle de la planète. C’est sans aucun doute le phénomène international le plus positif des cinq dernières années. Les différentes formes d’attaques contre les droits des salariés, contre les droits des femmes, contre les droits des migrants, contre toutes les catégories d’opprimés et d’opprimées provoquent heureusement de nombreuses luttes partout à l’échelle planétaire. Les mobilisations féministes sont les plus encourageantes mais il y a en a beaucoup d’autres. Les mobilisations de salariés/riées pèsent moins qu’auparavant dans toute une série de pays mais elles progressent dans d’autres comme en Chine ou au Bangladesh.

Les nouvelles formes d’organisation ou de mobilisation qui répondent en partie à la perte de poids politique du mouvement ouvrier organisé se développent et permettent de construire de nouveaux blocs des classes populaires : il y a des points communs entre les mobilisations des piqueteros d’Argentine en 2001-2003 et celles des Gilets jaunes en France (2018-2019) en passant par les mobilisations du printemps arabe (2011), du mouvement des indignés (2011) ou d’occupation des places en Grèce (2011), de Turquie (2013), au Mexique contre l’augmentation du prix de l’essence (2017), au Nicaragua au printemps 2018, à Haïti en 2018-2019, dans le rif marocain (2018) et en bien d’autres endroits. Il y a également de manière régulière des mobilisations dans la jeunesse scolarisée. À plusieurs endroits de la planète, on assiste à des mobilisations croissantes sur la problématique du climat, de l’environnement et des biens communs. Il y a une aspiration des peuples à sortir du système capitaliste et il faut être capable d’y répondre.

Si l’on veut intervenir dans les luttes politiques et sociales en étant en phase avec les problèmes tels qu’ils sont vécus par de larges secteurs populaires, il faut prendre en compte de manière plus systématique les questions des dettes privées illégitimes : dettes étudiantes, dettes hypothécaires abusives, dettes paysannes, dettes liées au microcrédit, etc. Dans la phase actuelle de l’offensive du Capital contre le Travail, l’endettement opère beaucoup plus qu’il y a 50 ans comme un mécanisme de dépossession, d’oppression et de soumission.

En ce qui concerne les dettes publiques, pour intervenir dans la lutte politique dans une grande majorité de pays, il faut se saisir de la question de la dette publique. Ce n’était pas possible d’adopter une stratégie correcte en Grèce à partir de 2010 et en particulier en 2015 sans affronter le problème de la dette. Idem aujourd’hui en Afrique du Sud, en Argentine ou au Mexique.

Les échanges qui ont suivi l’exposé ont été très stimulants. Zakie, qui a joué un rôle très actif dans les luttes victorieuses pour l’accès aux médicaments pour le traitement du SIDA, a insisté sur l’importance de prendre à bras le corps les luttes contre les dettes illégitimes privées car elles touchent un grand nombre de personnes en Afrique du Sud. Dick est intervenu dans le même sens, en précisant que dans le conflit de Marikana au cours duquel 34 mineurs ont été tués, beaucoup de mineurs en grève pour des augmentations de salaire étaient à bout car une grande partie de leur salaire était déviée vers les prêteurs qui avaient obtenu de l’entreprise qu’elle fasse de gros prélèvements à la source pour les rembourser. On a également discuté de la lutte anticapitaliste et écosocialiste dans la foulée de mon exposé.

Par la suite de la journée les participants ont discuté de la construction de contre-pouvoirs et de l’intersectionalité des luttes contre le capitalisme, contre le patriarcat et contre le changement climatique.

Vendredi 12 avril : Participation à la réunion de la direction de AIDC

Le vendredi 12 avril, dernier jour de notre mission, Sushovan et moi avons participé comme invités à une réunion de la direction d’AIDC. Il y avait une trentaine de participants. On m’a demandé d’introduire le point consacré à la situation internationale et j’ai présenté les facteurs qui peuvent produire une nouvelle crise financière internationale de grande ampleur. Le contenu de mon intervention se retrouve dans ces articles : « La montagne de dettes privées des entreprises sera au coeur de la prochaine crise financière » et « La crise économique et les banques centrales ». Ce rapport a été suivi d’une discussion sur les effets en Afrique du Sud d’une telle crise internationale. Ensuite, Noor Nieftagodien a présenté la situation politique en Afrique du Sud à la veille des élections qui se dérouleront en mai 2019. Sushovan et moi avons été impressionné par la qualité des nombreuses interventions et par le pluralisme des positions adoptées par les camarades présents ce qui reflète un enracinement dans la réalité sociale et une grande accumulation d’expériences. Tous les intervenants et intervenantes sont manifestement investis à fond dans les luttes, que ce soit en milieu urbain ou rural. Nous avons quitté la réunion alors qu’elle n’était pas terminée et que les membres de la direction d’AIDC devaient encore aborder différentes questions relatives à la vie de leur organisation.

En soirée, Sushovan a pris l’avion pour Nairobi où l’attendait un programme d’activités de cinq jours avec les membres du CADTM au Kenya. De mon côté, j’ai repris l’avion pour l’Europe.

Au total, Sushovan et moi sommes très heureux d’avoir pris deux semaines pour connaître la réalité des luttes qui se déroulent aujourd’hui en Afrique du Sud et pour renforcer les liens avec les militantes et militants qui agissent sur place. Des pistes sont ouvertes pour la relance d’un travail sur les dettes illégitimes.

Notes

[1] Parmi les entreprises poursuivies : Shell, Chevron, Exxon Mobil, BP, Total, Rheinmetall, Barclays, Citigroup, Deutsche Bank, Commerzbank, JPMorgan, UBS, Ford, Mercedes, General Motors, IBM, AEG, Rio Tinto…

[2] Ranajit (Ron)Sahu, « Eskom Power Station Exceedances of Applicable Atmospheric Emission License(AEL) Limit Values for PM, SO2& NOx During April 2016 to December 2017 » https://www.ee.co.za/wp-content/uploads/2019/02/Eskom-plant-exceedances-of-AEL-Limits-Ron-Sahu-Nov-15-_final.pdf

photo : Les tours de refroidissement de la centrale d’Orlando, Afrique du Sud. Photo : Kandukuru Nagarjun (CC - Flikr)

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