Édition du 24 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Solidarité avec la Grèce

Alexis Tsipras devant le Parlement européen le 8 juillet 2015

(voir vidéo)

« Nous avions choisi de donner la possibilité aux Grecs de s’exprimer pour décider de leur avenir. Nous nous efforçons de trouver une solution durable et juste à la question grecque en évitant les écueils du passé, une solution sans austérité extrême qui condamne l’économie à un cercle vicieux.

(tiré du site À l’encontre)

Le choix du peuple grec fut courageux, surtout dans des conditions très difficiles, où la campagne médiatique avançait que le non revenait à choisir l’affrontement et la rupture avec l’Europe. Mais le choix du peuple grec n’était pas celui de la rupture avec l’Europe, il était celui du retour aux principes fondateurs de l’Europe : la démocratie, la solidarité, le respect mutuel et de l’égalité.

Le message est clair : l’Europe sera démocratique ou ne survivra pas aux heures difficiles que nous traversons. Le gouvernement grec négocie avec ses partenaires pour obtenir une confirmation du respect des règles de fonctionnement de l’Europe et le respect plein et entier du choix démocratique des peuples.

Mon gouvernement et moi-même avons pris nos fonctions il y a cinq mois et demi. Mais les plans de sauvetage ont commencé il y a 5 ans et demi ! J’assume pleinement la responsabilité de derniers mois écoulés. Mais la responsabilité de la situation actuelle ne trouve pas sa source dans ces 5 mois écoulés.

Je veux vous assurer que le peuple grec a fait des efforts d’ajustement extrêmement importants ces dernières années, efforts qui ont épuisé la résistance de la population. Evidemment, la Grèce n’est pas la seule dans ce cas, d’autres pays se sont trouvés face à des difficultés et je respecte les politiques qui ont été mis en œuvre dans ces pays.

« Mon pays est devenu un champ d’expérimentation de l’austérité »

Mais nulle part les programmes d’austérité n’ont été aussi durs et aussi longs qu’ils l’ont été en Grèce. Mon pays est devenu un champ d’expérimentation de l’austérité ces 5 dernières années. La réalité est que l’expérience a échoué. Le chômage, la pauvreté, la marginalisation et l’exclusion ont explosé, tout comme la dette publique, qui était à 120% du PIB avant le début du programme contre 180% aujourd’hui.

Aujourd’hui, une majorité du peuple grec estime ne pas avoir le choix : il faut rompre avec cette trajectoire sans issue. Ce choix s’est exprimé de la façon la plus démocratique et nous devons maintenant le concrétiser.

Nous souhaitons un accord avec nos partenaires, mais un accord qui montre une possibilité de sortie de crise, un accord qui montre qu’il y a de la lumière au bout du tunnel. Un accord, aussi, qui comporte des réformes nécessaires, personne ne le conteste.

Mais le fardeau devra être supporté par ceux qui peuvent le supporter, et qui ont été protégés ces 5 dernières années alors que le fardeau était supporté par les travailleurs, les retraités, ceux qui n’en peuvent plus. Il faudra des politiques de redistribution pour les plus vulnérables, pour aller dans le sens d’une croissance durable.

Ce que nous proposons, c’est un ensemble de réformes avec une juste répartition du fardeau, en couvrant les besoins de financement du pays et en mettant en place un programme qui puisse aboutir à la croissance, faute de quoi nous ne sortirons jamais de la crise. Notre premier objectif doit être de lutter contre le chômage et de renforcer les entreprises. Notre proposition doit aussi aboutir à un engagement pour une solution durable à la dette. Il ne doit pas y avoir de question taboue, nous devons chercher des solutions, si difficiles soient-elles.

C’est ce que nous avons proposé à l’Eurogroupe lors du sommet d’hier. Aujourd’hui, nous présentons une demande au Mécanisme européen de stabilité. Dans les deux prochains jours, nous allons préciser nos propositions et j’espère que nous pourrons trouver une solution dans l’intérêt de la Grèce et de la zone euro. Je ne pense pas tant à l’intérêt économique qu’à l’intérêt géopolitique de l’Europe.

Que les choses soient claires, les propositions du gouvernement grec pour financer ses obligations et restructurer la dette ne visent pas à faire supporter cette charge par le contribuable européen.

« Les fonds qui ont été attribués à la Grèce ne sont jamais arrivés au peuple grec »,
mais aux banques

Les fonds qui ont été attribués à la Grèce ne sont jamais arrivés au peuple grec, ils ont été affectés au sauvetage des banques. De plus, depuis août 2014, la Grèce n’a pas reçu de décaissement au titre du plan de sauvetage qui a expiré fin juin. 7,2 milliards d’euros ne sont toujours pas arrivés depuis août 2014, et à l’époque, nous n’étions pas au gouvernement. Le fonds s’accompagnait de la nécessité de rembourser 17,5 milliards d’euros sur la même période.

Ces fonds n’ont pas été versés parce que le programme n’était pas réalisé à l’époque. Et il ne l’était pas, non pas à cause du gouvernement, mais parce que le programme, à l’époque comme aujourd’hui, ne pouvait pas s’appuyer sur l’acceptation populaire. Il faut un consensus pour qu’un tel programme soit réalisable.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent que tous les maux du pays sont à mettre sur le dos des étrangers. Si la Grèce est dans cette situation, c’est parce que pendant des décennies, les différents gouvernements ont pratiqué le clientélisme, en soutenant la corruption [1] sans contrôler la fraude fiscale des plus riches. 56% des richesses nationales sont aux mains de 10% de la population grecque. Au plus fort de l’austérité, ces 10% ont été épargnés et n’ont pas contribué à supporter le fardeau.

Les programmes d’action et les mémorandums n’ont pas remédié à cette situation. Au contraire, le dispositif de perception des impôts s’est effondré malgré les efforts de certains fonctionnaires zélés mais intimidés. La collusion entre l’establishment politique, les oligarques et les banques est restée ; aucune réforme n’a amélioré le fonctionnement de l’appareil étatique, qui avait pris l’habitude de servir des intérêts particuliers plutôt que le bien commun. Nous en sommes arrivés là par le biais de ces prétendues réformes.

Nos réformes à nous ont des objectifs différents : nous voulons lutter contre le règne des oligarchies et des cartels, contre la fraude et l’évasion fiscales, nous voulons moderniser l’Etat, voilà nos priorités. Nous attendons l’accord de nos partenaires sur ces priorités.

Nous sommes porteurs d’un mandat fort du peuple grec. Nous sommes déterminés non pas à chercher l’affrontement mais à nous en prendre aux mentalités établies qui enfoncent la Grèce. Notre pays est à la croisée des chemins. La crise grecque n’est que l’impuissance de l’Europe à trouver une solution définitive à l’endettement qui s’auto-alimente. Il s’agit d’une question européenne et non pas exclusivement grecque.

A problème européen, il faut une solution européenne. L’histoire de l’Europe est une histoire de conflits qui finissent au bout du compte par des compromis. C’est aussi une histoire de convergence et d’élargissement, d’unité et non de division. C’est la raison pour laquelle nous parlons de l’Union européenne, ne la laissons pas devenir une division européenne.

Nous voulons trouver un compromis honorable pour éviter une rupture en opposition avec la tradition européenne. Nous sommes tous conscients des enjeux et nous sommes prêts à prendre nos responsabilités. »


Le premier ministre grec Alexis Tsipras s... par lemondefr


[1] Le magistrat Panagiotis Nikoloudis, chargé de la lutte contre la corruption dans le gouvernement Tsipras, affirme dans un entretien : « Ma première réponse est politique : nos partenaires européens n’obtiendront rien s’ils continuent de vouloir imposer à la Grèce des solutions rejetées par sa population parce qu’elles sont insupportables. […] Sur la corruption, nos partenaires européens ont fermé les yeux lorsque nos prédécesseurs négociaient tous ces contrats publics et ces acquisitions si coûteuses. Un Grec acceptait bien sûr les pots-de-vin, mais il y avait toujours un Allemand, un Français ou un autre pour le proposer, en drachmes, puis en euro. L’Europe a nourri la corruption en Grèce, c’est un fait. » (Le Temps, 8 juillet 2015)

Alexis Tsipras

Leader du parti de gauche radicale Syriza, Grèce

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