Édition du 24 mai 2022

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Politique d’austérité

B-a-ba de l’austérité

Une lecture croisée de six nouvelles du journal Le Devoir du 11 février 2015 permet de saisir le mécanisme de l’austérité et la dynamique pernicieuse qu’elle entraîne. Voici sept petites leçons que nous pouvons tirer pour mieux comprendre les enjeux de notre temps.

1) Onde de choc chez les cadres de la santé, la réforme du réseau entraînerait l’abolition de quelque 6000 emplois à la fin du mois de mars. « La surprise est totale pour les principaux intéressés, qui sont tombés en bas de leur chaise. « Si Québec osait faire ça à des syndiqués, ils seraient dans la rue, en grève illégale ! », s’impatiente Yves Bolduc, le président-directeur général par intérim de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux. »

Leçon #1 : L’austérité réduit les dépenses publiques par des mesures de restructuration drastiques imposées par la « stratégie du choc », afin de déstabiliser les adversaires et provoquer l’insécurité générale. Ces mesures ne visent pas à améliorer l’efficience des services publics, mais à centraliser la gestion des organisations par la destruction des savoir-faire locaux et la précarisation des experts de terrain. « Aujourd’hui, je crains très sérieusement qu’on aille dans le mur. Qu’on écrème le réseau public de ses meilleures ressources, de son expertise et de son expérience », dit la directrice générale, Carole Trempe.

2) Le régime fiscal canadien sert bien les 65 ans et plus. C’est à l’âge de la retraite que la redistribution de la richesse se fait pleinement sentir ses effets, selon une étude. « D’ici le 31 mars, les gestionnaires devront choisir : accepter de rester trois ans dans le réseau, en disponibilité, en espérant qu’un poste intéressant se libère. Ou encore partir, soit à la retraite, soit avec une indemnité de départ de 12 mois, là où 24 mois étaient offerts auparavant dans bien des cas. Les nouvelles règles amputeront les revenus de retraites de certains, dit Yves Bolduc. « Ceux qui sont à quelques années de la retraite vont subir une pénalité de 4 % pour le restant de leurs jours », dit-il. »

Leçon #2 : L’austérité démantèle les mécanismes de redistribution et de protection sociale par frappes successives, notamment dans les coupures dans l’aide à la pauvreté, les organismes d’aide à l’emploi, la lutte contre les acquis syndicaux et la renégociation coercitive des régimes de retraites. Affamer les retraites et vous pourrez tenir en laisse les classes moyennes et populaires en les privant de leur sécurité matérielle.

3) Assurance-emploi. Les agents du chômage révoltés contre la réforme. « Ces agents de service affirment que le gouvernement leur demande de tout mettre en oeuvre pour décourager les travailleurs sans emploi de réclamer des prestations d’assurance-emploi. […] « On connaît la loi, on sait des choses qui peuvent être utiles aux clients, mais on a le mandat de leur en dire le moins possible », indique une de nos sources. « Le vocabulaire est difficile à comprendre pour les citoyens », indique un employé dans le sondage interne du syndicat. « J’ai souvent l’impression que je pourrais faire beaucoup plus pour aider [les clients], mais je dois toujours les référer ailleurs », affirme un autre agent. « Nous passons pour des incompétents payés à ne rien faire », poursuit un autre. « En nous privant de notre jugement, notre employeur nous dégrade le moral complètement et nous devenons des travailleurs robotisés qui sont obligés de répondre des âneries aux clients », écrit un autre employé. Près des trois quarts des répondants au sondage (73 %) affirment que les « multiples changements opérationnels minent [leur] confiance envers l’organisation ». Le climat de travail est malsain, selon le rapport. Les congés de maladie pour épuisement se multiplient. Les employés absents sont rarement remplacés. Le temps d’attente augmente pour les clients. Les chefs d’équipe mettent de la pression sur les employés pour réduire le temps d’attente. »

Leçon #3 : L’austérité consiste à organiser systématiquement la dégradation des conditions de travail en forçant les travailleurs mis au chômage par les coupures budgétaires à se détourner des mécanismes d’assurance sociale et à se trouver n’importe quel emploi, à n’importe quel salaire et à n’importe quel endroit s’il le faut. L’imposition autoritaire de la flexibilisation consiste à renverser la fonction principale de l’État-providence qui permettait une démarchandisation partielle le travail salarié (Esping-Anderson). L’austérité représente le processus de liquidation des classes intermédiaires sous la forme d’une prolétarisation totale du petit commerce, des régions, des cadres intermédiaires et des travailleurs syndiqués.

4) La méthode Toyota. « Bienvenus dans le monde de la « gestion minceur » (lean management) aussi connue comme la méthode Toyota. L’actuel ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, a été le premier à introduire cette notion lorsqu’il était à la Santé : « Ce qu’on fait, c’est qu’on travaille avec les gens pour éliminer les processus inutiles », disait-il en 2008. La chasse au gaspillage en temps, en argent ou en procédures est le mot d’ordre de cette nouvelle philosophie managériale. Mais une méthode inspirée d’une chaîne de production automobile peut-elle vraiment servir d’inspiration aux soins prodigués aux malades ? […] C’est la multinationale de gestion Proaction qui a été engagée par le ministère pour commencer à implanter la nouvelle médecine-minute au Québec. Le travail se poursuit évidemment aujourd’hui sous la férule du redoutable Dr Barrette — qui se garde bien de parler de méthode Toyota mais qui privilégie, lui aussi, les mêmes objectifs : quantification, optimisation, réduction des coûts. Le « financement à l’activité », le troisième projet de loi que nous promet bientôt l’actuel ministre de la Santé consiste justement en la troisième phase de ce vaste programme. On découpe, on minute, ensuite on décide combien ça vaut. Comme dans n’importe quelle chaîne de montage, la rentabilité est à l’honneur. »

Leçon #4 L’austérité est le visage autoritaire du néolibéralisme, qui ne représente ni un retour au libéralisme classique, ni la restauration d’un capitalisme pur. « Commettre ce contresens, c’est ne pas comprendre ce qu’il y a précisément de nouveau dans le néolibéralisme : loin de voir dans le marché une donnée naturelle qui limiterait l’action de l’État, il se fixe pour objectif de construire le marché et de faire de l’entreprise le modèle de gouvernement des sujets. Par des voies multiples, le néolibéralisme s’est imposé comme la nouvelle raison du monde, qui fait de la concurrence la norme universelle des conduites et ne laisse intacte aucune sphère de l’existence humaine. » Ainsi, l’austérité néolibérale représente une rationalité politique qui vise à gouverner la population non par le retrait, mais par le repositionnement du rôle de l’État qui doit organiser la vie humaine selon les principes du marché et de la chaîne de montage performante. Le modèle toyotiste est le prototype mental de nos dirigeants politiques qui cherchent à faire fonctionner la société comme un ensemble de processus optimisés. « Lors d’une réunion récente avec des hauts fonctionnaires et des patrons de société d’État, Philippe Couillard a été très clair, racontent plusieurs sources : s’il y a un livre qui l’inspire et même « que vous devriez tous lire », a-t-il lancé à son parterre, c’est The Fourth Revolution – The Global Race to Reinvent the State. [..] La quatrième révolution sera celle de l’État « maigre » (le « lean », cher au ministre de l’Éducation Yves Bolduc), qui accepte ses limites, ne promet plus tout et qui utilise la technologie pour rendre ses processus plus efficaces. »

5) Relance de l’économie. Couillard veut enfinir avec l’austérité. « Dès l’ouverture de la session parlementaire, le gouvernement Couillard a cherché à se défaire de l’étiquette d’austérité qui lui colle à la peau en dévoilant une mesure ambitieuse pour stimuler l’économie. Dans une déclaration ministérielle à l’Assemblée nationale, le ministre des Finances, Carlos Leitão, a annoncé que le congé fiscal accordé aux entreprises qui s’engagent dans un grand projet d’investissement sera bonifié : le seuil d’admissibilité sera abaissé de 200 à 100 millions dans les grands centres et à 75 millions en région. Ce congé fiscal correspond à 15 % de l’investissement et s’étend sur dix ans. Cette mesure, introduite par le gouvernement péquiste en 2012, n’a pas donné les fruits espérés — seulement trois projets ont vu le jour — parce que le seuil était trop élevé, a précisé Carlos Leitão. Avec les nouveaux seuils, les résultats seront spectaculaires, a-t-il prédit. « D’ici la fin 2017, le congé fiscal permettra de soutenir la réalisation d’au moins 25 nouveaux projets représentant des investissements totalisant près de 4 milliards de dollars. Ces projets vont permettre de créer plus de 15 000 emplois au cours des prochaines années », a affirmé le ministre. […] « Ce n’est pas l’austérité toxique, c’est la rigueur budgétaire », s’est défendu Carlos Leitão, qui a rappelé qu’il déposera dans quelques semaines un budget équilibré. « Nous mettrons la même énergie à faire en sorte que le Québec profite d’une croissance économique vigoureuse. » »

Leçon #5 : Comme le terme austérité est devenu un vocable péjoratif dans l’espace public, les gouvernements doivent camoufler ses plans de restructuration par une rhétorique évoquant la vertu, le courage politique, le responsabilité, la rigueur budgétaire. Mais comme les dirigeants savent que les mesures affectent négativement l’économie, ils doivent miser sur les investissements privés afin de relancer une croissance durable. Or, ils se privent d’importants revenus en donnant des avantages fiscaux aux banques, multinationales, minières et autres acteurs de la sphère financière, en croyant naïvement que ces cadeaux favoriseront les investissements et la création d’emplois parce que les seuils d’imposition seraient supposément trop élevés. Bien que Couillard est promis 250 000 emplois lors de la dernière campagne électorale, il mise maintenant sur un mince 15 000 emplois alors 80 000 emplois ont été perdus depuis un an. Le « courage » des austéritaires représente plutôt l’acharnement d’une politique inefficace qui n’ose pas admettre sa stupidité, comme le souligne Joseph Stiglitz. « Selon un vieil adage, si les faits ne correspondent pas à la théorie, il faut changer la théorie. Mais trop souvent il est plus facile de garder la théorie et de changer les faits. C’est en tout cas ce que semblent croire la chancelière Angela Merkel et d’autres dirigeants européens partisans de l’austérité. Malgré les faits qui sautent aux yeux, ils continuent à nier la réalité. »

6) Swissleaks. Une industrie au service d’une élite nantie. « Les révélations sur HSBC démontrent une fois de plus l’opacité d’une industrie mondiale au service d’une élite nantie », a-t-elle précisé, en référence aux 100 000 comptes bancaires numérotés et aux 20 000 sociétés écrans créées par HSBC Private Bank à Genève pour une clientèle d’ultrariches. Plus de 180 milliards d’euros ont transité par Genève entre 2006 et 2007, dissimulés derrière le paravent de ces véhicules financiers parfaitement opaques. L’onde de choc provoquée par la mise au jour du vaste système de fraude fiscale organisé par le géant bancaire britannique depuis la Suisse, au profit d’une clientèle disparate de riches industriels, de personnalités politiques et de réseaux criminels, s’est également propagée en Belgique — l’un des deux pays, avec la France, où HSBC Suisse fait l’objet d’une enquête judiciaire. »

Leçon #6 : La raison de l’entêtement des élites économiques et politiques à poursuivre les plans d’austérité résident dans le fait qu’ils se foutent éperdument de la croissance économique parce qu’ils peuvent continuer à générer des profits faramineux sur le dos des populations précarisées et des contribuables surendettés. Les dirigeants s’en lavent les mains parce qu’ils peuvent s’en tirer gentiment par le biais de l’évitement et de l’évasion fiscale. L’optimisation toyotiste des services publics va de pair avec l’optimisation fiscale du porte-feuille des gestionnaires de ces chaînes de montage. L’austérité n’est rien d’autre que le pillage organisé d’une classe dominante, le rire hypocrite d’une « caste » de mafieux à cravates, c’est-à-dire d’une classe sociale fermée qui cherche à maintenir ses privilèges. Évidemment, la justice protège les intérêts de cette caste et n’hésite pas à poursuivre vigoureusement toute personne qui ose dénoncer ce système de fraude généralisé, comme le souligne Patrick Lagacé. « Hervé Falciani, le lanceur d’alerte des SwissLeaks, est accusé de vol par la justice suisse. Il y a toujours une loi pour faire en sorte que les lanceurs d’alerte vont finir par porter un pyjama rayé. Manning est en prison, Deltour est accusé au criminel par la justice luxembourgeoise et Snowden l’est aussi, par la justice américaine. Des banquiers et des politiciens en prison, c’est plus rare. Et si vous croyez que c’est un hasard, j’ai des pilules qui allongent le zizi à vous vendre. »

Conclusion

Leçon #7 : L’austérité est nulle autre que la légalisation de la corruption, c’est-à-dire le détournement des institutions publiques par des intérêts privés qui socialisent les coûts et privatisent les bénéfices qui découlent de la valorisation de la misère sociale, le tout sous la bénédiction de l’appareil d’État. Dans ce contexte, il est déraisonnable de rester calme et de consentir gentiment au sacrifice collectif alors que nos élites continuent à nous dominer en misant sur notre servitude volontaire. La dénonciation des fanatismes, des terrorismes et des populismes est le dernier rempart de l’establishment pour maintenir la loi et l’ordre, détourner l’attention des classes moyennes et populaires vers un bouc-émissaire, et occulter les stratagèmes de la minorité organisée qui profite d’un système dont la violence et l’injustice saute maintenant aux yeux. L’heure n’est pas à l’indignation morale mais à la révolte, et surtout à l’organisation politique. À titre de conclusion, voici un extrait du dernier opuscule du comité invisible :


À ceux pour qui la fin d’une civilisation n’est pas la fin du monde ;

À ceux qui voient l’insurrection comme une brèche, d’abord, dans le règne organisé de la bêtise, du mensonge et de la confusion ;

À ceux qui devinent, derrière l’épais brouillard de « la crise », un théâtre d’opérations, des manœuvres, des stratégies – et donc la possibilité d’une contre-attaque ;

À ceux qui portent des coups ;

À ceux qui guettent le moment propice ;

À ceux qui cherchent des complices ;

À ceux qui désertent ;

À ceux qui tiennent bon ;

À ceux qui s’organisent ;

À ceux qui veulent construire une force révolutionnaire, révolutionnaire parce que sensible ;

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