Édition du 14 septembre 2021

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Amérique centrale et du sud

Brésil. Lula de retour sur la scène politique : « Une grande victoire démocratique »

La décision [le 8 mars] du juge Edson Fachin du Tribunal suprême fédéral (STF) d’annuler les condamnations pour corruption de Luiz Inácio Lula da Silva – condamnations prononcées dans le cadre de l’opération Lava Jato [opération contre la corruption menée par la police fédérale et lancée en mars 2014 ; elle est sujette à débats juridiques et politiques] – et de rétablir ses droits politiques représente une victoire démocratique importante, certainement la plus importante de ces dernières années.

​10 mars 2021 | tiré du site Alencontre | Photographe : Ricardo Stuckert
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-lula-de-retour-sur-la-scene-politique-une-grande-victoire-democratique.html

La condamnation et l’emprisonnement de Lula [le 7 avril 2018], au mépris des règles de droit, ont été déterminants dans l’arrivée de Jair Bolsonaro au Palais présidentiel […]. La décision d’Edson Fachin, qui doit être confirmée en séance plénière du STF, a produit un revirement sur l’échiquier politique, car elle remet Lula sur le devant de la scène.

Pour avoir une idée claire de ce qui est en jeu, il faut tenir compte de l’importance du Lava Jato dans la vie nationale au cours des six dernières années. Comme on le sait, l’opération de persécution a contribué à la déstabilisation et à la mise en accusation de Dilma Rousseff [avec sa destitution en août 2016]. Dans la foulée de la consécration de ce coup d’Etat parlementaire, Michel Temer a mis en route un programme de destruction des droits sociaux et de la législation du travail. Durant cette période, par exemple, la contre-réforme du code du travail, l’amendement sur le gel des dépenses publiques pendant vingt ans [en octobre 2016], plusieurs privatisations et l’intervention militaire à Rio de Janeiro [en février 2018] ont été approuvés.

En 2018, malgré l’offensive réactionnaire, Lula apparaît en tête dans les sondages pour la course à la présidence. Son emprisonnement, précédé et accompagné d’une campagne médiatique brutale et frénétique visant à criminaliser le Parti des travailleurs (PT) et la gauche dans son ensemble, a ouvert la porte à la montée en puissance de la candidature de Jair Bolsonaro. Au deuxième tour des élections [opposant Jair Bolsonaro à Fernando Haddad du PT, le 28 octobre 2018], l’ambiance créée par le Lava Jato et la position de la bourgeoisie brésilienne permettent au capitaine fasciste d’être élu. Le juge qui avait condamné Lula lors d’un procès truqué est devenu le ministre de la Justice de Bolsonaro : il s’agit de Sergio Moro [qui actuellement est jugé par le STF pour déterminer sa partialité ou son impartialité dans la procédure visant Lula].

Bolsonaro commence sa mandature de président alors que Lula est en prison. Ces deux dernières années, le pays a vécu avec un gouvernement « génocidaire » [allusion à la politique de Bolsonaro face à la pandémie – 268’380 morts comptabilisés le 10 mars – et à l’attaque au droit de survie des peuples amérindiens], autoritaire, néolibéral et perversement destructeur. La liste des crimes de Bolsonaro remplit d’innombrables pages, mais il suffit ici de constater que la politique du gouvernement actuel produit de même une morosité sans précédent dans le pays. Avec l’expansion de la pandémie et la vaccination qui se fait à un rythme de tortue, plus de 268’380 Brésiliens sont déjà officiellement morts du Covid-19. Sérgio Moro et les « animateurs » du Lava Jato ont rompu avec le gouvernement Bolsonaro au milieu de l’année dernière, mais porteront à jamais la responsabilité d’avoir contribué à amener ce criminel au pouvoir.

Notre position contre les condamnations de Lula et pour la restitution de ses droits politiques découle d’un jugement étayé – confirmé par les preuves matérielles révélées [par The Intercept] dans les dialogues criminels de Moro et des procureurs sur l’application Telegram – que le Lava-Jato a toujours servi l’offensive réactionnaire de la classe dominante et de l’impérialisme étatsunien contre les masses laborieuses et la gauche brésilienne.

Cet avis n’efface pas les critiques de gauche qui doivent être faites à l’égard de Lula et du PT. L’option de former des gouvernements en alliance avec des secteurs de la bourgeoisie a fait des ravages, préservant un régime politique corrompu contrôlé par la droite et excluant la capacité des mobilisations populaires de s’exprimer au plan politique. Le programme social-libéral appliqué par les gouvernements du PT, qui consistait à garantir des profits élevés aux grands capitalistes avec quelques concessions aux travailleurs, sans réformes fondamentales, a maintenu la structure sociale et économique capitaliste profondément inégalitaire. Le choix d’appliquer un plan d’ajustement libéral contre les travailleurs avec Joaquim Levy [ministre des Finances sous Dilma Rousseff], peu après la victoire de Dilma Rousseff sur Aécio Neves au second tour des élections présidentielles de 2014, a démoralisé la base sociale de soutien au gouvernement Dilma, laissant le PT incapable de faire face à l’offensive de coup d’Etat parlementaire qui se dessinait déjà.

Si la décision de Edson Fachin est confirmée par l’ensemble du tribunal, Lula et le PT reviendront avec force au centre du débat politique national. Ce retour s’accompagnera d’une énorme responsabilité. Quelle sera la stratégie de Lula et du PT à partir de maintenant ? Parier sur la mobilisation et l’organisation des travailleurs pour vaincre le gouvernement criminel de Bolsonaro ? Construire le projet d’un gouvernement de gauche, sans alliances avec la droite et la bourgeoisie, procéder à des changements structurels prenant appui sur le potentiel de la mobilisation populaire, la seule capable de neutraliser la réaction conservatrice ? Ou bien Lula et le PT vont-ils essayer de répéter les alliances avec des secteurs de la droite, pour plaire aux marchés financiers et être, une fois de plus, les otages de la bourgeoisie brésilienne profondément réactionnaire ?

Nous pensons que le PSOL, une force émergente de la gauche brésilienne, a tout à fait raison lorsqu’il affirme qu’il est nécessaire de lutter pour un gouvernement des travailleurs et travailleuses et des opprimé·e·s, sans alliances avec la droite et soutenu par la mobilisation du peuple, afin d’apporter des changements profonds au profit de la grande majorité de notre peuple. (Editorial publié sur le site Esquerda Online, représentant la tendance Resistencia du PSOL, le 9 mars 2021 ; traduction du brésilien par la rédaction A l’Encontre)

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