Édition du 31 janvier 2023

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Afrique

Burkina. Transition en place, premier ministre sankariste, et de gros défis à relever

La Transition a achevé sa mise en place, sans trop de difficulté. L’armée y a joué un rôle moteur. Le premier ministre, Me Kyelem Apollinaire de Tambela affiche son influence sankariste. Le duo qu’il forme avec le Président de la Transition, le capitaine Ibrahim Traoré, pourra-t-il relever le Burkina qui n’a cessé de s’enfoncer depuis quelques années ?

Tiré du blogue de l’auteur.

Le dernier coup d’État avait de nouveau plongé le pays, la capitale surtout, dans une situation particulièrement inquiétante. Deux clans de l’armée étaient au bord de l’affrontement. Finalement, la mobilisation importante de la population de la capitale dans les rues, et autour des lieux où ces deux clans se faisaient face, notamment autour la base aérienne, a sans doute été déterminante pour éviter le pire. Une mobilisation, qui tient certes au rejet du lieutenant-colonel Paul Henri Damiba, dirigeant du pays depuis le dernier coup d’État de janvier 2022, mais aussi à la diffusion de fausses nouvelles selon lesquelles, il était protégé par les troupes françaises.

Après la fuite de Paul Henri Damiba, en hélicoptère, la popularité du capitaine Ibrahim, porté en triomphe à la sortie de sa dernière intervention télévisée est au plus haut.

Des assises nationales bien encadrées consensuelles

Très peu d’information ont filtré, avant la tenue des assises nationales convoquées pour les 14 et 15 octobre 2022. Le projet de charte n’avait pas été rendu public et distribué seulement la veille vers 16h aux participants qui avaient pu être touchés. La presse n’a pas vraiment rendu compte des travaux et des débats qui s’y sont déroulés.

Sur une liste des participants qui nous est parvenue, on note une forte présence des FDS (Forces de défense et de sécurité), près d’un tiers, répartis entre les représentants du MPSR2 (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration 2ème formule) et de différents corps, gendarmerie, polices nationale et municipale, douanes, sécurité pénitentiaire, eaux et forêts. La liste fait état de 100 représentants du MPSR2. Selon un organisateur, une bonne moitié, les civils, est constituée des représentants de ceux qu’on appelle ici « panafricanistes », s’illustrant surtout par leur sorties antifrançaises demandant une alliance avec la Russie. C’est par erreur qu’ils ont été regroupés, dans la liste, avec le MPSR2, m’a-t-il confié.

Les représentants des OSC (organisations de la société civile) devaient être représentés par ce qu’on appelle les faitières (les regroupements d’OSC). Plusieurs se réclament désormais du panafricanisme. De création toute récente, certaines n’ont pas d’existence légale. Par contre, le Conseil national des OSC, très ancienne organisation faitière et reconnue comme interlocuteur représentatif des différents pouvoirs ne comptait que deux représentants.

Parmi les organisations institutionnalisées et anciennes, le CGD (Centre pour la gouvernance démocratique) était représenté mais pas le REN LAC (Réseau national de lutte contre la corruption), ni le Balai citoyen. Le centre de presse Norbert Zongo avait été invité mais n’avait pas envoyé de délégué. Enfin les partis politiques comptaient 30 représentants. A noter aussi la présence de déplacés internes présentés dans la liste sous la rubrique Secrétariat général du Ministère de la solidarité nationale et de l’action humanitaire.

Plusieurs personnalités connues de la société civile, non invitées, n’ont pas jugé utile de s’investir dans une assemblée dont les décisions étaient connues d’avance, la qualifiant parfois de mascarade.

La Charte de la Transition avait été mise en ligne pour permettre des contributions sur internet qui se comptaient à plus d’une dizaine de milliers selon ce que m’a affirmé un membre de l’organisation.

Lors de la séance d’ouverture, la discussion a porté sur la méthodologie puis la parole a été donnée à la salle pour les premiers commentaires sur la Charte de la Transition. Ensuite les articles ont été discutés un par un. Le débat a surtout porté sur la composition de l’Assemblée de la Transition, le nombre de ministres et les critères qui devaient présider à leur choix.

Après 17h, le débat a porté sur les objectifs à donner à la Transition. Les assises se sont terminées par la signature de la Charte de la Transition qui consacrait Ibrahim Traoré, Président du MPSR2 comme « Président de la Transition, Chef de l’État, Chef suprême des Forces armées nationales ».

Pour un autre leader ancien de la société civile, les assises se sont bien déroulées. Selon lui il n’y avait pas vraiment d’enjeu dans la mesure où le projet de charte stipulait que le président de la Transition était celui du MPSR. Une foule nombreuse se pressait d’ailleurs aux abords de la salle des congrès où se tenait les assises dont la seule préoccupation semblait être que le capitaine Ibrahim Traoré soit effectivement désigné comme Président.

Parmi les décisions de ces dernières assises, on notera surtout la durée de la Transition fixée à 21 mois, le nombre de ministres qui ne doit pas dépasser 25, l’impossibilité pour les Président, Premier ministre et Président de l’Assemblée législative de la Transition de se présenter aux élections futures. Enfin « La fonction de membre de l’Assemblée législative est gratuite » mais les « membres reçoivent une indemnité de session » stipule l’article 13, ce qui constitue un important changement par rapport à la Transition précédente. L’augmentation des salaires des ministres décidée par le MPSR1 salaire avait entraînée à l’époque une vague de mécontentement. Le futur gouvernement va l’annuler.

Comparaison des mises en place des Transitions, en 2014, janvier et novembre 2022

Les différences essentielles entre ce qui s’est passé en 2014 et en 2022, tiennent au rapport des forces en présence. En 2014, les organisations de la société civile avaient pris l’initiative de solliciter l’armée, le lendemain de l’exfiltration de Blaise Compaoré par l’armée française, sous l’impulsion du Balai citoyen. Celui-ci considérant que son rôle s’arrêtait à ce stade, d’autres membres de la société civile ont pris l’initiative des consultations en vue de la mise en place de la Transition même si petit à petit l’armée a pris de plus en plus de poids. En grande partie du fait de divergences entre les civils, partis et OSC.

A l’époque, plusieurs leaders de la société civile étaient plus ou moins reconnus et identifiés, s’étaient fait connaitre en luttant contre le régime de Blaise Compaoré. Les premières décisions importantes ont été prises en assemblée générale d’où a émergé le projet de rédiger un projet de Charte de la Transition, mais aussi de mettre en place une coordination des OSC qui va mener les négociations, d’abord avec les partis politiques, puis les autorités religieuses. Le travail est mené par deux représentants de chacun de ces groupes. Puis la négociation a été engagée avec des représentants de l’armée qui de leur côté avait lancé aussi un projet de Charte rédigé à l’aide de quelques civils juristes et constitutionnalistes. Les négociations finales furent longues et fastidieuses, des concessions ont été faites par chacune des parties.

En 2022, les militaires sont à l’initiative. Les deux chartes de la Transition ne sont plus élaborées par des groupes censés représentés les forces vives de la nation, mais par des personnes choisies par les putschistes, que l’on ne connait pas avec précision. Ces projets de Charte ne sont pas négociés entre des représentant des entités des forces vives mais discutés en plénière durant des assises nationales, où le projet est certes discuté peu contesté dans sa globalité. Et les personnes présentes lors des assises nationales n’ont guère eu le temps de se réunir par entité et d’y réfléchir. La composition de l’assemblée législative de la Transition porte la marque de la prépondérance des militaires.

Vous trouverez ci-dessous un tableau comparatif de la composition du Conseil national de la Transition de 2014 et des 2 assemblées législatives de la Transition de 2022.

Le projet de charte d’octobre stipulait dans son article 14 que les quotas de chaque composante était fixée par le Président de la Transition, mais ne donnait pas de chiffre.

Les différences sont notables entre le Conseil national de la Transition d’une part de 2014 et les deux assemblées législatives de 2022 qui différent assez peu entre elles. Il est cependant notable que les représentants des partis sont plus nombreux que ceux des OSC dans la version d’octobre alors que c’était l’inverse dans celle de février. Ce qui saute aux yeux, c’est que la majorité absolue est assurée avec les seules voix des FDS et des personnalités nombreuses choisies par le Président.

Selon les informations que j’ai pu recueillir auprès d’un leader d’une faitière d’OSC, si les assemblées pour procéder au choix des délégués des régions ont été organisées à l’initiative des autorités administratives, ceux-ci ont bien été choisies parmi les forces vives. La presse n’a guère fait état de contestation de ces choix.

A ce moment-là de l’adoption de la Charte, Ibrahim Traoré apparait avoir été plébiscité sur le seul fait de vouloir relancer la lutte contre l’insécurité en remettant de l’ordre dans l’armée. Un plébiscite pour un grand saut dans l’inconnu tant il est vrai qu’au moment de sa prise du pouvoir, bien difficile était de deviner quel projet il avait pour le pays… L’exaspération de la population est telle que son soutien s’apparente à « tout sauf continuer avec Damiba », à ceci près qu’Ibrahim Traoré commandait une unité basée à Kaya, et semble plus au fait des réalités de la guerre qu’il vivait sur le terrain.

La vraie question reste bien sûr de savoir si cette assemblée aura effectivement du pouvoir. On voit mal comment elle pourrait intervenir dans ce qui est le cœur de l’objectif de cette transition à savoir le recul de l’insécurité qui passe par une réorganisation de l’armée qui ne sera discutée qu’au sein des militaires. « L’assemblée législative lors de la Transition mise en place du MPSR1 a été la plus nulle de toute l’histoire du Burkina indépendant. Et si l’on interroge les Burkinabè, bien peu serait capable de rendre compte de son travail » me confiera un leader d’une importante OSC.

Ibrahim Traoré nouveau Sankara ?

Une affirmation qui court sur toutes les lèvres dès ses premières apparitions… Mais plutôt sous forme interrogative tout de même. Il aurait donc suffit qu’il soit une capitaine, qu’il porte un béret rouge, qu’il ait à peu près le même âge lors de sa prise de pouvoir, et qu’il termine ses interventions par « la patrie ou la mort nous vaincrons ! » pour que de nombreux Burkinabè, nostalgiques de leur héros, en quête de l’homme providentiel voit en lui un nouveau leader dans la lignée de Thomas Sankara. Et quelques jours après, les termes employés y font clairement référence.

Ibrahim Traoré a placé son discours d’investiture sous le signe de la révolte tour en faisant effectivement référence à Thomas Sankara : « … comme nous l’a inculqué notre devancier cité par le président par intérim du Conseil constitutionnel, le capitaine Thomas Sankara, il le disait donc, nous avons décidé en toute âme et conscience devant l’histoire d’assumer notre révolte. » Révolte devant tant victimes de la guerre contre l’incapacité du régime précédent à juguler le terrorisme ; révolte des déplacés internes, des soldats au front, des VDP, population des localités affligées et « de tous les Burkinabè conscients de l’abîme dans laquelle était la nation ».

Il énumère ainsi ses objectifs : « Je souhaiterai là vous rappeler nos objectifs. Nos objectifs qui ne sont autres que la reconquête du territoire national occupé par ses hordes de terroristes. Nos objectifs ne sont autres que de donner un souffle de vie nouveau à tous ces compatriotes affligés par ce conflit. C’est aussi d’envisager un développement endogène en ne comptant que sur nous-mêmes et en essayant de repenser profondément notre agriculture, notre élevage, notre technologie et en interrogeant les socles des actions, de nos inspirations à la prospérité ». On peut voir dans ce dernier passage une référence à la Révolution, mais l’expression « développement endogène » fut aussi régulièrement employée sous le régime de Roch Marc Christian Kaboré.

Il ne cesse d’affirmer, à ce moment-là, qu’il n’est pas intéressé par le pouvoir mais qu’il veut surtout mener la guerre.

Sur cette lancée, les leaders du Mémorial Thomas Sankara ont voulu placer la cérémonie de commémoration de l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons, le 15 octobre 2022, sous le signe du « passage du flambeau de la Révolution à des jeunes ». Les assises nationales ont été écourtées, sans doute pour permettre au jeune capitaine Ibrahim Traoré, tout juste consacré comme Président de la Transition et Chef de l’État d’y participer. Il a ainsi pu recevoir avec douze autres jeunes des trophées, le sien représentant le « père de la Révolution ». Une façon de lui suggérer de s’inspirer des idées de Thomas Sankara. Ainsi « Nous apprécions à sa juste valeur que malgré cette tâche difficile et urgente, vous avez accepté de venir présider cette cérémonie qui est la première dans l’exercice de vos hautes fonctions. Cela montre, s’il fallait le démontrer, l’importance que vous accordez à la pensée et aux valeurs incarnées par notre glorieux héros national, le Capitaine Thomas Sankara » a déclaré Pierre Ouedraogo, ancien secrétaire général des CDR, nouveau président du comité du Mémorial, lors de son allocution.

D’autres orateurs sont allés dans le même sens : « … Nous pensons que le nouveau président pourra puiser à la source de la révolution, labourer le champ que ses prédécesseurs lui ont laissé afin de faire du Burkina un pays productif, un pays riche, un pays d’amour », a lancé Jean Hubert Bazié. Tandis que Me Bénéwené Sankara, voulait dans sa présence pour rendre hommage à Thomas Sankara : « « c’est son engagement personnel dans son patriotisme à pouvoir mener son combat, sa mission pendant les 21 mois, à l’image du président Sankara », a déclaré Me Benewendé Stanislas Sankara, avocat de la famille Sankara. (voir https://lefaso.net/spip.php?article116684).

Mais le jeune capitaine, ainsi adoubé a, quant à lui, prudemment sans doute, à moins que ce soit par modestie, évité de faire une déclaration lors de cette cérémonie.

Il va, petit à petit cependant, tenter d’honorer ce qu’on attend ainsi de lui.

Lors de sa rencontre avec les secrétaires généraux des ministères invités à gérer les affaires courantes (voir https://lefaso.net/spip.php?article116404), il les a sermonnés ainsi : « Nous devons faire en trois mois, ce qui devrait être fait en douze mois … Il faut de rythme, il faut aller vite, il faut abandonner les lourdeurs administratives ». Il a aussi annoncé la réquisition des pickups afin de les envoyer au front où selon lui ils seront plus utiles.

Son discours du 11 novembre, devant les représentants des partis politiques et des OSC, a frappé les esprits par sa franchise sans concession. Il fait un tableau catastrophique de la situation sécuritaire, s’étendant longuement sur les conditions de vie des gens du nord, trop longtemps abandonnées. Évoquant « la méchanceté des Burkinabè entre eux », il accuse clairement les personnes présentes, les dirigeants des différents partis politique, d’être responsables de la situation dans laquelle a sombré leur pays, pour leur insouciance, leur inaction. Les images montrent des mines déconfites de la plupart d’entre eux. Ce discours, qui se voulait probablement un électrochoc, a laissé des traces et entrainé de nombreux commentaires. Un ami burkinabè veut y voir une accusation du régime de Blaise Compaoré, un autre se satisfait de cette parole, mais pense qu’il faut qu’il soit suivi de mesures. « Sankara a prononcé de tels discours », me confie un de ses anciens.

La sensibilité du nouveau Président, envers les souffrances des Burkinabè, fait penser à celle de Sankara dans les années 80 envers la pauvreté qui transparait dans certains de ses discours. Mais les différences importantes sont notables.

Thomas Sankara était connu depuis longtemps avant de prendre le pouvoir, ce qui n’est pas le cas d’Ibrahim Traoré. D’abord pour des exploits militaires lors de la première guerre avec le Mali de 1974, puis son activité politique, sa démission en public du poste de secrétaire à l’information durant le CMRPN en déclarant « malheur à ceux qui bâillonnent le peuple » , ses déclarations révolutionnaires après avoir été nommé premier ministre, son appel à la jeunesse qui lui a valu d’être arrêté en mai 1983. Une arrestation qui a entrainé des manifestations de la jeunesse. Autant d’actes qui faisaient de lui le leader connu et reconnu des progressistes du pays. Depuis nous avons appris aussi sa grande culture politique qu’il s’était patiemment forgé depuis ses études à Madagascar au début des années 70, comme ses contacts soutenus avec les leaders des organisations marxistes clandestines.

Aussi si Ibrahim Traoré et Thomas Sankara ont accédé au pouvoir à peu près au même âge, leur itinéraire reste très différent. Ibrahim Traoré était quasiment inconnu parmi les civils au moment du coup d’État. On comprend donc sa modestie actuelle, que nous prenons plutôt comme une qualité appréciable. Car il aurait sans aucun été doute ovationné s’il s’était réclamé formellement de Thomas Sankara en lui empruntant quelques une de ses citations très connues.

La surprise de la nomination d’un des meilleurs connaisseurs de la Révolution au poste de premier ministre

Apollinaire Kelyem de Tambela est nommé premier ministre le 21 octobre et investi le 26. Militant des CDR lors de ses études en France à Nice, docteur en droit, avocat de profession, enseignant et chercheur, il est le directeur président du Centre de recherche internationale et stratégique. Dans la dernière période, il apparaissait régulièrement sur la chaine de télévision BF1 comme chroniqueur. Qualifié de polémiste pour ses sorties remarquées lors de débats télévisés, il montre cependant une certaine force de caractère, une qualité indispensable s’il en a quand on doit travailler avec des militaires qui ont fait un coup d’État.

Une fois nommé, Me Apollinaire Kyelem de Tambela a dévoilé les trois principaux objectifs de son gouvernement : sécurisation du territoire, l’amélioration de la qualité de vie des Burkinabè, et amélioration du système de gouvernance, proche de ceux d’Ibrahim Traoré.

Il est vite qualifié aussi de « sankariste ». Il a publié un très gros livre sur la Révolution, intitulé Thomas Sankara et la révolution au Burkina Faso, une expérience de développement autocentré fruit d’un énorme travail, dont il a publié des rééditions déjà deux fois. Nous avions écrit à l’époque « Sans les difficultés que rencontre la diffusion, ce livre aurait tout pour devenir la référence sur la révolution burkinabè… Mais surtout, et c’est un des intérêts majeurs, outre la synthèse et la foule d’informations délivrées, c’est l’érudition de l’auteur. Le livre est en truffé de citations d’origine très diverses, De Lénine à Rosa Luxembourg, en passant par Cheikh Anta Diop, et de nombreux africanistes et philosophes d’origine diverse. Il intègre ainsi son travail et surtout cette révolution dans le mouvement de la pensée humaine et fait ainsi véritablement entrer la révolution burkinabè dans l’histoire. Un livre d’une très grande importance, dense, riche et de très bonne qualité ». Resté hors des joutes politiciennes, il bénéficie d’une importante culture politique.

Et il s’est expliqué sur sa motivation dans une longue interview publiée sur le site thomassankara.net : « … j’ai remarqué que beaucoup parlaient de Thomas Sankara et de la période révolutionnaire sans fondement sérieux, sans logique, sans ligne directrice. Certains de bonne foi, d’autres de mauvaise foi. On ne peut réellement comprendre et apprécier la politique de Thomas Sankara si on n’en saisit pas la philosophie, les fondements, les motivations principales. Je me suis alors dit qu’il convenait réellement de proposer un document de base pour appréhender la Révolution burkinabè et contribuer à perpétuer la mémoire de Thomas Sankara ». Un livre ambitieux, et l’on aurait aimé que ceux qu’il désigne l’ai lu effectivement attentivement.

Il ne semble pas avoir beaucoup changé. Ainsi a-t-il a déclaré lors de sa première interview comme premier ministre : « J’ai déjà eu à dire qu’on ne peut pas développer le Burkina Faso en dehors de la ligne tracée par Thomas Sankara. Ce n’est pas possible parce que nous sommes un pays sous développé avec peu de moyens donc nous ne pouvons que compter sur nos propres forces », précisant un peu loin « vous avez remarqué qu’on patine depuis longtemps pourquoi ? Parce que nos propres produits, ce que nous produisons n’est pas consommé et nous consommons ce qui vient d’ailleurs ». Une référence très claire à l’un des mots d’ordre phare de la Révolution « Produisons et consommons burkinabè ».

Il apparait donc comme l’un des meilleurs connaisseurs de la Révolution au Burkina. Thomas Sankara l’inspire probablement, et contrairement à beaucoup d’autres qui se disent « sankariste », il sait de quoi il parle lorsqu’il s’agit de la Révolution, pour l’avoir étudié en détail.

L’autre atout important de ce premier ministre, c’est justement de ne pas être entré dans les polémiques qui ont déchiré les partis sankaristes. Il n’est donc pas atteint par cette défiance qui les a déconsidérés. C’est en quelque sorte en homme neuf de tout passé politicien qu’il accède à ce poste. Sans doute est-ce ce qu’a recherché Ibrahim Traoré en le choisissant.

Avant d’être nommé, il s’est cependant répandu un peu trop rapidement sur les plateaux de télévision. Il a, par exemple, accusé Basolma Bazié, ancien secrétaire général de la puissante CGTB, « d’une certaine immaturité psychologique et intellectuelle ». Basolma Bazié a pourtant a été reconduit et même promu ministre d’Etat ! Signe du poids qu’a ce ministre a dans le gouvernement, ce dernier a décidé le remboursement, à titre exceptionnel, des retenues pour fait de grève opérées, exclusivement au cours de la période allant de 2016 à 2021.

Autre exemple de propos quelque peu prématurés alors qu’il n’était pas encore nommé, Kyelem de Tambela a déclaré « Ibrahim Traoré n’a qu’à assumer, le pouvoir sans premier ministre. Il n’a qu’à gouverner par ordonnance et comme ça ça ira vite » ! Ibrahim Traoré n’a pas suivi cette voie, il aurait sans doute été fortement contesté même si une partie de la population n’aurait trouvé rien à redire et Kyelem de Tambela s’est laissé emporter par son enthousiasme.

Ce n’est pas tout. Une fois nommé, il a encore été plus ou moins désavoué. Alors qu’il affirmé que deux ministres contestés seraient malgré tout nommés, ils ont finalement été remplacés par d’autres.

Ces déboires sont probablement à mettre sur son manque d’expérience du fait d’être resté hors du marais politique. Mais il a vite rectifié le tir et déjà montré qu’il apprenait très vite comme le montrent les communiqués récents du service de communication de son ministère (voir au chapitre sur les partenariats où sont cités des communiqués publiés après la rencontre avec le NDI et l’ambassadeur de France).

Cette nomination surprise, peut être porteuse d’espoir, même si tout reste à faire dans une situation particulièrement fragile où les pièges nombreux vont se mettre au travers du chemin du duo qu’il constitue avec Ibrahim Traoré. Ce duo va devoir être solide face à la gravité de la situation.

Son discours de politique générale prononcé le 19 novembre devant l’assemblée législative de la Transition va contribuer peut-être à faire oublier ses débuts quelque peu maladroits. Sans s’étendre très longtemps, il commence par confirmer les 3 objectifs cités plus hauts, en affinant les termes employés : la restauration de l’intégrité territoriale du pays et la sécurisation des personnes et des biens (I), le bien-être des Burkinabè (II) et la refondation de la société par une gouvernance vertueuse et visionnaire (III). Son discours est entrecoupé de références historiques à titre d’illustration de la recherche d’une nécessaire créativité dans la voie du développement

Il va ensuite égrener un certain de projets en droite ligne de ce qu’avait mis en place Thomas Sankara. L’économie devra se construire en se basant sur la production agricole, et surtout sa transformation et sa consommation dans le pays, citant le mot d’ordre bien connu de cette époque, « produisons et consommons burkinabé ». Il va même reprendre, presque mot à mot, cette phrase de Thomas Sankara prononcé au sommet de l’OUA en juillet 1987, exhibant, comme lui, sa tenue en Faso Dan Fani (fabriqué avec le coton local), « Pas un fil n’est venu de l’étranger. Je ne suis pas venu pour un défilé de mode. » Il annonce aussi des efforts particuliers dans le domaine de l’éducation, qui doit former des hommes répondant à la nécessité personnels qualifiés à cette économie endogène, pour la réappropriation de la culture pour contrer la perte de repère de la jeunesse, pour développer le réseau routier, et dans la santé, afin de répondre au besoin de la population et promet une lutte sans merci contre la corruption.

Quelques nouveautés apparaissent cependant comme le développement de la consommation du lait et la production de fromages, l’évocation de la digitalisation du cadastre couplé avec une étude sur l’éventualité de fixer un prix plafond pour les parcelles à usage d’habitation alors que la spéculation foncière atteint des sommets.

Parmi les propositions nouvelles citons : « Pour un meilleur encadrement de la société, il sera fait appel aux citoyens de mettre en place des comités locaux de veille et de développement (C.L.V.D.) qui leur permettront de prendre en main leur destin à la base ». On reconnait là un des rôles phares dévolus aux CDR (Comités de défense de la Révolution) qui contrairement à l’idée largement répandue n’avait pas pour seul e tâche la répression, mais bien aussi de la mobilisation pour le développement à travers de nombreux chantiers dans les quartiers ou au niveau national, mais aussi pour susciter la consommation des produits locaux. Rappelons que les CDR ont été créés très rapidement dans l’enthousiasme, après le 4 août 1983, dans les quartiers notamment sous l’impulsion de militants des organisations révolutionnaires clandestines. Qu’en sera-t-il des CLVD ?

Le discours a été approuvé par les députés de la Transition par 64 voix pour, 4 contre et une abstention !

Il est certes question de « s’attaquer avec vigueur à la corruption », une promesse annoncée à chaque changement de gouvernement, sans évoquer le mot « impunité » à l’origine pourtant de cette mauvaise gouvernance qui a fait tant de mal à ce pays. Aucun procès ne s’est jamais ouvert contre les dignitaires du régime de Blaise Compaoré, ni contre ceux du régime de Roch Marc Christian Kaboré dont les Burkinabé reconnaissent souvent qu’il se caractérise par une aggravation de la corruption. Voilà pourtant une source de revenus qui mériterait d’être utilisée avec vigueur, alors que le pays doit inventer une économie de guerre. On se rappelle que la tenue de ces procès devant les TPR (Tribunaux Populaires de la Révolution) avaient joué un fortement dissuasif tout autant qu’éducatif d’ailleurs.

Le premier ministre ne s’est pas étendu sur les sources de financement ni sur le chiffrage des dépenses. Exception faite d’un plan d’appui à la campagne agricole adopté le 9 novembre et d’un projet de sécurité alimentaire dont le volet à court terme est destiné aux personnes déplacées internes. Normalement un débat et un vote sur le budget devrait avoir lieu assez rapidement à l’assemblée.

Le premier ministre veut lancer en chantier une nouvelle constitution. Pourquoi pas ? Le problème c’est qu’une constitution a été élaborée durant la Transition de 2014, à la suite d’un travail colossal, et d’une concertation importante parmi les forces vives. Ne faudrait-il pas d’abord se pencher dessus. Le gouvernement de Roch Marc Christian l’a superbement ignoré. Ce nouveau pouvoir doit-il vraiment faire de même ?

Priorité à la sécurisation du territoire

Nous l’avons vu, que ce soit pour le Président de la Transition ou le premier ministre, la priorité doit aller à la sécurisation du territoire. Les attaques restent nombreuses et dans une bonne partie du territoire. Et les HANI (hommes armés non identifiés) de plus en plus téméraires. Le quotidien l’Observateur, a dévoilé qu’un groupe avait attaqué la garnison de la gendarmerie de Houndé, une ville qui se situe sur l’axe Bobo Dioulasso Ouagadougou. Une première sur cet axe le plus fréquenté du pays qui relie les deux plus grandes villes.

Lors de sa première interview à la radio Omega, le 23 octobre, le premier ministre avait déclaré : « Le Président est un militaire, il est homme de terrain, il m’a fait comprendre que lui, ce qui le préoccupe le plus, c’est la sécurisation du territoire et le retour des déplacés dans leurs localités d’origine et qu’il va s’en charger. Donc je pense que le Président va surtout se charger du volet sécuritaire et moi du volet civil, c’est-à-dire, la gouvernance du territoire. »

Selon des rôles qu’ils se sont partagés, le capitaine Ibrahim Traoré s’attache à rendre l’armée opérationnelle. Ce gouvernement sera essentiellement jugé, et assez rapidement, sur le retournement de tendance dans la lutte contre le terrorisme. C’est la priorité des Burkinabè. Il ne fera guère de véritable déclaration sur un éventuel projet politique si ce n’est ce que nous avons cité un peu plus haut.

De nombreuses annonces montrent une attention toute particulière et un changement de vitesse et d’organisation par rapport au gouvernement précédent, notamment de nouvelles nominations dans l’armée. Les 24 et 25 octobre, était annoncé le recrutement de 50000 VDP (Volontaire pour la défense de la Patrie). Nous en reparlerons un peu plus loin. Le 14 novembre un décret présidentiel annonce la nomination de nouveaux commandants dans les régions militaires. Un autre celle de 18 nouveaux Chefs de corps. Le 15 novembre, un autre annonce la création de six bataillons d’intervention rapide dont les commandants sont placés sous l’autorité directe du Chefs d’état-major général des armées. Il n’y en avait que 2, créés en août 2022, qui ont été dissous par la même occasion.

Après la nomination du gouvernement intervenue 26 octobre, lors d’une interview à la radio télévision burkinabè le 30 octobre, Kyelem de Tambela affirme en ce qui concerne l’armement : « Je peux dire que nous avons fait des acquisitions assez solides, assez consistantes et ça se poursuit. D’ailleurs, le chef de l’État est sur ce dossier. Sur ce plan, vous pouvez vous rassurer, ça va se poursuivre ». On peut espérer que l’armée a enfin réussi à se procurer, probablement durant le MPSR1 des moyens de déplacement rapide, véhicules terrestres rapides, hélicoptères et peut-être avions, ou qu’elle s’apprête à les réceptionner, mais là-dessus elle ne communique pas de chiffre.

Recrutement de 50000 Volontaires pour la défense de la Patrie

Sous le gouvernement de Roch Marc Christian Kaboré, le ministre de la sécurité, Ousseini Compaoré, ancien commandant de la gendarmerie pendant la Révolution avait créé les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie). Après une formation de 15 jours, ils étaient enrôles dans des groupes armés sous l’autorité de militaires, et touchaient une rétribution modeste. Le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba avait créé la Brigade de veille et de défense patriotique (BVDP), sous l’autorité d’un commandant de l’armée, pour améliorer leur organisation et leur prise en charge. Les annonces régulières des pertes enregistrées lors de combat avec les HANI (hommes armés non identifiés) montrent que ces volontaires sont pleinement engagés dans la guerre et en payent un lourd tribut.

Le nouveau pouvoir semble vouloir aller encore plus loin en annonçant le recrutement de 50000 VDP (volontaires pour la défense de la Patrie : 15 000 pouvant être déployés sur l’ensemble du territoire national, qui ont vocation à intégrer l’armée et 35000 communaux, soit 100 par commune, dont la mission est « de protéger aux côtés des Forces de Défense et de Sécurité, les populations et les biens de leurs communes d’origine ». Une déclaration qui va être suivie d’une importante campagne pour l’enrôlement parmi la population.

Ainsi le premier ministre a-t-il lancé à la télévision un appel à l’enrôlement « Nous sommes convaincus que c’est à nous de défendre notre pays », s’en prenant à mots couverts à ceux qui ne cessent de demander l’intervention de militaires étrangers et ajoutant « Le meilleur soutien au Capitaine Traoré et au régime, c’est d’aller au front… si vous ne pouvez pas aller au front, vous pouvez apporter votre contribution à travers une contribution financière, ou ceci cela ou en matériel, ou pour aider les victimes du terrorisme plutôt que de passer le temps à marcher » . Une référence aux manifestations qui se sont tenues à Ouagadougou et à Bobo, demandant le départ de troupes françaises et l’appel à la Russie, rejetant aussi la nomination de 5 ministres déjà présents au gouvernement sous le MPSR1.

Une autre fois, dans un entretien à la télévision nationale, Kyelem de Tambela s’en prendra aux OSC « qui viennent nous voir pour demander des financements afin de soutenir le régime » ajoutant « Il n’y a pas de moyens pour financer des OSC vuvuzela (…) ». Une nouvelle rupture avec le gouvernement précédent. Nous avons déjà souligné précédemment notre étonnement de la multiplication d’OSC durant le MPSR1. On sera vite fixé sur la réalité de cette rupture.

Alors qu’un reportage faisait état de difficultés pour trouver des volontaires à Dori, le bilan officiel de la campagne de recrutement annonce 90000 volontaires inscrits, qui ne seront donc pas tous acceptés. Certaines personnes publiques, dont nous tairons les noms, en ont fait matière à communication pour leur image. Pourtant jusqu’ici les règles prévoyaient qu’ils devaient être âgés de moins de 50 ans, ce qui parait plutôt logique, ce qui n’est pas leur cas.

Si cette campagne de recrutement fut ambitieuse, l’encadrement de 50000 nouveaux combattants s’annoncent être une gageure d’autant plus que le commandant de la Brigade de Veille et de Défense a promis une amélioration de la formation (initialement prévu à 15 jours) et une augmentation des émoluments des VDP.

Des partenariats basés sur les intérêts du Burkina

Après un voyage d’Ibrahim Traoré au Mali durant lequel il a rencontré le chef de la junte Colonel Assimi GOÏTA, une importante délégation de l’armée malienne composée du ministre de la défense, du Chef d’état-major des armées et de plusieurs officiers est venu au Burkina pour une séance de travail où ils ont passé en revue leur partenariat. « Nous avons reçu les instructions de nos Chefs d’Etat, de se mettre ensemble, de mutualiser non seulement les efforts mais aussi les moyens afin de faire face à notre ennemi commun et pour le bien-être de nos populations » précisé le ministre malien de la Défense, le Colonel Sadio CAMARA.

Les déclarations restent assez floues pour l’instant sur l’évolution des partenariats dans la guerre. On rappelle plutôt que les autorités souhaitent des partenariats dont la priorité reste les intérêts du Burkina. L’appel à la Russie, soutenu par certaines OSC ne semble pas avoir été pour l’instant suivi d’effet. Ses appels semblent d’ailleurs en nette diminution. Et c’est dans une dépêche de l’agence Reuters qu’on apprend la position du Burkina sur la Russie et Wagner. Selon une dépêche de cette agence, datée du 26 octobre, la secrétaire d’État Victoria Nuland, sous-secrétaire aux Affaires politiques des États-Unis a déclaré à la suite d’une tournée dans la région « Nous avons eu la chance de nous asseoir avec le président par intérim Traoré et son équipe de direction, y compris son ministre de la Défense. Il a été sans équivoque en disant que seuls les Burkinabè défendront leur pays. Ils n’ont aucune intention d’inviter Wagner ».

Du côté de la CEDEAO, il ne semble plus être question de sanctions. Une délégation de la commission conduite par le Commissaire Affaires politiques, Paix et Sécurité, M. Abdel-Fatau Musah, a rencontré le premier ministre le 11 novembre. « Il a soutenu qu’on ne peut parler de retour à l’ordre constitutionnel dans un pays, lorsque celui-ci est sous contrôle des terroristes et connaît des problèmes humanitaires. C’est donc pour aider notre pays à en finir avec les crises sécuritaire et humanitaire, que la délégation de la CEDEAO y séjourne » selon le communiqué officiel. Et le commissaire a déclaré : « Aujourd’hui, a-t-il indiqué, il y a une nouvelle administration à la tête de la CEDEAO. Nous sommes en train d’entamer une réflexion sur le rôle même de cette Organisation, afin de lui permettre de venir en aide à ses pays membres, sur des questions comme le terrorisme et l’humanitaire ». Il a même ajouté qu’il s’agit pour la Commission de voir comment elle peut mobiliser une force pour venir en aide au Burkina Faso, avec l’Union africaine et l’ONU. Changement d’attitude de la CEDEAO ? L’avenir devrait le confirmer.

De son côté l’Union Européenne a annoncé le 11 novembre via son commissaire chargé de la gestion des crises, Janez Lenarčič, en visite à Ouagadougou, « lancer une opération dans le cadre du pont aérien humanitaire de l’UE afin de mettre à disposition jusqu’à 800 tonnes de fournitures essentielles sur 3 mois ».

Une rencontre entre le premier ministre et l’ambassadeur de France Luc Hallade s’est tenue le 29 novembre. Sous le signe de la franchise selon le compte rendu du site le faso.net. M. Luc Hallade, lui s’est exprimé à la sortie de l’entrevue, voir la vidéo) . Il a fait part de la franchise du premier ministre, lui-même se plaignant que son ambassade ait pu recevoir des cailloux pendant près de 3 heures. Il affirme vouloir poursuivre la coopération avec le Burkina. Mais il apparait plutôt humblement à l’écoute des décisions que prendront le gouvernement annonçant d’ailleurs qu’une rencontre aurait lieu dans la journée entre le ministre de la défense et le chef d’état-major général des armées pour faire le point sur la coopération militaire. S’il souhaite la poursuite de la coopération de de la France, il n’y eu du côté du gouvernement à l’heure où nous écrivons aucun annonce officielle.

Le premier ministre n’a pas tardé à s’exprimer par un communiqué de son service de communication, C’est clairement une façon de s’adresser à son peuple, pour rendre compte de son activité... et dévoilé ses positions. On y apprend que le premier ministre s’est plaint de la différence de sollicitude en comparant avec l’attitude de la France envers l’Ukraine, puis on peut y lire : « Pour le Premier ministre, cette attitude de la France interroge sur la franchise des relations d’amitié et de coopération qui lient nos deux pays. Me Apollinaire Joachimson Kyelem de Tambela a été on ne peut plus clair : « les Burkinabè cherchent une bouée de sauvetage pour leur pays ; et si cette bouée de sauvetage doit provenir d’un autre pays autre que la France, pourquoi pas ? » a-t-il déclaré. On est loin de la langue de bois. Cela ne sonne-til pas comme une menace du point de vue de la France ? Ensuite, « Le chef du Gouvernement a aussi souligné que les efforts des partenaires doivent se focaliser- sur les aspirations profondes du peuple burkinabè, un peuple engagé à se défendre pour la liberté, contre la barbarie et le terrorisme. C’est en cela que se justifie le lancement de l’opération de recrutement de 50 000 Volontaires pour la défense de la Patrie (VDP) a-t-il expliqué. Sur ce dernier point, l’ambassadeur a indiqué que la France pourrait aider cette résistance populaire en fournissant des armes et des munitions et en prenant également en compte la prise en charge financière des braves combattants. ». et plus loin : « Pour le cas du départ ou du maintien des Forces spéciales françaises, l’ambassadeur a indiqué que toutes les options étaient sur la table. Luc Hallade a évoqué la possibilité d’organiser des missions conjointes entre forces françaises et forces burkinabè sous le commandement d’un officier burkinabè ».

Cela ressemble à un véritable changement de la nature des relations. Le Burkina fait part de ses besoins, voir menace, et la France, par la voix se son ambassadeur se déclarerait prête à répondre aux demandes. Sans doute de peur de perdre toute présence importante dans le pays.

Même attitude suite à une rencontre avec le NDI (National democratic Institute)[i] ? Elle a donné lieu à un communiqué issu de ses services de communication. S’il cite quelques-unes de des actions de cet organisme, notamment en direction des associations féminines il rend compte ainsi de la pensée du premier ministre : « Nous ne sommes plus en phase avec cette sorte de transfert de culture, tradition et de pratiques étrangères à notre société. Cette vision occidentale de la démocratie que vous implémentez chez nous, n’est pas en adéquation avec les aspirations de nos populations, d’où les instabilités récurrentes de nos États, a-t-il expliqué. En effet, Me Apollinaire Joachimson Kyelem de Tambela a estimé que les peuples ne se reconnaissent pas dans cette sorte de greffage au forceps, au point de s’en désintéresser, voire de défier les institutions issues de ce système de transposition et d’imposition de valeurs étrangères. »

Alors que communiqué ci-dessus précise que « NDI manifeste aux autorités, sa foi et sa confiance en l’avenir » les États-Unis, quant à eux, ont décidé d’exclure le Burkina de l’AGOA, l’accord commercial qui lie les Etats-Unis et l’Afrique permettant aux pays du continent de pouvoir exporter sur le marché américain sans droit de douanes « J’ai pris cette décision car j’ai déterminé que le gouvernement du Burkina Faso n’a pas mis en place, ou fait des progrès continus en vue d’établir, le respect de l’État de droit et du pluralisme politique », éléments nécessaires dans le cadre du programme Agoa (African Growth Opportunities Act), a justifié ainsi le président américain, Joe Biden, dans un courrier adressé au Congrès américain. Pas d’Etat d’âme pour les Etats-Unis, une position qui parait assez dogmatique et loin des réalités que vit ce pays.

Qu’en est-il des questions militaires et des rapports entre l’armée française et l’armée burkinabè ? (suite).

Une nouvelle manifestation s’est déroulée le 18 novembre demandant le départ des Français qui a donné lieu à de nouveaux incidents aux abords de l’ambassade de France et de la caserne de Kamboinsé où se trouvent les soldats Français du commandement des opérations spéciales. Les manifestants s’en sont violemment pris de nouveau à l’ambassade y jetant des cailloux de grande taille. Ils ont fini par en être délogés par la gendarmerie. Cette fois c’est l’Union Européenne qui publié un communiqué de protestation qui « déplore l’absence de la réaction appropriée des forces de sécurité ».

La question du maintien de la présence française reste donc à l’ordre du jour. Pour l’instant les autorités ne se sont pas prononcées, reprenant en général le contenu de leurs déclarations générales selon lesquelles, seul l’intérêt du Burkina serait pris en compte dans les relations avec leurs partenaires. Mais le premier ministre est revenu longuement sur ce sujet durant son discours de politique général. Ainsi déclare-t-il : « Nous pensons, peut-être à tort, que certains partenaires n’ont pas toujours été loyaux. Comment comprendre que le terrorisme gangrène notre pays depuis 2015, dans l’indifférence, si ce n’est avec la complicité de certains de nos prétendus partenaires. Où trouvent-ils les armes, les munitions, le carburant, l’argent qu’ils ont à profusion ? Comment des pays qui ont le contrôle de l’espace, avec des moyens modernes de détection, ne peuvent-ils pas, s’ils sont nos vrais amis, nous donner les renseignements nécessaires sur les agissements et les mouvements de ces terroristes ? C’est alors que la question se pose. N’avons-nous pas été jusque-là trop naïfs dans nos relations avec nos partenaires ? Sans doute. Une introspection s’impose. Nous essayerons, autant que possible, de diversifier nos relations de partenariat jusqu’à trouver la bonne formule pour les intérêts du Burkina Faso. Mais, il ne sera pas question de nous laisser dominer par un partenaire, qui qu’il soit. Dans la lutte contre le terrorisme, il revient aux Burkinabè, et à eux seuls, de défendre leur patrie en danger. Avec bien sûr le soutien bienveillant de tous ceux qui voudront nous accompagner. » Bien sûr le premier ministre ne désigne pas nommément la France, mais on n’a du mal à voir un autre pays que la France qui est la plus impliquée, même si les États-Unis et plusieurs pays européens sont censé apporter leur soutien. Il s’agit bien là d’un changement de discours.

Le compte rendu des questions réponses qui ont suivi semble aujourd’hui introuvable sur internet mais un quotidien numérique, minute.bf, rapporte sa réponse à une question sur la coopération avec le France. Il répond : « [Les soldats français] sont là en fonction d’un accord entre l’État burkinabè et l’Etat français. C’est dans la lutte contre l’insécurité au Sahel .... ils (les soldats français ndlr) ont eu à nous apporter des secours… Ils interviennent à la demande des autorités burkinabè… ces derniers temps, les autorités burkinabè s’en passent et préfèrent poursuivre la lutte avec leurs propres moyens pour la sauvegarde de notre souveraineté. » !

Ces interrogations rejoignent celles que nous avons soulevées à la fin de notre précédent article. Nous avions évoqué un article d’Africa intelligence du 12 octobre 2022 ou il était question pour la France de fournir du matériel d’occasion, ce qui n’avait jamais été fait jusqu’ici, et de militer pour que le Burkina Faso puisse bénéficier de la Facilité européenne de paix (FEP). Mis en place par Bruxelles en 2021, un outil financier permet notamment à l’UE de fournir les armées étrangères en équipements létaux. Nous nous demandions en particulier pourquoi si tard…

Une nouvelle information ne fait que conforter ces questionnements. Un article publié dans le site des opérations extérieures de la France nous apprend le 16 novembre, que « l’armée de l’Air nigérienne a reçu deux hélicoptères d’attaque Gazelle supplémentaires, ce qui porte à cinq le nombre d’appareils de ce type offerts par la France ». Et un peu plus loin que « trois gazelles avaient été cédées par Paris en 2013 ce qui porte à 5 le nombre d’hélicoptères de ce type… avec des canons de 20 mm [Giat M621] et d’un lot de pièces de rechange ». Le même article rappelle qu’en octobre 2021, la France a livré 28 véhicules et 71 mitrailleuses lourdes. Ce site permet une recherche par pays. En remontant jusqu’à 2013, on ne voir pas trace de fourniture d’armes depuis 2013, mais uniquement l’inventaire de toutes les interventions françaises dans le pays. Si l’on en croit l’inventaire des actions françaises de ce site, il n’y aurait donc rien eu comme don de matériel depuis 2013… Pourquoi si tard…

Un espoir ?

Il n’y a plus de temps à perdre. La situation est dramatique et demande des décisions rapides, claires et pertinentes.

Les nouvelles autorités, particulièrement le duo Ibrahim Traoré et Kyelem de Tambela ont mis en place la Transition sans trop de difficulté, de façon assez directive. Mais la majorité des Burkinabé ne leur en voudront pas. Ils veulent des résultats et vite. Le duo à la tête du pays sait qu’ils n’ont pas beaucoup de temps pour faire leur preuve. Il apparait assez complémentaire, les tâches dévolues à l’un et l’autre clairement définis.

Malgré quelques maladresses du début, aux conséquences négligeables, ils donnent l’impression de vouloir faire de leur mieux et affirment une certaine intégrité et en engagement patriotique affirmé. Pour ce qui est de la guerre, l’armée se transforme, avec une hiérarchie renouvelée, et de très importants recrutements. Jamais les années passées, le gouvernement n’avait recruté autant de militaires et de VDP ! Mais la tâche de leur intégration parait immense.

Le duo a choisi de se passer des partis politiques. Peu de voix dans le pays semblent y trouver à redire. Même les partis politiques, dont rappelons-le les activités sont suspendues, ne semblent pour l’instant guère s’en offusquer.

Quant aux rapports avec les partenaires, sans doute était-il temps de mettre les pendules à l’heure. Le Burkina réaffirme ces principes et sa souveraineté.

Reste que ce gouvernement a aussi pour tâche de refonder le pays avant de mettre en place la bonne gouvernance. Compte tenu de la période passée, cet objectif reste important. De ce point de vue, les déclarations apparaissent quelque peu timides. C’est pourtant une attente importante de la population, en attente de décisions tangibles depuis l’insurrection de 2014.

L’impunité reste un des principaux obstacles au développement et naturellement à la confiance nécessaire de la population pour s’engager vraiment pour défendre son pays et le reconstruire… Comme elle s’était engagée durant la Révolution, parfois il est vrai non sans contrainte. Mais tous les Burkinabè affirment aujourd’hui leur fierté.

Il n’a jusqu’ici pas été question officiellement de la justice. Or le Burkina a un gros problème avec sa justice. Certes cette justice a montré le meilleur d’elle-même avec la réussite du procès Sankara. Pour autant, quasiment aucun des dignitaires du régime de Blaise Compaoré, ni d’ailleurs de celui de Roch Marc Christian Kaboré n’ont été poursuivis. Nombreuses sont les fortunes qui se sont créées rapidement au et au su de tous.

Luc Marius Ibriga, personnalité éminente de la société civile, placé à la tête de l’ASCE LC (L’Autorité supérieure du contrôle d’Etat et de Lutte contre la corruption) déclarait tous les ans que les dossiers étaient aux mains de la justice d’un certain nombre de personnes s’étonnant qu’il n’y ait pas de suite.

Il est illusoire de parler de bonne gouvernance si la justice ne fait pas son travail et si l’impunité continue à perdurer. Il n’y a d’ailleurs pas que des détournements de fond ou autres malversations, sur lesquelles la justice ne fait pas son travail, il y a aussi de nombreux crimes de sans parler des cas de torture qui n’ont pas été jugés.

Nous avons déjà évoqué le drame d’Inata dans le présent blog. Cinquante gendarmes y ont péri attaqués par des HANI, d’autres enlevés. Ils avaient été abandonnés sans nourriture depuis près de 2 semaines. Un rapport a été commandé sur ce massacre. Une première version avait été livrée au président Roch Kaboré qui l’avait refusé. Une autre a été réécrite depuis. Il semble ne pas en avoir été question depuis le coup d’État alors que le pays est en attente. La publication ou en tout cas l’annonce des responsabilités, serait une preuve qu’au sein de l’armée aussi, ont changé. On pourrait évoquer le massacre de Yirgou en janvier 2019 où ont été massacrés de nombreux peuhls. Une enquête est en cours depuis dont on n’a guère de nouvelle…

Sans des gestes forts qui consisteraient à dire la vérité sur ces massacres, difficile de créer de la confiance. Alors que le grand défi qui attend ce gouvernement c’est bien de mobiliser sa populations.

En finir avec le mythe du retour de Sankara

Le moindre petit signe de ressemblance, amène tout de suite les Burkinabé à évoquer Sankara ! La période n’est plus la même, la Révolution n’est pas à l’ordre du jour puisque le pays est en guerre. Et Thomas Sankara est en bien des points un homme exceptionnel. Annoncer des projets inspirés de Thomas Sankara, est une chose. Mais Thomas Sankara c’est aussi une méthode… dont l’essentiel tient dans la pédagogie qu’il a su mettre en œuvre pour donner confiance à son peuple. Sans sa mobilisation, pas grand-chose n’aurait pu être réalisé. Espérons que la période actuelle va permettre à ceux qui se réclament de Thomas Sankara, pratiquement tout le pays actuellement, de mieux comprendre qu’est ce qui a fait la richesse de la Révolution et ses réussites. Un projet si beau soit-il est une coquille vide si on ne sait pas le mettre en œuvre. Le gage de la réussite c’est la confiance du peuple envers ses dirigeants. Et inversement, la confiance des dirigeants envers leur peuple. Il nous faudra y revenir plus longuement.

Bruno Jaffré

[i] Officiellement crée par le parti démocrate, le NDI se présente comme soutenant la démocratie dans le monde. Il a cependant financé les opposants à Hugo Chavez et est parfois soupçonné d’être une officine de la CIA

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