Édition du 18 janvier 2022

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Océanie

Charles Wea, du FLNKS : « Nous ne négocierons plus avec ce gouvernement »

Pour Charles Wea, envoyé du FLNKS à l’ONU, le troisième référendum est « bidon ». Il annonce que les indépendantistes rompent les négociations avec le gouvernement actuel et attendent celui qui sortira des urnes en avril prochain.

Tiré de Médiapart.

Charles Wea est membre de la cellule des relations extérieures du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Il était l’un des envoyés à l’Organisation des Nations unies (ONU) pour plaider contre le maintien de la date du 12 décembre pour le troisième référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie et mobiliser la communauté internationale sur l’avenir du pays. Mediapart l’a rencontré ce dimanche, lors de son escale à Paris, alors que les résultats venaient d’être publiés.

Avec plus de 96 % pour le « non » lors de cet ultime référendum sur l’indépendance, ne vous trouvez-vous pas face à un échec ou une impasse, en dépit d’une très faible participation qui montre que l’appel des indépendantistes à ne pas participer au scrutin a été bien suivi ?

Charles Wea : Nous ne reconnaissons pas le résultat de ce référendum, qui est un référendum bidon. Nous sommes satisfaits de voir que la participation dépasse à peine les 40 %, ce qui montre que le mot d’ordre du FNLKS de participer à ce scrutin a été très bien suivi.

Mais cette satisfaction s’accompagne du fait que, lors de ce scrutin, le peuple kanak a été humilié par l’État français, qui a maintenu cette date du 12 décembre, en dépit des demandes de le repousser à septembre 2022. Une décision allant à l’encontre de la promesse initiale de tenir ce référendum avant septembre 2021 ou après juillet 2022, pour ne pas interférer avec la campagne présidentielle, et incompatible avec la situation sanitaire en Nouvelle-Calédonie, qui est toujours confinée.

Nous n’avons pas été pris en considération dans le cadre du processus du décolonisation mis en œuvre par l’État français et il est insensé d’avoir tenu un tel référendum sans le peuple colonisé. L’avenir de la Nouvelle-Calédonie ne peut pas se faire sans les Kanak. Même si aujourd’hui la droite calédonienne dit que c’est fini, que le troisième référendum règle la question, et que le président de la République embraye sur la droite locale en disant « la Nouvelle-Calédonie restera française », c’est faux.

Comment expliquez-vous ce changement de pied de l’État, qui semblait, depuis les accords de Nouméa, sensible à marcher du même pas avec les indépendantistes ?

Nous avons senti un changement de méthode avec l’arrivée du nouveau premier ministre Jean Castex, et surtout celle de Monsieur Lecornu au ministère des outre-mer. Le comité des signataires, qui se réunissait régulièrement pour accompagner la mise en œuvre des accords de Nouméa, a été mis en sommeil. On a senti chez lui une stratégie consistant à tourner la page de l’indépendance avant l’élection présidentielle française. Et cela en dépit du précédent de 1988, où Jacques Chirac avait voulu instrumentaliser le dossier de la Nouvelle-Calédonie dans le cadre de l’élection présidentielle, ce qui avait mené au drame d’Ouvéa.

Plus structurellement, la France est en train de changer de cap et de reconstruire sa diplomatie pour maintenir sa présence dans le cadre indo-pacifique, surtout après l’affaire des sous-marins et le conflit avec l’Australie. Maintenir la Nouvelle-Calédonie dans l’orbite de la France est, dans ce cadre, essentiel. Nous sommes captifs d’une géopolitique globale et d’une restructuration diplomatique plus générale.

On attend le nouveau gouvernement qui sortira des élections présidentielles en avril prochain

Que peut-il se passer maintenant qu’on sort des cadres prévus par l’accord de Nouméa ?

Le FLNKS a décidé de ne plus rien négocier plus avec ce gouvernement et le ministre Lecornu. On attend le nouveau gouvernement qui sortira des élections présidentielles en avril prochain. Nous engagerons alors de nouvelles discussions sur les bases prévues par les accords de Matignon et de Nouméa, à savoir l’accession à la pleine souveraineté. Ce sont les bases de la future discussion. Même si nous garderons, bien sûr, des relations privilégiées avec la France.

Vous faisiez partie de la délégation indépendantiste qui vient de se rendre à l’ONU pour plaider votre cause. Quelle utilité cela peut-il avoir ?

À partir du moment où nous rompons avec l’État français, nous allons intensifier notre offensive diplomatique internationale pour obtenir davantage de soutien d’autres pays. Nous avons été bien reçus, et je rappelle que l’ONU continue de placer la Nouvelle-Calédonie sur la liste des pays à décoloniser. Nous avons rencontré beaucoup de diplomates, d’ambassadeurs, et nous sommes convaincus que la pression internationale peut infléchir la position de l’État français, qui est intenable.

Pouvez-vous continuer les discussions avec vos adversaires politiques sur place ?

Il se peut que nous engagions des discussions bilatérales avec l’État français, quand le gouvernement aura changé, parce que c’est lui qui est responsable de la situation et que l’accession à la pleine souveraineté est une affaire qui se joue entre le peuple premier et l’État français. Mais le FLNKS a toujours associé les autres communautés pour construire la souveraineté de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, et nous n’allons pas changer d’avis, en dépit de l’illégitimité de ce référendum.

Le FLNKS refusait la date du 12 décembre au nom de l’impossibilité de faire campagne au vu de la situation sanitaire et de l’importance et de la longueur de la coutume kanak en cas de décès, qui se chiffrent aujourd’hui à 280 sur l’archipel. Que répondez-vous à celles et ceux qui disent que cette insistance marque le poids croissant des « coutumiers » sur les « politiques » parmi les indépendantistes ?

Parmi les 280 morts, plus de 70 % de Kanak. Et nous avons tous perdu des membres de notre famille. À notre échelle, le chiffre est important et la coutume essentielle. Mais surtout, on a bien vu avec le progrès des votes pour le « oui » entre la première consultation et la deuxième, avec plus de 46 % de votes pour l’indépendance, qu’il fallait que nous puissions aller voir les gens un à un, pour les convaincre du bien-fondé de notre projet. Mais le Sénat coutumier n’a pas interféré dans la campagne, il est resté dans son rôle en rappelant l’importance de l’identité kanak auprès des institutions et, en l’occurrence, l’importance de respecter nos traditions en cas de décès. En ces temps de deuil, les conditions pour mener une telle campagne n’étaient donc pas réunies. Le problème est qu’en face, les leaders loyalistes n’ont pas la mémoire des événements des années 1980 et sont pétris d’une idéologie néocoloniale en décalage total avec la réalité du pays.

Craignez-vous malgré tout des violences post-scrutin ?

Non, pas du tout. Nous avons demandé à tous nos jeunes de garder le calme, pendant le déroulement du scrutin et après, en dépit de la militarisation de l’archipel par l’État français, qui a fait venir 3 000 militaires pour sécuriser le scrutin, avec du matériel lourd, qui ne contribue pas au besoin d’apaisement dont a besoin la Nouvelle-Calédonie.

Mais il est malheureux d’en arriver là. On ne va pas lâcher l’affaire. Nous allons adapter notre stratégie en fonction de la situation. Et nous serons très durs vis-à-vis de l’État français qui nous a trahis.

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