Édition du 2 juin 2026

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Chili. Des milliers de lycéens et d’étudiants se mobilisent contre les offensives du gouvernement Kast

Des milliers d’étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président d’extrême droite José Antonio Kast.

Tiré de Révolution Permanente
22 mai 2026

Par Costantino Bovina

Le 14 mai, pour la deuxième fois en deux mois, les élèves du secondaire et les étudiants universitaires se sont mobilisés pour protester contre les dernières mesures austéritaires du gouvernement Kast, une attaque directe contre un système éducatif déjà fragilisé par des décennies de politiques néolibérales. Outre la suppression des programmes alimentaires de la Junta Nacional de Auxilio Escolar y Becas (JNAEB), l’organisme public chargé de distribuer de la nourriture et du matériel scolaire aux familles les plus pauvres, le gouvernement Kast souhaite réduire jusqu’à 12 % des places gratuites à l’université.

L’offensive néolibérale qui ne passe pas

Les étudiants qui manifestent réclament un accès universel à l’enseignement supérieur et la mise en œuvre d’un plan pour la santé mentale des jeunes. Au cœur de la protestation se trouve également le « Plan Escuelas Protegidas », actuellement en discussion au Sénat : une série de mesures visant à criminaliser le mouvement étudiant, en favorisant les sanctions disciplinaires, les interventions policières dans les écoles et le contrôle de masse des étudiants.

Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte de mécontentement populaire croissant à l’égard de l’exécutif actuel – selon les sondages le taux de désapprobation envers Kast a grimpé à 58 % – en raison notamment des mesures d’austérité qui ont marqué les premiers mois de son mandat. En particulier, les étudiants qui sont descendus dans la rue ont articulé leurs revendications autour du rejet du plan de « Reconstruction Nationale », une loi prévoyant une série de mesures néolibérales en faveur du patronat, parmi lesquelles la réduction de l’impôt sur les entreprises de 27 % à 23 %, payée au prix fort par des coupes dans la santé et l’éducation publique.

À l’inverse, le coût de la vie pour les classes populaires est voué à augmenter, notamment à la suite de la crise énergétique provoquée par l’agression impérialiste contre l’Iran, dont les effets se répercutent à l’échelle mondiale. Le « bencinazo », un mécanisme visant à réduire le coût du carburant que Kast a refusé d’appliquer afin de favoriser la spéculation des multinationales des énergies fossiles, est un autre facteur qui a contribué à l’essor d’un mécontentement généralisé au sein de la population.

Face au durcissement d’un gouvernement radicalisé qui porte des mesures de plus en plus répressives et autoritaires, la stratégie conciliatrice des bureaucraties syndicales montre d’emblée ses limites dans l’incapacité de donner une voix à ce mécontentement : lors des pourparlers entre la CUT (principale organisation syndicale du pays, qui regroupe environ 800 000 travailleurs à l’échelle nationale) et Tomás Rau, le ministre du Travail du gouvernement Kast, le scandale du «  bencinazo  » n’a même pas été évoqué.

De même, les fédérations étudiantes universitaires telles que la CONFECH adoptent aujourd’hui la même position défensive que les forces qui les représentent au Parlement : le PS, le Frente Amplio, le PC et les autres partis de la gauche traditionnelle n’ont pas encore reconstitué leurs forces suite à l’échec du précédent gouvernement Boric qui, au nom de la « normalisation » et de la paix sociale, a fini par défendre un projet modéré et impuissant au service du patronat et des capitaux étrangers, incapable de traduire politiquement la colère et la radicalité du mouvement populaire qui l’avait fait élire.

C’est pourquoi, à l’occasion de la mobilisation du 14 mai, la CONFECH et les autres bureaucraties étudiantes, au sein desquelles les organisations de jeunesse affiliées à ces partis néolibéraux jouissent d’une large représentation, ont refusé de participer à l’appel lancé par l’Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (ACES). Cela a entraîné une participation inférieure à celle du 23 mars, qui avait vu 30 000 étudiants défiler dans les rues de Santiago.

À cette occasion également, les syndicats universitaires n’ont pas décidé de se joindre au mouvement qu’au dernier moment, sous la pression de la base : une position conservatrice qui vise à contenir le rôle d’avant-garde que le mouvement étudiant chilien a joué dans la lutte des classes au cours des vingt dernières années, à commencer par les grèves de 2006, 2011 et 2019.

La force du mouvement étudiant chilien

Au cours de ce qu’on a appelé la « Révolucion Pingüina », le mouvement de 2006 qui a fait émerger plusieurs figures de la gauche institutionnelle actuelle, dont l’ancien président Gabriel Boric, c’est toujours l’ACES, sous l’impulsion des franges les plus radicales à la base du mouvement, qui a appelé à la grève nationale des étudiants et qui a fini par paralyser plus de 200 écoles et établissements à travers tout le Chili, la plus grande mobilisation de la jeunesse des dernières décennies. À l’inverse, la FECH et les autres fédérations se sont jointes au mouvement par la suite, emportées par l’effet boule de neige qui a pu mobiliser entre 600 000 et un million d’étudiants.

De plus, lors des mobilisations de 2011, la coordination entre les universités et les élèves du secondaire a joué un rôle de premier plan dans le mouvement, en construisant une opposition radicale à partir d’une critique de l’ensemble du système éducatif chilien, qui avait subi les privatisations et les mesures dévastatrices d’Augusto Pinochet pendant la dictature, au point qu’en 2011, 25 % de l’enseignement était financé par l’État, les 75 % étant encore à la charge des étudiants eux-mêmes.

Enfin, le mouvement de masse qui, en 2019, a mobilisé un Chilien sur cinq – presque quatre millions de personnes – a lui aussi pris son essor à l’initiative d’élèves du secondaire, qui ont occupé les stations de métro de Santiago à la suite d’une augmentation du prix du ticket. La mobilisation, avec un caractère aussi radical que spontané, a ensuite été détournée dans un processus constitutionnel qui a permis aux forces politiques ayant gouverné le pays au cours des trente dernières années de reprendre le contrôle, main dans la main avec le grand patronat et sans aucune rupture substantielle avec les politiques économiques de Pinochet.

Malgré cela, l’ « estallido social » de 2019 a marqué un moment de réveil des masses qui, malgré la répression féroce – des dizaines de manifestants assassinés et des centaines mutilés par les forces de l’ordre – et malgré la concertation des directions syndicales et étudiantes – dès le début disposées à dialoguer avec le gouvernement complice de Piñera – a donné pour la première fois une voix à la colère et au mécontentement populaires provoqués par la crise structurelle du Chili post-dictature, où les inégalités et les conditions de vie matérielles indignes se sont accompagnées pendant des décennies d’un régime de privatisations et de coupes impitoyables dans l’État-providence.

Kast, un Bonaparte sénile qui subit de plein fouet la crise de Trump

Avec l’élection de José Antonio Kast, militant de longue date d’un parti d’extrême droite issu de la dictature de Pinochet, les forces réactionnaires entendent revenir sur toutes les concessions faites à la jeunesse et aux travailleurs à travers un programme prévoyant la défiscalisation des grandes fortunes, une intensification de l’extractivisme pour favoriser l’exploitation des ressources naturelles par les capitaux étrangers, une série de mesures contre l’immigration, la criminalisation des communautés Mapuches qui luttent pour défendre leur territoire et des réformes sécuritaires visant à renforcer l’appareil policier, ainsi qu’une plus grande centralisation des pouvoirs permise par la Constitution en vigueur – qui, en fin de compte, est toujours celle de Pinochet – et un révisionnisme historique à l’égard de la dictature.

Malgré cela, le gouvernement actuel ne jouit pas d’une hégémonie politique ou sociale suffisante pour s’imposer par la force : outre le déclin institutionnel et économique interne du pays, Kast doit composer avec une situation internationale dans laquelle son meilleur allié, Donald Trump, est confronté à la pire crise depuis le début du mandat et où ses « points de référence » déclarés en Europe, Giorgia Meloni et Viktor Orbán, ont tous deux subi des revers.

Comme l’a montré l’histoire récente, ni les partis traditionnels de la Concertación ni la gauche du Frente Amplio ne sont en mesure d’opérer une véritable rupture avec le modèle néolibéral actuel, responsable de la crise structurelle dans laquelle le pays est en train de sombrer. De même, les directions syndicales et étudiantes ne semblent pas disposées à mener la lutte contre l’offensive réactionnaire du gouvernement le plus à droite depuis la dictature.

C’est pourquoi il est indispensable de multiplier les espaces de débat et d’organisation pour construire une véritable réponse par en bas, tout en unifiant le mouvement étudiant à partir des assemblées et des collectifs locaux, afin de renforcer la coordination entre les écoles et les universités de tout le pays. Comme l’ont démontré les mobilisations de ces vingt dernières années, la jeunesse chilienne est capable d’assumer un rôle d’avant-garde face aux bureaucraties syndicales et d’entraîner des secteurs ouvriers dans la lutte.

Des expériences telles que la Coordinadora 8 de Marzo, qui a vu ces derniers mois la coordination des forces étudiantes de la ACES et du Red de Solidaridad Estudiantil avec les travailleurs de l’ANEF, les organisations féministes et les comités pour la Palestine, démontrent que seule l’union des étudiants avec les travailleurs, les communautés autochtones, les classes populaires et les autres forces qui ont déjà été protagonistes du mouvement en 2019 peut permettre de construire une riposte par en bas, qui balaye la dictature de Pinochet, son héritage néolibéral et le gouvernement d’extrême droite et pro-patronal de Kast, totalement soumis à Trump et à l’impérialisme étasunien.

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