Édition du 24 novembre 2020

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Économie

Détruire ce que les Travailleurs Unis de l’Automobile ont construit

En 1949, une brochure a été publiée dans laquelle on défendait la thèse selon laquelle l’industrie automobile américaine devait se réorienter. Intitulée : « Une petite voiture appelée désir », cette brochure suggérait que Détroit ne devait pas tout miser sur la grosseur et soutenait qu’une part substantielle des consommateurs américains ferait un bon accueil à de plus petites voitures qui coûteraient moins cher et consommeraient moins d’essence. Le service de recherche des Travailleurs Unis de l’automobile (TUA) était l’auteur de cette brochure.

Il n’y avait rien d’exceptionnel qu’une telle brochure soit publiée compte tenu des orientations des TUA à l’époque de l’après-guerre. En ces temps mémorables, sous la direction de Walter Reuther, le syndicat des TUA était l’organisation la plus perspicace – non seulement sur le terrain syndical, mais en Amérique. « Nous sommes les architectes de l’avenir de l’Amérique », déclarait Reuther devant les délégués au congrès du syndicat en 1947 où ses partisans gagnèrent la direction de ce qui était déjà la principale organisation syndicale du pays.

Même avant qu’il soit devenu président des TUA, Reuther et ses brillants lieutenants exaspéraient les gestionnaires des Trois grands en avançant un jet continu de propositions pour la réorganisation de la gestion. Suite aux bombardements de Pearl Harbor, Reuther et la direction de la section syndicale de GM ont présenté un plan détaillé pour convertir les usines automobiles en usines de défense plus rapidement que les dirigeants de ces entreprises ne l’avaient fait. À la fin de la guerre, il a mené une grève à GM pour défendre un ensemble de revendications incluant celle demandant que des représentants des syndicats et du public puissent siéger sur le conseil d’administration de la compagnie. Cela s’est avéré être un objectif trop élevé. Au lieu de cela, au début des années 50, les TUA ont élaboré un certain nombre d’innovations contractuelles – comme des ajustements annuels au coût de la vie, par exemple – qui sont devenus un modèle pour le reste de l’industrie américaine et qui ont créé la prospérité largement partagée par la nation durant les 30 années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

Ces architectes ne se sont pas arrêtés là. Pendant les années 60, le syndicat TUA sous la direction de Reuther avait l’habitude d’utiliser ses ressources pour faciliter le développement de tout mouvement porteur d’avenir en Amérique. Ce sont les TUA qui ont initié en mars 1963 la grande marche sur Washington et qui ont fourni la première aide financière sérieuse à César Chávez, fondateur du Syndicat des Travailleurs agricoles. Le syndicat des TUA a manifesté un grand intérêt pour le mouvement étudiant naissant durant les années 60. Et il a fourni son centre de conférence de Port Huron, Michigan, à un groupe nommé "Students for Democratic Society" – "Étudiants pour une société démocratique"-, quand ce groupe a voulu rédiger et discuter de son manifeste. Plus tard dans cette même décennie, le syndicat des TUA a fourni des ressources pour aider l’organisation nationale des femmes à se lancer et a aidé financièrement le Premier jour de la terre. Pendant des décennies après la mort de Reuther dans un accident d’avion, le syndicat des TUA a été parmi les premiers défenseurs des soins de santé publics — une politique qui, si elle avait été mise en pratique, aurait épargné aux Trois grands des dizaines de milliards de dollars en dépenses d’assurance maladie, alors qu’ils étaient jusqu’à récemment idéologiquement trop bornés pour soutenir une telle politique.

Étroit d’esprit ? Centré sur des objectifs limités ? Le syndicat des TUA a non seulement favorisé la classe moyenne américaine, mais a aidé à l’émergence des mouvements qui sont au centre de la gauche américaine aujourd’hui - raison pour laquelle les conservateurs ont toujours méprisé ce syndicat en particulier.

Ces dernières semaines, il est apparu clairement que la droite républicaine déteste tellement les TUA qu’elle préfère plonger le pays dans une dépression plutôt que de permettre un prêt s’il n’était pas lié à une punition pour les ouvriers syndiqués de cette industrie.

Un conseiller de l’industrie Michael Wessel a fait remarquer qu’aucun Républicain n’avait exigé que les gestionnaires des Trois grands voient leur salaire réduit de façon permanente au niveau relativement spartiate des gestionnaires de l’industrie automobile japonaise.

Aujourd’hui, l’établissement des conditions de ce prêt est devenu la tâche finale de la présidence Bush, qui met les ouvriers de l’automobile dans la position détestable de dépendre de la bonté des étrangers et de l’impartialité du président le plus partisan des temps modernes.

Les Républicains se plaignent que les coûts de la main-d’œuvre pour les Trois grands sont hors de proportion face à ceux des usines non syndiquées transférées dans le sud des États-Unis. Usines que les gouverneurs des États du sud ont subventionnées avec des milliards de dollars pris dans les poches des contribuables. Mais le syndicat des TUA a déjà donné son accord aux concessions qui mènent ses membres à des salaires se rapprochant du niveau des salaires qu’on peut retrouver dans les usines non syndiquées des États du sud des États-Unis alors que les coûts de la main-d’œuvre ne comptent déjà que pour moins de 10 pour cent du coût d’une nouvelle voiture.

À Wall Street, les revenus des employés des sept plus grandes sociétés financières en 2007 constituaient 60 pour cent des dépenses de ces sociétés, pourtant une réduction globale de leurs revenus n’a pas été soulevée comme étant la voie du renflouement financier.

Au sens strict, ce que les Républicains proposent, c’est de s’attaquer aux avantages d’un million de retraité-e-s, des travailleurs et travailleuses de l’industrie automobile. Au sens large, ils veulent détruire une institution qui a plus fait plus que toute autre pour améliorer le niveau de vie américain et ils veulent le faire en employant la capacité du gouvernement d’abaisser le niveau de vie des américains –, et cela au milieu de la plus grave récession depuis les années 30. Les ouvriers de l’automobile méritent mieux, eux qui ont tant fait pour construire ce pays.


17 décembre 2008, Washington Post
(Traduction Bernard Rioux)

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