Le soir, on fait défiler l’écran sans fin.
Une vidéo chasse l’autre. Un débat remplace le précédent. Une indignation succède à la suivante. Tout semble urgent. Tout semble important.
Et pourtant, quand on ferme nos écrans, il reste une impression étrange : on a tout vu, mais rien n’a vraiment tenu.
Ce n’est pas seulement une fatigue numérique.
C’est peut-être le symptôme d’une perte plus profonde.
Nous ne manquons pas d’informations.
Nous manquons de repères.
Quelque chose comme un sens partagé s’est effrité.
On présente souvent cela comme une dérive culturelle : la polarisation, les réseaux sociaux, la post-vérité, la baisse de la littératie. Comme si nous étions simplement trop distraits ou trop émotifs pour nous comprendre. Comme si le problème venait de nos cerveaux ou de nos écrans.
Mais la confusion n’est pas psychologique.
Elle est matérielle. Elle est politique.
Nous avons perdu les lieux où nos expériences se reliaient.
Non pas le « bon sens ».
Mais le sens, le sens commun : ce qui faisait tenir nos vies ensemble.
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On parle souvent de crise culturelle. Pourtant, cette fragmentation ne tombe pas du ciel.
Elle correspond très exactement à un système qui transforme tout en marchandise : nos mots, nos images, nos émotions, nos relations.
Le capitalisme tardif ne vend plus seulement des objets.
Il vend de l’attention, des symboles, des identités.
Même la culture devient du « contenu ».
Même la politique devient du spectacle.
Même l’art devient flux.
On ne fréquente plus des œuvres : on les consomme.
On ne construit plus des milieux : on suit des tendances.
On ne débat plus dans des espaces communs : on réagit, chacun de son côté.
Il y a longtemps déjà, Theodor W. Adorno, philosophe allemand de l’école de Francfort, parlait d’« industrie culturelle » pour décrire cette transformation de l’art en produit standardisé, privé de sa force critique. Ce qu’il pressentait s’est généralisé : la culture ne nous rassemble plus ; elle nous disperse.
Le résultat est paradoxal.
Nous sommes saturés de discours, mais pauvres en expériences partagées.
Nous ne manquons pas d’opinions.
Nous manquons de mondes communs.
Et comme l’a résumé Mark Fisher, il devient parfois plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Même notre imaginaire semble bloqué.
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Cette perte de sens traverse tout.
Elle est sociale : précarité, isolement, vies éclatées.
Elle est politique : personnalisation, coups médiatiques, indignations sans continuité.
Elle est culturelle : une effusion permanente de balados, vidéos, festivals, créations, initiatives réelles et souvent magnifiques, mais qui peinent à s’inscrire dans des pratiques collectives durables.
Le problème n’est pas que trop de gens créent.
Au contraire.
Le problème, c’est que ces créations flottent sans ancrage commun.
L’esthétique devient refuge.
L’expression devient défoulement.
La posture remplace la transformation.
L’abstraction peut protéger. Elle a parfois ouvert des brèches, desserré les carcans, permis d’inventer autrement. Mais lorsqu’elle devient un lieu où l’on se retire du monde plutôt qu’un moyen de le transformer, elle finit par tourner à vide.
Elle ne suffit pas à refaire monde.
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Ce que nous vivons ressemble à ce que décrivait le politologue Bernard Manin dans Principes du gouvernement représentatif lorsqu’il analysait le passage de la démocratie des partis à la démocratie du public.
Les partis de masse n’étaient pas seulement des machines électorales.
Ils formaient, socialisaient, éduquaient.
Ils reliaient des individus à des milieux, à des classes, à des projets.
Ils produisaient du sens.
Sans nostalgie aveugle, il faut reconnaître cela : ils étaient des espaces de monde commun.
À mesure que ces médiations se sont effritées, les citoyens sont devenus des spectateurs. Et le sens s’est dissous avec elles.
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D’autres vont plus loin encore.
Pour Pierre Dardot et Christian Laval, dans Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, le commun n’est pas une chose à posséder.
C’est une pratique.
Une activité par laquelle des gens décident ensemble comment ils vivent, produisent, partagent.
Le commun n’est pas un idéal abstrait.
C’est quelque chose qui se fait.
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Si le langage s’effondre aujourd’hui, ce n’est donc pas d’abord un problème de mots.
C’est que les lieux où ces mots prenaient sens ensemble ont disparu ou se sont marchandisés.
On ne reconstruira pas un sens commun avec de meilleurs slogans ou plus de prises de position en ligne.
Il faut des conditions matérielles.
Des espaces où se réunir.
Des temps libérés pour réfléchir et agir.
Des ressources arrachées à la logique marchande.
Des idées, des possibles, des imaginaires à partir desquels inventer.
C’est à partir de là que les pratiques communes se sédimentent : elles deviennent culture, puis des analyses du réel, finalement symboles partagés.
Le sens commun ne précède pas ces pratiques.
Il en découle.
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Cela peut être très concret.
Des médias indépendants ancrés dans des communautés.
Des podcasts, des radios locales, des chaînes en ligne qui servent d’outils d’organisation.
Des festivals, des foires, des maisons de la culture, des cafés militants, des bibliothèques, des ateliers, des syndicats, des comités de quartier.
Des lieux où l’on ne fait pas que parler politique — où l’on vit ensemble, où l’on apprend, où l’on crée.
Des espaces où la culture et la lutte cessent d’être séparées.
Parce que l’art peut redevenir cela aussi : non pas un flux de produits, mais une pratique collective qui fabrique des repères, des récits, des symboles communs.
Pas du contenu.
Un milieu.
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Face à la perte de sens, deux tentations dominent : le cynisme ou la fuite.
Mais aucune des deux ne nous fera avancer.
Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de commenter le monde.
C’est de recommencer à le faire ensemble.
Refaire du commun.
Refaire des institutions vivantes.
Refabriquer des lieux où nos vies se rencontrent et prennent sens.
Le sens commun ne se décrète pas.
Il se construit.
Et il ne naît pas des écrans.
Il naît des pratiques partagées, des luttes, des solidarités, des œuvres, des institutions que nous faisons exister ensemble.
C’est là — et seulement là — qu’un autre monde peut redevenir pensable.
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