Quand je suis arrivé il y a presque quarante-cinq ans, deux jours avant le jour de l’an, le territoire semblait avoir été repassé par les anges eux-mêmes. La lune éclairait le sol comme un vieux cinéma muet. Les chiens aboyaient plus doucement, de peur de salir le paysage. Je regardais cette blancheur immense et c’est plus tard que j’allais comprendre pourquoi certains poètes québécois habitent leur hiver comme un habite un jardin.
Un jour, la voix de Céline Dion traversa un stade olympique comme une lumière dans un vitrail. « Une colombe est partie en voyage, autour du monde elle porte son message ». Ça aussi, c’était le Québec blanc dont je me souviens. Celui des colombes dans le ciel d’été. Celui où les ailes frappaient l’air chaud au-dessus d’un pape rassembleur. Celui où la blancheur n’était pas une frontière, mais un paysage fait de toutes les couleurs.
Aujourd’hui, voilà qu’un groupe de petits soldats de la nostalgie mal dégrossie parade avec une banderole proclamant « Je me souviens d’un Québec blanc ». Comme si la mémoire appartenait à ceux qui crient le plus fort. Comme si la neige avait déjà demandé des papiers d’identité avant de tomber. Ils parlent d’un Québec blanc comme d’autres parlent d’une vieille Buick 1974, d’un cendrier en cristal ou d’un téléphone beige fixé au mur de la cuisine.
Ils regrettent un passé imaginaire, une province mythologique où tout le monde aurait mangé le même pâté chinois, porté les mêmes chemises à carreaux et écouté les mêmes prêches de dimanche sur les ondes de Radio-Canada. Le problème avec les nostalgies ethniques, elles sont toujours écrites par des gens qui ont oublié leurs propres archives.
Parce que bien avant Facebook, avant les radios poubelles, avant les commentaires écrits en majuscules avec trois fautes par mot, il y avait déjà dans cette histoire québécoise un homme noir aux côtés de Samuel de Champlain. Son nom : Mathieu da Costa.
Oui. Mathieu da Costa. Pas un personnage inventé par Netflix. Pas un professeur woke sorti d’un département universitaire en cardigan recyclé. Un vrai homme du début du XVIIe siècle. Interprète. Navigateur. Médiateur. Probablement polyglotte. Compagnon des premiers contacts entre Européens et peuples autochtones. Plusieurs historiens le considèrent comme le premier Noir libre documenté sur le territoire qui deviendra le Canada.
Un dimanche après-midi de l’an 1608. Le fleuve respire lentement sous le froid. Les bottes s’enfoncent dans la neige avec un bruit de miche de pain écrasée. Les arbres ressemblent à des silhouettes de charbon trempées dans le lait. Champlain avance avec cette obstination typiquement française qui consiste à vouloir cartographier le territoire entier tout en se plaignant du froid.
Il veut parler aux peuples autochtones. Il veut commercer, convaincre, négocier. Il comprend rapidement qu’un empire sans traducteur finit souvent dans un canot renversé. Mais Samuel ne connaît pas leur langue. Alors il se tourne vers da Costa.
Le voilà, ce fameux Québec blanc. Au milieu de la neige, le premier pont entre les mondes est un homme noir. Le premier diplomate officieux de cette aventure nord-américaine n’est ni blond, ni roux, ni sorti d’une publicité de sirop d’érable.
Da Costa aurait parlé plusieurs langues européennes et probablement un pidgin utilisé dans les échanges avec certaines nations autochtones. Son rôle d’interprète était essentiel pour les explorateurs français et hollandais.
Pendant ce temps-là, quatre siècles plus tard, des patriotes en rabais agitent une banderole comme si le Québec avait été inventé dans une boîte de Corn Flakes ethnique. On les imagine rentrer chez eux après leur manifestation. Ils enlèvent leurs bottes fabriquées en Chine, ouvrent Facebook sur un téléphone coréen, mangent une pizza grecque garnie de pepperoni italien en expliquant que la diversité détruit l’Occident. Puis ils regardent des vidéos américaines pour apprendre comment être nationalistes québécois.
Le génie du Québec, pourtant, n’a jamais été la pureté. Le Québec a toujours été un chantier. Un grand chantier frigorifié rempli de peuples qui se traduisent mutuellement pour ne pas mourir de froid. Français. Autochtones. Irlandais. Écossais. Haïtiens. Juifs. Libanais. Italiens. Vietnamiens. Maghrébins. Sénégalais. Grecs. Portugais. Même la poutine ressemble à une réunion improvisée de restants culturels.
Les mêmes qui fantasment le passé oublient étrangement les détails. Ils oublient les enfants placés dans les orphelinats religieux. Ils oublient les femmes enfermées dans des rôles minuscules. Ils oublient la pauvreté rurale. Ils oublient les villages où l’on mourait jeune, où l’on travaillait comme des bœufs, où les dents tombaient avant quarante ans et où la diversité la plus exotique consistait à rencontrer quelqu’un de Trois-Rivières.
Ils oublient surtout que l’identité québécoise n’a jamais été un musée de cire. Elle est une rivière. Et les rivières figées deviennent des marécages.
Da Costa, lui, comprenait déjà quelque chose que certains militants identitaires modernes refusent encore de comprendre. Un territoire ne survit pas par fermeture. Il survit par traduction. Traduire une langue. Traduire une peur. Traduire un regard. Traduire un silence. Sans traducteurs, il n’y a que des murs.
Alors oui, moi aussi je me souviens d’un Québec blanc. Blanc comme les hivers de mon arrivée. Blanc comme les traces de raquettes au petit matin. Blanc comme les ailes des colombes dans le ciel de Céline Dion. Blanc comme les plaines gelées éclairées par la lune. Mais jamais blanc au point d’effacer les autres.
Parce que même dans les premiers chapitres de cette histoire québécoise, il y avait déjà, quelque part entre le fleuve, les sapins et les tempêtes, un homme nommé Mathieu da Costa qui avançait dans la neige avec Champlain.
Mais ce serait trop facile de faire porter à ces vingt hommes seuls le poids d’accusations aussi graves que le racisme et le suprémacisme. Ces hommes ne sont pas tombés du ciel. Ils sont de nous. Ils sont le produit d’un long laisser-aller, d’une négligence collective, d’une crispation identitaire que l’on a trop souvent minimisée depuis vingt ans, faute de courage politique pour l’affronter clairement.
Leur banderole n’est pas apparue par enchantement. Ne jouons pas les surpris. Elle a poussé dans l’ombre des ambiguïtés calculées, des sous-entendus tolérés, des peurs banalisées. Elle a poussé aussi dans notre incapacité de nous indigner plus fort, dans tous ces moments où l’on a préféré détourner le regard plutôt que de nommer les choses.
Au fond, cette banderole a poussé dans notre absence de mémoire.
Je ne compte plus sur les médias ni sur les politiciens pour parler des Mathieu da Costa du Québec. Moi, j’en parle souvent.
Je m’en souviens.
Mohamed Lotfi
1 Juin 2026
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
.


Un message, un commentaire ?