Édition du 2 juin 2020

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Arts culture et société

Émotions et mouvements sociaux (entre collectivité et sujet individuel)

Contagion sociale, conscience de classe et le Sujet appelé à réagir, en parallèle

Hannah Arendt a bien pris soin de faire ressortir l’excitation des passions (un mobile) pour expliquer les débordements de la Révolution française, comme nous l’avons constaté dans notre précédent article. Sans nécessairement nommer ce phénomène de « volonté générale », nous pouvons néanmoins être d’accord pour dire que les citoyen-ne-s de l’État français ont exprimé haut et fort leur mécontentement, laissait sous-entendre une forme d’association de leurs émotions pour les rendre communes. Essayons maintenant d’aller plus loin.

Nous entrevoyons ici l’effet de foule ou de contagion sociale, comme le dirait entre autres Émile Durkheim (2012 : 364), qui avait d’ailleurs reconnu, dans son étude sur les formes élémentaires de la vie religieuse, la manifestation d’un sentiment commun dans le cas de regroupements lors de fêtes ou de cérémonies, voire un état d’effervescence, parfois même de délire, surpassant l’état religieux, puisque l’événement libérait la personne de son quotidien routinier, l’amenait à s’imprégner des chants, des danses, comme instruments d’une délivrance momentanée de ses contraintes extérieures. Cet état émotionnel se transmettait parmi l’assemblée, au point où il serait possible de parler d’« émotion collective ». Osons dire que ce phénomène d’imitation ou de contagion par le groupe expose effectivement l’existence de sentiments communs, forcément attribuables au fait de vivre parmi des semblables et d’entretenir des relations qui, nourries par des habitudes, des idées, des apprentissages stockés à l’intérieur de nous, ne cessent de réagir sur nous (ibid., p. 334).

Dans un précédent ouvrage, Durkheim (2013) avait bien illustré les deux types de solidarités sociales qui unissent les gens, dont la première, celle originelle, dite « mécanique », repose sur l’affectivité. Avouons que naturellement nous ne nous associons généralement pas à des gens qui nous répugnent ou, inversement, nous préférons nous allier à des personnes avec qui nous ressentons une certaine complicité. Ici, les émotions prennent de l’importance pour justifier la constitution d’un groupe. Puis le passage à la solidarité « organique » se comprend dans la mesure où la raison intervient soudainement, alors que la cohésion sociale mérite d’être conservée en employant d’autres règles que celles des filiations émotives notamment, supposant en conséquence un processus de rationalisation du groupe qui tente de perfectionner ses moyens d’atteindre ses fins. Voilà que réapparaissent les mobiles et les motifs dans ces conceptions durkheimiennes : les mobiles liés à la solidarité mécanique, puis les motifs à la solidarité organique. Or, les émotions se retrouvent aussi dans le type organique, puisque les motifs et les mobiles se mélangent ; la solidarité exige toujours la présence humaine en passions et en raison.

Qui plus est, Durkheim (2013 : 46) nous offre cette définition : « L’ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d’une même société forme un système déterminé qui a sa vie propre ; on peut l’appeler la conscience collective ou commune ». Ainsi, l’entité créée, soit une société, soit un mouvement, soit un groupe quelconque, possède sa propre conscience, indépendamment des individus qui la composent, puisqu’elle entraîne, par nature, ses membres à acquérir une manière d’être et de penser différente de leur état pris isolément. Bien sûr nous pourrions critiquer cette conception et prétendre que ce sont les personnes qui, ensemble, par leurs caractéristiques individuelles, forment la conscience collective. Mais Durkheim veut nous faire saisir cette synergie ou cette force unique tributaire de cette union qui vaut davantage que la simple addition de ses unités simples. Une plus-value est donc obtenue, un peu comme le suggérait Rousseau dans sa définition de la volonté générale.

Le Sujet : confrontation entre rationalisation et subjectivation

Cela dit, la notion de conscience sociale avait déjà été soulignée par Marx qui, à sa façon, l’avait divisée en classes. Rappelons que les villes industrielles avaient rassemblé les ouvriers dans les mêmes quartiers, faisant en sorte qu’ils se côtoyaient en permanence, autant à l’usine qu’à l’extérieur de son enceinte. Vivre ainsi collé les uns sur les autres, être habitué aux mêmes conditions, fréquenter les mêmes milieux et ainsi de suite, favorisaient, par ce mode d’existence, un sentiment d’appartenance très fort, pour ne pas dire des sentiments communs. Un pas suffisait pour amener cette conscience de classe, attribuée à des conditions économiques et de vie distinctes de celle des autres, à se manifester abruptement, c’est-à-dire à revendiquer une amélioration du sort de ses membres, à compatir pour leurs souffrances et à attiser leur envie de jouir également de l’abondance – comme les malheureux de la Révolution française –, afin d’aboutir à un changement fondamental ; ce pas a consisté, selon Alain Touraine (1992), à tendre vers un mouvement d’envergure, vers un mouvement social.

Par contre, un préalable se révélait nécessaire : faire de l’individu un Sujet qui désire prendre en main sa propre destinée. Selon Touraine (1992 : 272), le Sujet « c’est la construction de l’individu comme acteur », c’est le fait de le rendre inséparable de sa situation sociale, c’est donc faire de lui un membre actif d’un mouvement social. Ce mouvement en tant que tel désigne effectivement « un acteur collectif à la défense du sujet » (ibid., p. 273), ce qui implique le conflit et la motivation de réaliser un projet culturel majeur. Ici s’entrevoit le contre-courant au processus de rationalisation, ou plutôt un courant parallèle qui le suit, c’est-à-dire celui de la subjectivation. En d’autres termes, le mobile escorte le motif.

Pour conclure

Nous avons pu constater une démarche différente chez Durkheim et Touraine, comparativement aux autres auteurs cités dans nos précédents articles, sans pour autant suggérer une antinomie, puisqu’il serait préférable de parler d’une complémentarité. Mais le point essentiel concerne la désignation de la solidarité primaire, celle mécanique, alors que l’émotion – l’affectivité – apparaît comme moteur d’union sociale, qui se transforme en conscience collective par un processus coutumier d’évolution ou de maturité. Touraine complète Durkheim en ramenant l’individu dans le portrait, de manière à exposer une double influence, dont celle de la subjectivation le transforme en acteur de changement social, justement parce qu’il a pris conscience de son rôle primordial dans l’amélioration de ses conditions de vie.

Force est d’admettre ainsi l’inconcevabilité d’un mouvement social sans la présence de sujets ou d’acteurs revendicateurs, sans une conscience individuelle et collective froissée, sans un désir de transformer un malheur en bonheur. Voilà une introduction intéressante pour notre prochain article, dont la notion d’« émotions collectives », en s’inspirant de James M. Jasper, complètera ce que nous avons vu jusqu’ici.

Écrit par Guylain Bernier

Bibliographie

DURKHEIM, Émile (2012), Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie. Livre III : Les principales attitudes rituelles [1912], Livre 3e de 3, version numérique réalisée par Jean-Marie Tremblay, revue et corrigée avec ajout des mots grecs manquants par Bertrand Gibier, Chicoutimi, développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, Collection « Les classiques des sciences sociales ».


. (2013), De la division du travail social [1893], 8e édition, Paris, Presses Universitaires de France, Collection « Quadrige ».

TOURAINE, Alain (1992), Critique de la modernité, Paris, Fayard.

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