Face à ce délitement, les Kurdes ont voulu stopper l’avancée des troupes menées par les djihadistes, sans pour autant prêter main forte à l’armée irakienne. « On a négocié pour qu’à Kirkouk, les peshmergas prennent sa place, raconte un haut gradé du contre-terrorisme kurde. Le général Khalaf en charge de la 12e division irakienne a d’abord ri, assurant qu’il n’avait pas besoin de notre aide pour défendre la ville. Le lendemain, quand il a vu que ses nombreuses brigades avaient pris la fuite, il n’a pas eu d’autre choix que de laisser le contrôle de Kirkouk aux peshmergas. » Depuis, autour de la ville, il n’est pas rare de croiser des peshmergas aux volants de véhicules de l’armée irakienne. Ils ont récupéré son équipement et ses armes.
En quelques jours seulement, de la frontière syrienne jusqu’à l’Iran, les soldats kurdes ont accru de 41 % la partie du pays qu’ils contrôlent. « Ce n’est pas faute d’avoir prévenu depuis des mois le gouvernement de Nouri al-Maliki, les États-Unis et l’Europe que l’EIIL allait lancer une offensive, se targue Ranj Talabani, un officier des services de renseignements du gouvernement régional kurde. Personne ne nous a écoutés. » Les Kurdes ont eux-mêmes été surpris de la facilité avec laquelle ils ont pu tirer leur épingle du jeu. « Bien sûr, nous avions préparé plusieurs plans pour avancer dans ces territoires en cas d’attaque de l’EIIL, mais on ne pensait pas que l’armée irakienne allait totalement s’effondrer et qu’on s’installerait si facilement », confie l’officier.
Quand on lui parle d’opportunité historique, Ranj Talabani ne peut retenir un sourire et acquiesce. Sinjar, Kirkouk, Khanaqin : les peshmergas viennent de réaliser un vieux rêve en prenant ces villes. Toutes les portions de territoire où ils ont pris place sont des régions disputées de longue date entre Bagdad et le gouvernement kurde. Les quatre millions de Kurdes irakiens considèrent qu’elles font partie de leur zone de peuplement historique, accaparée dès les années 1970 par Saddam Hussein à la faveur d’un nettoyage ethnique et d’une politique d’arabisation.
Depuis 2005, ils essayaient en vain d’obtenir l’organisation du référendum prévu par l’article 140 de la Constitution irakienne. Ce texte stipule qu’un vote doit être organisé dans les régions de Mossoul, Kirkouk et Dyala pour que la population se prononce sur son possible rattachement à la province autonome du Kurdistan. D’abord planifié pour 2007, il a sans cesse été repoussé par le gouvernement chiite et réputé sectaire de Nouri al-Maliki. « L’EIIL a créé une situation grâce à laquelle on a réussi à obtenir en quelques jours ce qu’on nous refuse depuis dix ans », résume Ranj Talabani. Car de facto, les Kurdes assurent à présent la défense de ces territoires. « C’est soit les Kurdes, soit les djihadistes de l’EIIL », disent maintenant les peshmergas.
Le contrôle des champs pétroliers
Depuis, le gouvernement régional kurde a confirmé sa volonté de rester maître de ces régions. « On ne quittera pas un centimètre du territoire kurde », a déclaré le président kurde Masoud Barzani, lors d’une visite toute symbolique à Kirkouk, le 26 juin. Un autre message a aussi été envoyé : « Nous protégeons les droits de toutes les autres ethnies. » Car si les Kurdes jubilent de leur prise de Kirkouk, véritable mosaïque de confessions et de communautés, les Arabes et les Turkmènes de la ville craignent d’être écartés une fois pour toute de sa gestion.
Dans une pièce éclairée du QG des pershmergas à Sulemanyeh, un des généraux s’affaire autour d’une grande carte du nord de l’Irak. De sa longue baguette en bois, il pointe les 1 000 kilomètres de ligne de front qui séparent désormais les soldats kurdes de ceux de l’EIIL. Au nord de la ligne, côté peshmergas, un chapelet de villages turkmènes chiites, cible des djihadistes, se profile. « Sans les peshmergas, tous leurs habitants auraient déjà été assassinés », affiche le général qui souhaite rester anonyme. Ce n’est cependant pas la seule raison qui pousse les Kurdes à défendre ces villages. « Derrière eux, il existe de nombreux gisements pétroliers dont nous avons aussi pris le contrôle », ajoute-t-il. C’est surtout eux que le gouvernement kurde veut sécuriser.
Car du maintien du contrôle kurde sur ces territoires disputés dépend la perspective d’une autonomie énergétique tant espérée. Ces régions regorgent d’un pétrole très convoité. Kirkouk, « Jérusalem des Kurdes » pour qui ils se sont toujours battus, est connue pour être bâtie sur une mer d’or noir : ses réserves sont estimées à 10 milliards de barils.
Jusqu’à présent, les revenus du pétrole puisé au Kurdistan irakien transitaient par Bagdad, avant que 17 % en soit reversé au gouvernement régional. Les Kurdes militent pour que le partage ait lieu en sens inverse. « Ils voudraient exporter directement le pétrole extrait dans leur région et redistribuer 83 % de la recette à Bagdad », explique Bilal Wahab, professeur à l’université américaine d’Irak, à Sulemanyeh. Car le gouvernement kurde est prisonnier des blocages imposés par le gouvernement Maliki. « Selon leur contrat, les compagnies étrangères installées au Kurdistan irakien disposent de 50 % des revenus générés par les puits de pétrole qu’elles exploitent, sauf que Bagdad, qui voit d’un mauvais œil que des contrats soient passés directement avec les Kurdes, refuse de vendre le pétrole et de les rémunérer. »
Sous la pression des compagnies étrangères, le gouvernement kurde a conclu en novembre 2013 un accord avec la Turquie pour l’exportation de son gaz et son pétrole via le port de Ceyhan, à l’embouchure de la mer Méditerranée. Au moyen d’un pipeline différent de celui utilisé par Bagdad, le gouvernement kurde a commencé au printemps 2014 à exporter son pétrole. La réponse du pouvoir fédéral irakien ne s’est pas fait attendre : l’Irak a suspendu le paiement des fonctionnaires de la région kurde.
Le contrôle des champs pétroliers donne ainsi aux Kurdes l’espoir d’échapper à cette dépendance financière de Bagdad. « Pour nous, c’est clair que c’est une étape vers plus d’autonomie énergétique voire à long terme l’indépendance, dit un conseiller du gouvernement kurde souhaitant rester anonyme. Jusqu’à présent les États-Unis se sont toujours opposés à ce qu’on exporte directement notre pétrole mais avec l’Irak qui s’effondre, l’embargo sur l’Iran et la crise en Ukraine, les pays occidentaux vont en avoir besoin. » « On pense à proposer du pétrole à un tarif avantageux contre le soutien politique des pays clients », ajoute le conseiller. Les Kurdes ne comptent pas perdre une minute : le 26 juin, le ministre des ressources naturelles, Ashti Hawrami, a déclaré vouloir multiplier par huit l’exportation de pétrole kurde d’ici à 2015. Cinq jours plus tôt, une livraison de pétrole du gouvernement régional vers Ceyhan avait eu lieu.
Un préalable, le départ de Maliki
En position de force sur le terrain, les Kurdes négocient également leur éventuelle participation à un nouveau processus politique. « Les États-Unis veulent que nous participions à la formation d’un gouvernement d’union nationale pour aider les chiites et les sunnites à se rapprocher et pour affaiblir l’EIIL, explique Safin Dzai, porte-parole du gouvernement régional. Il y aura des conditions à cette participation. » Territoires disputés, pétrole, allocation d’un budget pour les peshmergas qui ne reçoivent aucun soutien financier de Bagdad : autant de points sur lesquels le pouvoir kurde compte tenir bon.
Union nationale, autonomie accrue ou indépendance : le futur de la région kurde et de l’Irak reste encore flou. « La création d’une confédération fait partie des négociations », dit Hemin Hawrami, directeur des relations étrangères pour le PDK, le parti du président Barzani. Rester dans un État fédéral est pour lui obsolète : « L’Irak s’est effondré, le gouvernement kurde n’a plus de frontières avec l’Irak mais avec l’EIIL. » Trois zones, kurdes, sunnites et chiites, pourraient ainsi être réunies au sein d’une confédération.
Le premier ministre irakien Maliki de plus en plus contesté.
Pour ce faire, il faudrait convaincre les tribus sunnites qui supportent aujourd’hui l’EIIL de lâcher les djihadistes et de réintégrer le jeu politique. « C’est très important de faire la différence entre l’EIIL d’un côté et les sunnites qui leur sont alliés de l’autre, contre qui nous ne voulons pas nous battre, précise Hemin Hawrami. Pour ça, il faut qu’un vrai changement de leadership soit assuré. » Autrement dit, les Kurdes et sunnites refuseront de participer à des négociations tant que Maliki restera au pouvoir. Mardi, le Parlement irakien a échoué à nommer un nouveau premier ministre.
Anciens baasistes, tribus sunnites, courants chiites divisés, Kurdes : il sera aussi difficile de faire asseoir les leaders de ces camps autour d’une même table tant les divisions qui les traversent sont profondes. Certains politiciens kurdes pensent qu’il est déjà trop tard et regardent d’un œil railleur l’obstination des États-Unis à vouloir sauver l’unité si fragile de l’Irak. Pour eux, le chemin de l’indépendance est pavé. Le président kurde a demandé ce jeudi le soutien du Parlement kurde pour l’organisation d’un référendum sur la question, sans que rien n’assure qu’il ait lieu rapidement.
Les Kurdes devront aussi dépasser leurs propres divisions. Si le chaos actuel a incité les partis politiques du gouvernement régional à former à la hâte un gouvernement après des mois de blocage, les deux principaux partis du PDK et de l’UPK, historiquement rivaux, ont des divergences sur l’attitude à adopter envers les djihadistes et Bagdad.
Les influences extérieures qui traversent ces partis politiques jouent aussi. Proche de l’Iran, l’UPK est plus enclin à tenter de sauver le premier ministre chiite Nouri al-Maliki et à collaborer avec ce qui reste de l’armée irakienne contre l’EIIL. Le PDK, allié de la Turquie, y est lui profondément hostile, davantage ouvert au dialogue avec certains éléments sunnites qui ne sont pas en guerre ouverte avec les Kurdes. « Le mieux pour le moment est d’observer comment la situation dans le reste du pays va évoluer, pour décider après de l’action à mener », pense un ancien député du PDK. Une prudence qui masque à peine la détermination des Kurdes à être les premiers bénéficiaires du nouveau conflit irakien.

