Édition du 4 octobre 2022

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Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

À propos de la guerre en Ukraine

Expliquer n’est pas justifier : réplique à André Noël

Le journaliste André Noël a réagi avec une certaine vigueur et beaucoup d’émotions aux analyses attribuant une certaine part de responsabilité au camp dit « occidental » dans la suite des événements ayant mené à la guerre en Ukraine. À ce sujet, il refuse toute nuance en plaidant qu’il n’existe aucun document signé démontrant qu’une promesse de non-expansion de l’OTAN vers l’est aurait été faite. Affirmant se baser sur les faits, il soutient que le renversement du président Ianoukovitch procédait d’un « mouvement populaire authentique ». Il termine son texte en disant que « l’agresseur, c’est Poutine. Point. »

18 avril 2022 | tiré de pivot.quebec
https://pivot.quebec/2022/04/18/expliquer-nest-pas-justifier-replique-a-andre-noel/

Commençons par préciser un certain nombre de choses. Le geste de loin le plus criminel a été effectivement commis par Vladimir Poutine. Mais en sciences sociales, les explications exigent bien davantage qu’un constat d’inspecteur de police, où on veut savoir qui est l’auteur du crime. L’analyse implique différents niveaux. N’importe quel historien trouverait stupide l’idée voulant que la Première Guerre mondiale ait été provoquée par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg à Sarajevo. L’assassinat a mis le feu aux poudres, mais l’analyse doit d’abord expliquer pourquoi il y avait une telle quantité de poudre en Europe.

Une plus grande distance offre une vue d’ensemble et permet de donner une explication plus large, plus fondamentale. Tout en gardant à l’esprit qu’expliquer ne signifie pas justifier. Rien ne justifie l’agression de l’Ukraine par le régime Poutine.

L’effondrement du régime soviétique et l’éclatement de l’URSS ont transformé le système international. Juste avant, Gorbatchev avait mis de l’avant une politique étrangère destinée à sécuriser son pays par d’autres moyens que la participation à la course aux armements, qui pesait très lourd sur l’économie de son pays en pleine mutation. C’est ainsi qu’on peut comprendre le règlement rapide de multiples conflits régionaux, les ententes sur le démantèlement d’armes nucléaires et la fin de la doctrine Brejnev en laissant les pays du glacis est-européen libres de choisir leur système sociopolitique. Ce n’est pas pour rien que Gorbatchev a déclenché cette « gorbimania » (à l’extérieur de son pays) et reçu le prix Nobel de la paix en 1990. En retour, il espérait que toutes ces concessions aboutiraient à une nouvelle architecture de sécurité européenne (« L’Europe, notre maison commune ») tenant compte des préoccupations de tout le monde, y compris de son propre pays, qu’il souhaitait intégrer pleinement dans le cadre de relations désormais normalisées. Gorbatchev (et non pas la Russie, comme l’écrit Noël, le dirigeant soviétique ayant agi relativement seul) avait même fini par accepter la réunification allemande – effectuée plus vite qu’attendu – et l’intégration de l’ex-RDA à l’OTAN.

André Noël affirme qu’il n’existe pas la moindre preuve écrite d’une entente interdisant l’adhésion à l’OTAN des pays séparant l’Europe de l’Ouest de l’URSS. Effectivement, rien ne le démontre en caractères gras dans les archives. Il n’y a que cette fameuse déclaration de James Baker à l’effet qu’il n’était pas question que l’OTAN progresse d’un pouce en direction de la Russie, déclaration réfutée plus tard par son patron, George H. Bush.

Mais l’histoire ne s’interprète pas qu’à partir des seuls documents d’archives. Il y a aussi les témoignages de l’époque, l’état d’esprit au moment où le Mur de Berlin est tombé, les comptes rendus des ambassadeurs et autres acteurs, etc.

Jack Matlock, alors ambassadeur des États-Unis à Moscou, a déclaré : « nous avons donné à Gorbatchev l’assurance catégorique à l’époque où l’Union soviétique existait, que si une Allemagne unifiée pouvait demeurer au sein de l’OTAN, l’OTAN ne s’élargirait pas vers l’Est » (Cité en 2008 dans Michael Clarke et Michael MccGwire « Appendix : NATO Expansion : ‘A Policy Error of Historic Importance.’ » International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-).

En 1990-1991, on se demandait surtout si l’OTAN avait un avenir compte tenu de la situation nouvelle qui caractérisait l’Europe centrale et orientale, l’URSS puis ses États successeurs. Il était fortement question d’une transformation de l’OTAN et de l’Europe sur de nouvelles bases. On s’entendait sur le fait qu’une nouvelle architecture de sécurité en Europe devait inclure tout le monde et non diviser le continent entre une partie protégée et l’autre non. Mais lorsque la décision a été prise à Washington de laisser tomber Gorbatchev au profit de Boris Eltsine, les Soviétiques puis les Russes ont été traités en vaincus à qui on ne demande pas leur avis.

Noël affirme que si les engagements verbaux « avaient été aussi formels que le prétendent Jocelyn Coulon et d’autres analystes, les Russes ne sont pas fous, ils auraient exigé qu’ils soient couchés sur papier ». Mais il faut aussi comprendre la culture politique soviétique : le pouvoir étant concentré entre les mains des dirigeants, on considérait la parole d’un homologue comme ayant force de loi. Du côté des démocraties libérales, à commencer par les États-Unis, seuls comptent les accords écrits et signés (lire les textes de Mary Elise Sarotte et André Liebich). Depuis, les Russes auront bien appris que les paroles de nos dirigeants n’ont pas la même valeur que des ententes signées…

Il est particulièrement surprenant que Noël écrive qu’ « [e]n 1999, [la Russie] n’a pas protesté lorsque la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie ont été admises dans l’Alliance ». En 1997, tout de suite après l’annonce de l’élargissement, le ministre russe des Affaires étrangères, Evgueni Primakov, dénonçait l’élargissement comme étant une « faute majeure, peut-être la plus grosse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », alors que Boris Eltsine avait tout fait pour dissuader Clinton. Ses propos allaient dans le même sens que ceux prononcés un peu plus tard aux États-Unis par George Kennan, dans une interview : « Je pense que c’est le début d’une nouvelle guerre froide. Je pense que les Russes vont progressivement réagir assez négativement et que cela affectera leurs politiques. Je pense que c’est une erreur tragique. Il n’y avait aucune raison à cela. Personne ne menaçait personne. »

Noël renchérit avec la deuxième vague d’adhésions : « En 2004, elle n’a pas non plus exprimé d’opposition majeure à l’adhésion d’autres pays, soit la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, rappelle Amélie Zima, auteure d’une thèse sur l’élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe centrale, dans un entretien accordé à l’Agence France-Presse. » En réalité, Poutine s’est surtout résigné, maintenant son opposition de principe et déclarant au chancelier Kohl que la Russie surveillerait de près le déploiement des forces de l’OTAN et « construirait [sa] politique de défense et de sécurité en conséquence ». Par contre, la Douma a réagi beaucoup plus fortement en votant une résolution dénonçant ce nouvel élargissement. Les militaires ont également exprimé leur colère. Sergueï Lavrov, ministère des Affaires étrangères, a fait cette mise en garde : « La présence de soldats américains à notre frontière a créé une sorte de paranoïa en Russie ».

Car tout cela ne signifie pas que la Russie craint d’être envahie par des petits pays comme l’Estonie ou la Lituanie, pour reprendre l’exemple de Noël. C’est surtout qu’une telle situation infère un déséquilibre entre l’OTAN, considérée globalement, et la Russie.

Saint-Pétersbourg, deuxième ville de Russie et position stratégique sur la mer Baltique, à proximité de l’île de Kronstadt, se situe tout près de l’Estonie. Jusqu’où ira l’OTAN dans le développement de ses infrastructures ? On ne renforce pas la sécurité des uns aux dépens de celle des autres. Ajoutons encore que l’idée voulant que l’OTAN ne soit qu’une organisation de défense a été fortement mise à mal dans l’opinion publique russe par le bombardement de Belgrade en 1999 et l’attaque contre la Libye.

Difficilement compréhensible également est cette affirmation de l’auteur voulant que la Russie ait déclenché « une guerre en Géorgie, précurseur de la guerre actuelle en Ukraine ». Cela me semble difficilement comparable. D’abord, la guerre a commencé avec la décision du président géorgien Saakachvili de reprendre possession de la république séparatiste d’Ossétie du Sud, au moyen d’une attaque armée. La Russie, qui reconnaissait l’indépendance de la république (on peut être d’accord ou non, ce n’est pas ce qui importe ici) a repoussé l’attaque sans mettre le pied en territoire proprement géorgien, sans chercher à renverser le gouvernement de Tbilissi et sans annexer le territoire.

Dernier point important : que l’Ukraine soit désormais la principale victime dans cette histoire – et c’est un fait indéniable – ne doit pas inciter à fermer les yeux sur tout ce qui s’est passé avant. Les nazis et leurs alliés sont les principaux responsables de la Deuxième Guerre mondiale, ce qu’aucune personne sérieuse ne conteste. Mais cela n’empêche aucunement d’évoquer les causes profondes de la guerre et de la montée du nazisme en Allemagne : le traité de Versailles, la brutalisation des populations européennes dans la guerre des tranchées (George Mosse), la montée ouvrière, la crise économique, les multiples reculs des gouvernements libéraux devant Hitler, etc.

Il n’existe aucune raison, si on veut comprendre le conflit actuel, de fermer les yeux sur tout ce qui s’est produit en 2014 avec le soulèvement du Maïdan. Il s’agissait certes d’un mouvement ayant mobilisé un grand nombre de citoyens. Mais la récupération de ce soulèvement par certains est tout aussi documentée que peut l’être le film « Winter on Fire » mentionné par l’auteur. Parmi eux, se trouvaient notamment les États-Unis et des dirigeants de l’Union européenne cherchant à imposer un plan particulier de restructuration (néolibérale) de l’économie ukrainienne qui aurait particulièrement affecté l’industrie dont une grande partie est concentrée dans le Donbass.

Pensons aussi à ces violentes organisations d’extrême-droite qui ont eu leurs propres représentants jusqu’au sein du gouvernement formé après le départ de Ianoukovitch. S’il est vrai que des manifestants ont agi au péril de leur vie, comme le dit avec raison André Noël, des russophones ont perdu la leur par milliers entre 2014 et 2021 dans les attaques de l’armée ukrainienne au Donbass (d’après l’ONU, 81% des victimes étaient de ce côté de la ligne de front). On peut aussi rappeler le massacre d’Odessa perpétré par des milices d’extrême-droite. (Puisque Noël nous invite à visionner un documentaire, je vais moi-même en suggérer un : « Ukraine, les masques de la révolution », de Paul Moreira, mention spéciale au Prix Europa, Berlin, et je joins ici une critique du documentaire et la réponse du documentariste.)

Il y a eu soulèvement, certes, mais suivi d’un coup d’État avec une forte implication étrangère, aussi condamnable que celle de Moscou. Il faut éviter de confondre de légitimes aspirations populaires avec l’ensemble du processus ayant mené au remplacement des autorités en place. On pourrait également revenir sur ce que l’auteur appelle « l’impérialisme russe », mais je m’arrête ici, faute d’espace et de temps. Il reste que le « bal des faussetés » n’est peut-être pas là où l’auteur le situe.

En conclusion, j’aimerais revenir sur les émotions évoquées par André Noël. Nous sommes tous horrifiés par cette guerre. Parmi les prises de position dénoncées par l’auteur, une seule provient d’un spécialiste de la Russie : David Mandel. Mais il lui fait dire que les responsabilités viendraient de l’OTAN et du gouvernement de Kiev. « Les responsabilités sont ainsi renversées. » Mandel ne dit pas cela, bien au contraire. Il procède d’une manière similaire à la mienne en appelant à une compréhension globale du conflit. D’ailleurs, dans le même texte, il écrit ceci :

« Le président russe, Vladimir Poutine, a entamé le 24 février dernier, une guerre en Ukraine. Alors que des frappes militaires se multiplient et avec elles le nombre de victimes et de personnes exilées, dénoncer l’invasion russe et sa violence inouïe est une évidence. Toutefois des clés d’analyse sont manquantes dans la couverture des grands médias pour bien comprendre les causes de ces événements et en saisir les enjeux, incluant la responsabilité de l’OTAN et du gouvernement de Kiev dans cette guerre. […] [T]oute analyse de l’actuelle situation ne peut commencer que par une condamnation ferme du gouvernement russe qui porte la plus lourde responsabilité pour avoir déclenché cette guerre, une guerre de choix, et donc une entreprise criminelle. »

André Noël n’échappe malheureusement pas à la stratégie de l’émotion, si bien décrite par Anne-Cécile Robert dans son ouvrage publié en 2018 La stratégie de l’émotion. Mentionner que les conditions de Poutine – avant la guerre, bien sûr – étaient « plutôt réalistes et raisonnables », une position alors tout à fait défendable mais rejetée du revers de la main par Biden, devient un « propos qui lève le cœur lorsqu’on voit les images de Marioupol dévastée ». Mais quel est donc le rapport entre les deux ? Les émotions doivent-elles prendre congé de toute analyse critique ? Ne peut-on pas à la fois faire l’analyse des causes profondes de cette guerre, garder une distance critique avec l’ensemble des parties impliquées, condamner sans hésitation l’invasion et affirmer sa pleine solidarité avec toutes les victimes sans tomber dans le manichéisme ?

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