Édition du 4 octobre 2022

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Europe

Grande-Bretagne : après les émeutes, la restauration morale

L’Angleterre a été secouée entre le 6 et le 10 août par une vague de violences urbaines, faisant suite à la mort, par des tirs policiers, de Mark Duggan (4 août) dans des circonstances troubles. Après Rodney King (1992) et l’explosion des banlieues françaises (2005), cet épisode fournit un nouvel exemple de la politique répressive des classes dirigeantes face aux dégâts du néolibéralisme.

Par Dimitris Fasfalis

Une bavure policière

Tout commence à Tottenham, quartier pauvre du nord de Londres, le 4 août. Mark Duggan, 29 ans, d’origine antillaise, décède alors qu’il se trouve entre les mains de la police. Il était connu par les services de police pour de nombreux trafics. Sa famille n’est informée de sa mort que le 6 août, suite à quoi s’organise une manifestation pour réclamer la transparence sur son décès, réunissant une centaine de personnes devant le commissariat de police du quartier. Après cinq heures d’attente, un officier de police sort pour parlementer avec les manifestants, mais c’est alors que, suite à une altercation, la manifestation tourne à l’émeute : deux voitures de police et un bus impérial sont brûlés.

Ce n’est pas la première fois que Tottenham assiste à ce cycle de bavures policières suivies de manifestations et d’émeutes. En 1985, des émeutes étaient aussi parties des logements sociaux de Boardwater Farm (là où résidait Mark Duggan) lorsqu’une femme antillaise a perdu la vie de façon obscure suite à un arrêt cardiaque lors d’une descente de police. Le « racisme institutionnalisé » qui pèse sur la communauté noire a depuis lors été dévoilé par de nombreux rapports officiels, tels que le rapport McPherson, réalisé à la demande du ministère de l’Intérieur en 1999.

Indirectement, le 6 août allait déclencher quatre nuits de violences. Celles-ci font tache d’huile d’abord dans les banlieues de Londres, puis à Birmingham, Liverpool, Manchester.

Justice d’exception, MI5 et campagne de dénonciation

La réponse de la classe dirigeante ne s’est pas fait attendre. Aussitôt les émeutes finies, services de police, gouvernement, tribunaux et médias ont lancé une traque sans relâche des émeutiers.

Une justice d’exception s’est notamment mise en place avec des peines dont la sévérité (peines dépassant celles prévues pour les mêmes délits commis en d’autres circonstances) devait faire comprendre à cette jeunesse défavorisée et déboussolée le caractère sacré de l’ordre public. The Guardian (16 août) rapporte en ce sens une directive transmise aux juges des tribunaux recevant les cas suspectés de participation aux pillages et émeutes de dépasser les normes habituelles en matière de peines, afin de s’assurer de condamnations exemplaires. Mettant entre parenthèses la présomption d’innocence, la justice britannique a ainsi condamné à des peines de prison ferme plusieurs personnes sans antécédents judiciaires et dont les délits sont davantage présumés que prouvés. Le ton d’inquisition morale des juges soulignait par ailleurs la nature biaisée de cette justice punitive.

Des moyens considérables ont également été mis en œuvre pour traquer les émeutiers. Plutôt habitués à surveiller le terrorisme international, les services de renseignement britannique (MI5) ont reçu l’ordre d’éplucher les communications échangées sur les réseaux sociaux pendant les nuits d’émeutes. Blackberry, dont le réseau est sécurisé, a accepté sans aucune réticence cette coopération avec les pouvoirs publics. La police quant à elle a eu recours à la dénonciation pour identifier les émeutiers. Des photos de suspects étaient par exemple affichées sur un car de police ambulant à Birmingham, appelant les citoyens à « balancer un pillard ».

Dans cette campagne de dénonciation orchestrée du sommet de l’Etat, les médias britanniques, dont l’indépendance n’a jamais fait de doute, ont enfin joué un rôle central. Un tabloïd populaire comme le Sun titrait : « Coincez un autre crétin. Aidez la police à attraper plus d’émeutiers ». Du pain béni pour l’extrême droite. La English Defence League (EDL) appelait sur son site internet à « participer aux opérations de nettoyage » contre les pilleurs supposés dans le cadre des groupes d’autodéfense. Le journal The Independent rapportait le 9 août que des militants d’extrême droite faisaient la chasse aux Noirs et aux Pakistanais à Enfield, au nord de Londres, en criant « Attrapez les Noirs et les Pakistanais ! »

Le gouvernement Cameron et sa politique de restauration morale
Dans ce contexte, peu de voix – hormis celles d’un Tariq Ali ou encore d’associations de travailleurs sociaux – se sont élevées pour contester la version officielle et biaisée des faits. Dès la fin des émeutes, le premier ministre D. Cameron a attribué ces violences à « l’effondrement moral à petit feu » de la nation au cours des trente dernières années, écartant dans la foulée les inégalités sociales et ethniques ou encore la brutalité policière comme causes profondes à cette flambée de violence. Une interprétation morale et moralisante reprise en majeure partie par l’opposition du Labour (gauche sociale-libérale). La réponse de cette dernière a consisté en effet à souligner que ces émeutes sont l’aboutissement de « l’irresponsabilité de toute la société, des banquiers goulus et immoraux jusqu’aux députés magouillant leurs notes de frais » (Ed Miliband). D’autre part, les travaillistes ont reproché au gouvernement Cameron les coupes budgétaires affectant la police. Rien cependant pour s’opposer à la campagne idéologique menée par Cameron pour l’annulation du droit à un logement social des familles dont les enfants ont été condamnés pour leur participation aux émeutes.

Qui sont ces émeutiers ? Deux principales caractéristiques en ressortent des informations parues dans la presse. Premièrement, selon les données compilées par The Guardian (échantillon de 1000 interpellés sur les 2823 interpellations réalisées par la police) les émeutiers sont majoritairement de jeunes hommes : 49% de 18-24 ans, 17% 11-17 ans, 13% de 25-30 ans, 91% de garçons. Deuxièmement, ces jeunes proviennent pour 41% d’entre eux des villes les plus défavorisées du Royame-Uni. Leur profil est souvent synonyme de déscolarisation, de précarité familiale et de chômage, et aussi de proximité avec le monde des gangs britanniques. Dayle Blinkhorn, 23 ans, est à l’image de cette jeunesse marginalisée : arrêté par la police à 3h45 avec son copain alors qu’ils transportaient une télévision de luxe d’une valeur de 4 500 livres (6 000 dollars) dans son quartier pauvre de Manchester, il était déscolarisé et au chômage depuis 3 ans. Son père, salarié d’une société de nettoyage, raconte au journaliste du Monde (21-22 août) que Dayle « s’ennuyait » et qu’il « jouait aux jeux vidéos toute la journée ». Il avait été placé chez sa grand-mère jusqu’à l’âge de 14 ans suite à des problèmes de santé de sa mère. Dayle avait également des antécédents judiciaires : il est condamné, à 16 ans, à quatre années de prison suite à une affaire de mœurs dans son quartier. Son père assure qu’à sa sortie de prison, « il avait 20 ans et était déjà mort ».

Face à la campagne de répression menée par la classe dirigeante, force est de constater que, sous le voile de la rhétorique officielle, il y a deux poids deux mesures. Pourquoi ? Parce que les émeutiers ont fait « seulement ce que tout le monde fait, quoique d’une manière différente —plus flagrante et plus voyante, dans les rues. Le thatchérisme a déchaîné les pulsions sauvages du capitalisme ("la puissance animale" de l’entrepreneur comme ils disaient dans leur inconscience) et rien n’a pu les endiguer depuis. Casser et brûler, voilà la ligne directrice de la classe dirigeante presque partout dans le monde. » La politique du gouvernement Cameron n’a donc rien à voire avec la justice ; il s’agit plutôt d’une restauration de l’ordre établi visant à consolider la domination d’une minorité.

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