Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Il faut réquisitionner les laboratoires de recherche et les laboratoires industriels

Il y a à peine deux semaines l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) lançait l’appel à tous les pays d’accentuer les programmes de dépistage de la population pour freiner la pandémie de Covid-19. « Les pays n’en font pas suffisamment pour retracer et tester chaque cas potentiel de contamination, se focalisant davantage sur des mesures pour créer une distance sociale entre les citoyens, » avait critiqué le 17 mars dernier le chef de l’Organisation, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Les pays ne pourront lutter contre la pandémie s’ils ignorent qui est infecté et qui ne l’est pas, avait-t-il prévenu. « Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Pour prévenir les infections et sauver des vies, le moyen le plus efficace est de briser les chaînes de transmission. Et pour cela, il faut dépister et isoler. »

Pour que cette directive soit efficace il faut un programme de dépistage à grande échelle qui permet d’identifier et d’isoler les cas positifs . Mais les ressources tant physiques que matérielles semblent manquer pour y arriver.

Le profil de la situation

Le profil de la situation au Canada et au Québec, que les tests auprès des personnes infectées permettent de révéler, est par conséquent en retard sur la réalité. Et en l’absence de tests généralisés, le confinement semble pour l’instant la solution la plus réalisable et à portée de la main. La méthode de dépistage à grande échelle des personnes infectées employée en Corée du sud, alliée au ciblage des personnes avec lesquelles elles avaient été en contact, a cependant démontré son efficacité à briser ces chaînes de transmission efficacement. Solution qui peut permettre, avec le confinement ciblé, d’éviter la propagation du virus et de maintenir un minimum de vie sociale et économique en attendant la production d’un vaccin qui ne pourra arriver avant 12 à 18 mois, faut-il le rappeler.

Mais la pénurie d’écouvillons et de produits chimiques essentiels aux tests pause problème. La demande mondiale a dépassé l’offre de réactifs, produits chimiques spécifiques nécessaires pour effectuer les tests de dépistage. Toutes les agences de santé publique s’arrachent les solutions chimiques en même temps et, par conséquent, certains laboratoires canadiens tentent de trouver d’autres chaînes d’approvisionnement. Selon un reportage publié dans la revue L’Actualité, « le laboratoire provincial du Manitoba songe à fabriquer ses propres réactifs, a indiqué le docteur Brent Roussin. Santé Canada explore également d’autres tests et le laboratoire national de Winnipeg travaille à déterminer leur efficacité. »

La demande ne cesse de croître également pour les masques N95, les visières et les gants protecteurs et Québec affirme en avoir assez pour quelques semaines seulement. Pour l’instant les Universités sont appelées à partager leur matériel.

Des revendications pour faire face à la crise

Selon un reportage de CBC news du 25 mars, Tara Moriarty, professeur associé à la faculté de médecine de l’Université de Toronto, a lancé une pétition demandant aux dirigeants fédéraux, provinciaux et territoriaux d’assouplir temporairement les réglementations afin d’augmenter la capacité de test.

Cette pétition indique que la principale limitation pour augmenter notre capacité à tester la population provient du manque de personnel qualifié. D’autres limitations concernent également l’accès aux équipements spécialisés ainsi qu’aux produits de laboratoire permettant ces tests.

« Le Laboratoire National Canadien de Microbiologie travaille de concert avec les laboratoires de Santé Publique dans les provinces pour augmenter cette capacité de tests.
Cependant, il existe de nombreux chercheurs et scientifiques très qualifiés qui ne peuvent pas et n’ont pas le droit de mettre leur service à la disposition de cette demande. En temps normal, cette interdiction est justifiée, mais en cas de force majeure, elle limite notre capacité à répondre plus rapidement.

Dans un futur très proche (une semaine ou deux), il est possible qu’un très grand nombre de patients ayant contracté le virus COVID-19 vont devoir être hospitalisés en soins intensifs. Si nous ne pouvons pas identifier les nouveaux cas, il est fort probable que nous nous retrouvions face-à-face avec une épidémie non-contrôlée, demandant des mesures qui seront difficiles pour tous au sein de notre démocratie. »

Les revendications sont les suivantes :

- La relaxe temporaire des régulations qui permettrait à des laboratoires de recherche et industriels réputés d’apporter leur aide pour l’analyse de test COVID-19 sous la tutelle et le contrôle intégral des laboratoires publics de tests, avec la même assurance de qualité et de mesures de protection personnelle.
- La permission aux chercheurs et techniciens scientifiques très qualifiés de faire les tests développés par les laboratoires de Santé Publique, sans devoir passer par le devoir d’accréditation, sous la direction des laboratoires de Santé Publique.
- La permission aux laboratoires de recherches et industriels de donner l’accès à l’équipement nécessaire pour augmenter la capacité à tester ainsi que le personnel nécessaire pour opérer ces outils.
- L’assistance des laboratoires de recherches et industriels pour le développement et la modification des test utilisés demandant l’utilisation de nouvelles méthodes, matériaux et équipements, le tout sous le contrôle de la Santé Publique.

Mais quels sont ces laboratoires de recherches et industriels et pourquoi n’ont-ils pas déjà été mis à contribution ? Une recherche exhaustive sur le site du Ministère de l’Économie et de l’Innovation a permis de vérifier qu’il existe 9 entreprises pharmaceutiques génériques, 64 entreprises de biotechnologie, 148 entreprises de matériel médical, 34 entreprises pharmaceutiques innovatrices, 30 services d’analyses de laboratoire ou de synthèse personnalisée, 28 services de fabrication à contrat et 52 services de recherche contractuelle.

Ce sont-là les questions pressantes auxquelles le gouvernement Legault doit maintenant répondre.

Ce n’est plus une question de choix

La population fait déjà tous les efforts nécessaires, confinement, perte de salaire, bénévolat, travail accentué aux premières lignes dans les services de santé, dans les commerces alimentaires, dans le transport. S’il y a des moyens pour accélérer le dépistage et isoler les cas de personnes infectées, il est urgent de les mettre à exécution. Il faut réquisitionner les industries si nécessaire. Il faut interpeller les industries pharmaceutiques et toutes les industries capables de produire du matériel médical et les mettre au service de la collectivité.

Selon le Imperial College COVID-19 Response Team, « le moment optimal des interventions diffère selon les stratégies de suppression et d’atténuation, ainsi qu’en fonction de la définition de l’optimum. Toutefois, pour l’atténuation, la majorité de l’effet d’une telle stratégie peut être obtenue en ciblant les interventions dans une fenêtre de trois mois autour du pic de l’épidémie. Pour la suppression, il est important d’agir rapidement et les interventions doivent être mises en place bien avant que les capacités des services de santé ne soient dépassées. »

Or selon les plus récentes données de l’OCDE, le Canada compte 2,5 lits d’hôpital par 1000 habitants, soit moins que les États-Unis (2,8), l’Australie (3,8), la France (6,0) et le Japon (13,1). Au moins un ou deux hôpitaux supplémentaires seraient nécessaires à Montréal seulement pour répondre à la demande en temps normal. Selon l’ex ministre Gaétan Barrette notre réseau fonctionne en permanence à pleine capacité, il n’y a pas de marge de manœuvre. Au moins 3000 lits de plus seraient nécessaires dans la grande région de Montréal. (1)

La concertation internationale nécessaire

Comme l’a indiqué l’aut’journal ,depuis des décennies que les risques de pandémie virale, bactériologique ou parasitaire se précisent, aucun plan concerté mondial n’a été vraiment mis sur pied.(2) La grippe de Hong Kong en 1968 , le virus de l’influenza aviaire (H5N1) en 1997 qui réapparaît en2003-2009,le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003, la grippe A (H1N1) de 2009, l’émergence rapide de l’Ebola en 2014 n’ont pas été suffisant pour alerter les directions mondiales de la planète. Au contraire, ils ont orchestré à l’unisson les coupures en santé et l’expansion industrielle illimitée au détriment de l’environnement et du partage des ressources nécessaires à une vie décente et sanitaire pour tout le monde.

(1) La Presse, Le Québec a-t-il assez de lits ? 2020 03 13
(2) « Testez, testez, testez », serait la solution au coronavirus, proclame-t-on en référence à la Corée du Sud. Pourquoi ne le fait-on pas ? http://lautjournal.info/20200323/testez-testez-testez-serait-la-solution-au-coronavirus-proclame-t-en-reference-la-coree-du

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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