Édition du 16 juin 2020

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Israël

Israël : cinq premières leçons d'un scrutin

Le scrutin du 17 septembre ressemblait moins à des élections législatives qu’à un plébiscite. Tout indique, à ce stade, que Netanyahou l’a perdu. Voici de premières réflexions sur les élections israéliennes. Elles seront confirmées - ou infirmées - par les résultats définitifs.

Tiré du blogue de l’auteur.

1. Sur les résultats (92% dépouillés), cinq remarques :

- Le parti Bleu blanc (Kahol Lavan) et le Likoud arrivent en tête avec respectivement 33 et 32 sièges sur 120 ;

- Mais le Likoud et ses alliés naturels sont loin de la majorité espérée : 56 sièges au lieu de 61 sièges (Likoud 32, Yamina - A droite 7, et les deux partis religieux ultra-orthodoxes 17) ;

- Tout dépendra du Parti russe d’Israël Beiteinu (Israël notre maison, 8) ;

- Seule surprise réjouissante par rapport aux sondages, les fascistes de Otzma Yehudit (Puissance juive) ne franchissent pas - et de loin - le seuil de 3,25% et n’ont donc aucun député ;

- Contrairement à des rumeurs insistantes les annonçant hors de la Knesset, le Parti travailliste et les sionistes du Meretz s’y maintiennent, bien qu’à un niveau très bas : respectivement 6 et 5 sièges ;

- Enfin la Liste unie obtient un bon score : 12 députés.

2. En fait, il s’agissait moins d’élections législatives que d’un plébiscite, avec deux objectifs pour Netanyahou : être reconduit à la tête du gouvernement droite/extrême droite/ultra-orthodoxes, et éviter la prison au terme des procès pour corruption qui l’attendent.

Pour l’emporter, le Premier ministre n’a hésité devant aucun moyen, à commencer par la création artificielle d’une psychose de guerre. Dans la plus totale impunité, Israël, depuis des mois, a bombardé la Syrie, l’Irak et le Liban. Sans parler de Gaza, qu’il menace d’une guerre totale - Il a même été question de reporter les élections pour cause d’opérations militaires....

3. Ce référendum a littéralement écrasé le débat de politique intérieure et extérieure. Mais il est vrai qu’aucune alternative n’était proposée aux électeurs :

- La Liste arabe unie défendait une autre orientation, mais elle n’a pas pour vocation de rassembler l’électorat juif (même si un certain nombre de juifs ont voté pour elle) ;

- La gauche sioniste (Parti travailliste et Meretz), qui a dominé le paysage politique pendant des décennies, est désormais proche de l’agonie, et ses alliances ont aggravé la situation ;

- Le parti Bleu Blanc ne se différencie guère du Likoud. Quand Netanyahou a annoncé l’annexion d’un tiers de la Cisjordanie et une guerre d’ampleur contre Gaza, Benny Ganz l’a accusé...de « copier son programme » !

3. En réalité, la véritable bataille se déroule au sein de la droite et de l’extrême droite :

- Avigdor Liberman, qui veut la peau de son ex-mentor, s’est transformé en héraut de la laïcité : il a pris prétexte du blocage de la loi sur la conscription universelle (incluant les jeunes ultra-orthodoxes, jusqu’ici dispensés) pour empêcher Netanyahou de former au printemps une coalition. Il va sans doute poursuivre son chantage, mais jusqu’où ?

- Au sein même de la coalition, Ayelet Shaked (la femme au parfum « Fascisme ») a rassemblé l’extrême droite nationaliste religieuse avec Yamina pour se préparer à la succession ;

- Enfin plusieurs « princes » du Likoud, dont Benny Begin, le fils de l’ancien Premier ministre, ont pour la première fois refusé de voter pour leur parti.

4. Au-delà des péripéties politiciennes, ce scrutin confirme la droitisation de l’opinion :

- À preuve, l’évolution de son attitude sur l’annexion de la Cisjordanie. En 2016, 70% des sondés s’y déclaraient hostiles. En 2019, ils ne sont plus que 28% ! Entre-temps, il est vrai, la loi du 6 février 2017 l’a légalisée, et Donald Trump l’a légitimée s’agissant de Jérusalem et du Golan. Et Netanyahou a annoncé coup sur coup l’annexion des colonies, puis celle de la Vallée du Jourdain et enfin de Hebron. Quant au pourcentage de partisans de la solution dite « des deux États », il est tombé de 53 % à 34 %.

- Autre symptôme : la montée du racisme. Selon une enquête réalisée en mars 2018, il cible les Arabes (76 %), les demandeurs d’asile (75 %), les Éthiopiens (72 %), les ultra-orthodoxes et les LGBT (65 %), les Juifs orientaux (43 %) et enfin les Russes (39%)... Un sondé sur quatre affirme en avoir été lui-même victime. Enfin plus de 90 % des sondés pensent que les autorités ne font pas grand-chose ou rien pour éradiquer le racisme en Israël. Et 71 % jugent même que les politiciens et les leaders religieux radicalisent les discours racistes ;

- De fait, jamais Netanyahou n’avait mené une campagne aussi violente contre les Arabes, accusés de « vouloir tous nous détruire – femmes, enfants et hommes ». Il a même tenté d’imposer la présence de militants munis de caméras dans les bureaux de vote à forte densité arabe, sous prétexte la fraude - alors que la plupart des tripatouillages recensés le 9 avril étaient le fait du Likoud. La Knesset a heureusement refusé.

5. Reste à savoir jusqu’où le gouvernement d’union nationale qui se profile poursuivra la radicalisation entreprise par Netanyahou, avec :

- La loi fondamentale 19 juillet 2018, qui officialise l’apartheid (article 1 : « Seul le peuple juif a droit à l’autodétermination ») ;

- L’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie ;

- L’arsenal liberticide composé d’une dizaine de lois votées depuis dix ans, comme celle qui permet à 90 députés d’exclure de Knesset… tous les autres !

- Les alliances avec tout ce que l’Europe compte de populistes, quand bien même ils sont antisémites…

Dominique Vidal

Né en 1950, Dominique Vidal a étudié la philosophie et l’histoire. Journaliste depuis 1968, professionnel depuis 1973, il a notamment travaillé dans les rédactions des hebdomadaires "France Nouvelle" et "Révolution", puis du quotidien "La Croix". Après avoir coordonné les activités internationales du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ), il a fait partie, de 1995 à 2010, de l’équipe permanente du "Monde diplomatique", dont il a en particulier créé le réseau d’éditions internationales et coordonné les Atlas. Spécialisé dans les questions internationales et notamment le Proche-Orient, il vient de publier "Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron" (Libertalia, 2018). Auparavant, il avait sorti "Comment Israël expulsa les Palestiniens 1947-1949" (Éditions de l’Atelier, 2007, avec une postface de Sébastien Boussois) ; "Israël, une société bousculée. Vingt-cinq années de reportage" (Editions du Cygne, 2007) ; et "Le Mal-être juif" (Agone, 2003). Dominique Vidal a écrit en collaboration avec Alain Gresh : "Les 100 Clés du Proche-Orient" (dernière édition avec Emmanuelle Pauly chez Fayard, 2011) ; ; "Palestine 47 : un partage avorté" (dernière édition chez André Versaille, 2007) ; "Golfe : clefs pour une guerre annoncée" (Le Monde Éditions, 1991) ; et "Proche-Orient : une guerre de cent ans" (Messidor, 1984). Depuis 2010, il dirige avec Bertrand Badie l’annuel collectif "L’état du monde", chez La Découverte. Le dernier en date, paru en 2018, s’intitule "Le Retour des populisme". Autres ouvrages : "L’Opinion, ça se travaille… Les médias, l’OTAN et la guerre du Kosovo" (Agone, Marseille, dernière édition 2015 avec Serge Halimi, Henri Maler et Mathias Reymond) ; "Le Proche-Orient, les banlieues et nous" ( Éditions de l’Atelier, 2006 avec Leila Shahid, Michel Warschawski et Isabelle Avran) ; "Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation" (Agone, 2005 avec Karim Bourtel) ; "Les historiens allemands relisent la Shoah" (Complexe, 2002) ; " Promenades historiques dans Paris" (Liana Levi, 1991 et 1994, avec Christine Queralt) ; "Portraits de China Town, le ghetto imaginaire" (Autrement, 1987, avec Éric Venturini). Chez Sindbad/Actes Sud, Dominique Vidal a coordonné "Palestine-Israël : un Etat, deux Etats ?" (2011) et "Palestine : le jeu des puissants" (2014). Chez Demopolis, il vient de diriger "Les Nationalistes à l’assaut de l’Europe".

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