Édition du 24 mai 2022

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Amérique centrale et du sud

L’Argentine prise au piège du FMI

La clôture imminente des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) pour résoudre le mode de paiement du prêt de quelque 45 milliards de dollars contracté par l’administration de Mauricio Macri [président de décembre 2015 à décembre 2019 ; prêt effectué sous la houlette de Christine Lagarde] provoque une secousse sur la scène politique argentine. Le 11 décembre, des milliers d’Argentins ont manifesté à Buenos Aires pour protester contre le versement d’un seul centime de plus au FMI. Ce dernier a déjà empoché quelque 4,35 milliards de dollars sous forme d’intérêts et de principal. Ce mois de janvier 2022, l’Argentine doit payer 731 millions de dollars supplémentaires. Pour le mois de février, 372 millions de dollars. En mars, les obligations à satisfaire envers le FMI s’élèvent à presque 3 milliards de dollars… A la fin de l’année, le total sera de 19,02 milliards de dollars. Et selon l’accord passé par Macri, les paiements se poursuivront à un rythme similaire jusqu’en 2024.

9 janvier 2022 | tiré du alencontre.org

La situation ébranle la structure du Frente de Todos [coalition dirigée par Alberto Fernandez et Cristina Fernandez de Kirchner], le parti au pouvoir. Les autorités gouvernementales travaillent à la conclusion d’un pré-accord de facilités élargies [face à la crise prolongée de la balance des paiements] avec l’organisation multilatérale afin de restructurer la dette, d’en allonger les termes et de réduire les montants à verser. L’accent est mis sur la manière de mettre en œuvre l’ajustement budgétaire qui interviendra au cours des deux prochaines années, en tenant compte des réformes que le FMI exige traditionnellement en contrepartie : privatiser les entreprises publiques et le système de retraite pour accroître l’obtention de devises étrangères et mettre en place un programme d’exportation pour briser le bimonétarisme [pesos et dollars] qui ronge l’économie argentine depuis des décennies. Mais tout le monde au sein du parti au pouvoir ne voit pas d’un bon œil cette orientation.

Le 21 décembre, le directeur de la Banco Nación, Claudio Lozano, a même déposé devant la justice pénale une demande de mesure conservatoire pour empêcher le paiement au FMI de 1,88 milliard de dollars d’intérêts, qui était déjà prévu à cette date. L’injonction a été rejetée et le paiement a été effectué le jour suivant. Mais la demande de Claudio Lozano était plus que symbolique. Non seulement parce qu’elle émane d’un fonctionnaire de l’administration actuelle [les capitaux publics sont présents dans Banco Nación, banque historique « d’aide au développement »], mais aussi parce que Claudio Lozano est le dirigeant de l’Unité populaire, l’un des 19 partis qui composent la coalition au pouvoir. Lozano a été rejoint devant les tribunaux par deux autres groupes du Frente de Todos : le Partido por el Trabajo y el Pueblo et Tres Banderas, des formations plus petites, mais avec une capacité de mobilisation sociale. L’initiative de Lozano a été soutenue par le prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel, par Nora Cortiñas, porte-parole des Mères de la place de Mai (aile Línea Fundadora), ainsi que par des dizaines d’organisations de défense des droits de l’homme, d’organisations environnementales, de syndicats nationaux, comme celui des employés de l’Etat, et d’assemblées de quartier.

Une semaine plus tôt, la Central de Trabajadores de la Argentina (CTA) avait déposé une mesure conservatoire auprès de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) au motif que la dette contractée par Macri et les négociations engagées par le gouvernement d’Alberto Fernández avec le FMI violent la Convention américaine des droits de l’homme et « les droits politiques et sociaux des Argentins ». La CTA demande que la CIDH « ordonne au gouvernement argentin de n’approuver aucune mesure qui valide la dette contractée en 2018 ».

L’opposition à l’accord est tenace au sein de la gauche. Les quatre députés du Front de gauche et des travailleurs (FIT- Frente de Izquierda y los Trabajadores), Alejandro Vilca, Romina Del Plá, Nicolás del Caño et Miriam Bregman, ont prévenu qu’ils voteraient « contre tout accord avec le FMI qui valide la dette contractée sous le gouvernement de Mauricio Macri ». « Nous considérons que tout endettement du pays implique la participation des représentants du peuple au Congrès national pour prendre des décisions. Et cette dette, en plus d’être illégitime, est une escroquerie en raison de la manière dont elle a été contractée. Nous nous opposons à tout accord avec le FMI et nous voterons contre s’il est soumis au vote », nous a déclaré Romina Del Plá. Le FIT et les mouvements sociaux de piqueteros liés au Polo Obrero ont été parmi les principaux organisateurs du rassemblement du 11 décembre sur la Plaza de Mayo.

Document autocritique du FMI

Le 23 décembre, le FMI lui-même a présenté un rapport critique sur le programme de crédit passé avec le gouvernement Macri, le plus important de son histoire, pour lequel il s’était engagé à fournir 57 milliards de dollars, dont 45,8 milliards ont été effectivement versés. « Le programme n’a pas atteint ses objectifs, malgré des changements importants dans les politiques économiques. L’augmentation des remboursements, ainsi que la fuite des capitaux des résidents ont exercé une pression considérable sur le taux de change [face au dollar]. Le taux de change a continué à se déprécier, augmentant l’inflation, la valeur de la dette publique et affaiblissant les revenus réels », indique le rapport. Les directeurs de l’agence multilatérale notent que « les lignes rouges fixées par le gouvernement de l’époque sur certaines politiques peuvent avoir conduit à écarter des mesures potentiellement critiques pour le programme ». Il s’agissait notamment d’une opération de [restructuration] de la dette et du recours à des mesures de gestion des flux de capitaux.

Nombreux sont ceux qui voient dans ces lignes une reconnaissance indirecte de ce que de nombreux organismes nationaux et internationaux dénoncent depuis 2019 : qu’une grande partie des dollars prêtés au gouvernement Macri a alimenté la fuite des capitaux à l’étranger vers des créanciers privés et des entreprises résidant légalement à l’étranger, entre autres. Cela a été établi, par exemple, par une enquête de la Banque centrale d’Argentine publiée en mai 2020 et intitulée « Marché des changes, dette et formation d’actifs étrangers, 2015-2019 ». Elle indique que durant cette période, la fuite des capitaux a connu une croissance soutenue qui a fait sortir 94,7 milliards de dollars du système argentin. Après la signature de l’accord entre le gouvernement Macri et le FMI en 2018, et jusqu’en décembre 2019, le détournement total a atteint 45,1 milliards de dollars, un chiffre dangereusement proche des 45,8 milliards que le FMI a déboursés à l’époque.

Lettre morte

Le document dans lequel le FMI reconnaît l’échec du programme de crédit qui tient aujourd’hui l’Argentine en otage ne fait aucune mention d’une éventuelle violation des propres directives opérationnelles du FMI. Il prend plutôt soin de rejeter la responsabilité de la catastrophe sur Macri et son entourage. L’article 6 des statuts du FMI stipule toutefois qu’un pays membre « ne peut utiliser les ressources générales du Fonds pour faire face à une sortie de capitaux importante ou durable » et que le FMI « peut demander à un membre d’exercer des contrôles pour empêcher une telle utilisation des ressources générales ».

Dans ces conditions, et dès la publication de l’autocritique du FMI, le gouvernement d’Alberto Fernández a décidé d’insister pour que l’organisation reconnaisse qu’elle avait violé ses propres statuts. De plus, depuis le mois de mars, par l’intermédiaire de l’Office anticorruption de l’Argentine, le gouvernement fait pression pour obtenir un procès visant la prise de dettes durant le mandat de Macri. La juge chargée de l’affaire [María Romilda Servini] a exigé la présentation de tous les documents versés auprès d’autres tribunaux et auprès de la commission parlementaire permanente de suivi de la dette extérieure de l’Argentine, commission composée de députés et de sénateurs nationaux. L’Etat s’est porté partie civile par l’intermédiaire du parquet national du Trésor, dirigé par l’avocat Carlos Zannini, mais les résultats ne sont pas encourageants pour le moment : l’affaire en est au stade de la production de preuves auprès de la juge, cela dans le cadre d’une procédure secrète.

« Zannini devrait insister pour se plaindre auprès de la juge et du procureur, car c’est la seule instance qui a le pouvoir suffisant pour faire une telle réclamation : c’est l’Etat lui-même qui demande réclamation pour une fraude », nous a déclaré avec colère le directeur de Banco Nación.

Une bonne affaire ?

Dans un document présenté par le gouvernement la semaine dernière et auquel Brecha a eu accès, les autorités du ministère de l’Economie se montrent optimistes. Le pays a accompli ses devoirs : l’investissement a augmenté de 35% en 2021, le PIB de 10%, les émissions monétaires, en glissement annuel, ont chuté de 50%, le chômage est passé au dernier trimestre de 9,6% à 8,2% (et est resté aux niveaux de fin 2018) et le déficit budgétaire se clôturera à environ 3% du PIB. L’inflation reste à être établie : le taux d’inflation prévu dans le projet de budget 2022 (33% en glissement annuel) est déjà dépassé et devrait finir par avoisiner les 50%.

Fort de ces chiffres, le ministre de l’Economie Martín Guzmán tente de faire passer au plus vite un accord de restructuration avec le FMI, mais l’organisation multilatérale exige un plus grand consensus politique. Le ministre a dû admettre, dans un récent entretien accordé au quotidien espagnol El País, qu’« il est encore nécessaire de parvenir à un consensus avec certains acteurs internationaux ». Mais le FMI prend surtout en compte l’échec du gouvernement à faire passer le budget 2022 au Congrès, où il n’a pas pu surmonter le blocage de l’opposition des « macristes ».

Ce mercredi 5 janvier, Martín Guzmán et Alberto Fernández ont rencontré les gouverneurs provinciaux afin de leur fournir des informations sur les négociations avec le FMI. « Dans l’absolu, il n’y a pas de bon accord car n’existe pas la possibilité de répartir les paiements dans le temps. Ce qui existe, c’est un bon accord en termes relatifs », a admis le ministre de l’Economie. Il a expliqué qu’il y a encore des divergences sur la manière de procéder en ce qui concerne la réduction des dépenses publiques demandée par l’organisation multilatérale. « La trajectoire budgétaire est le point sur lequel il n’y a pas d’accord aujourd’hui », a-t-il déclaré. La vérité est que les perspectives du gouvernement d’Alberto Fernandez ne sont pas encourageantes, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur, alors qu’il vient de subir une défaite aux élections législatives [1] et que l’économie est encore malmenée par la crise et que le taux de pauvreté est élevé. Un été chaud s’annonce, dont l’issue est encore ouverte. L’expérience montre que le gagnant de ces batailles est généralement le FMI. (Article publié par l’hebdomadaire uruguayen Brecha, le 7 janvier 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)


[1] Les élections législatives partielles du 14 novembre 2021 se sont conclues par les résultats suivants : la coalition Ensemble pour le changement (Juntos por el Cambio, dirigée par Macri) a obtenu 42,26% des suffrages ; Frente de Todos (Front de tous), 33,87% ; et le Front de gauche et des travailleurs (FIT), 5,46%. (Réd.)

Fabian Kovacic

Auteur pour le site de Ensemble (France) et l’hebdomadaire uruguayen Brecha.

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